Pour lui rendre hommage. Traduction d’un article de Naomi Klein

by Elisabeth Guerrier

Comment la science nous dit à tous de nous révolter.

by Naomi Klein

Published on Tuesday, October 29, 2013 by New Statesman

En Décembre 2012, un chercheur  sur les systèmes complexes aux cheveux roses, nommé  Brad Werner s’est fait sa place au milieu de la foule des 24.000 spécialistes de l’espace et de la terre à la rencontre automnale de l’Union Américaine de Géophysique,  tenue  une fois par an à San Francisco. Quelques grands noms participaient à la conférence de cette année, de Ed Stone du projet Voyager de la NASA , exposant un nouvel évènement déterminant sir la voie de l’espace interstellaire, au réalisateur James Cameron évoquant ses aventures  en submersible dans les hauts-fonds.

Mais c’est l’intervention de Werner qui a attiré le plus de brouhaha. Elle était intitulée «  Est-ce que la Terre est foutue » ?  ( Titre complet : Futilité dynamique du management de l’environnement global et possibilités  de durabilité par l’action directe.)

 Is Earth F**ked?” (full title: “Is Earth F**ked? Dynamical Futility of Global Environmental Management and Possibilities for Sustainability via Direct Action Activism”).

 

Ce que disent les scientifiques, « c’est qu’il est encore temps d’éviter un réchauffement catastrophique, mais pas dans le cadre des règles du capitalisme comme elles sont actuellement construites. Ce qui peut être le meilleur argument que nous n’ayons jamais eu pour changer ces règles. »

 

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Se tenant à l’entrée de la salle de conférence, le géophysicien de l’université de San Diego, Californie, a traversé la foule vers l’ordinateur sophistiqué qu’il utilise pour répondre à cette question.

Il a parlé des frontières du système, des perturbations, dissipations, attracteurs, bifurcations et tout un tas d’autres trucs, largement incompréhensibles pour ceux d’entre nous qui n’étaient pas initiés à la théorie des systèmes complexes. Mais la ligne principale était assez claire :  la déplétion des matières premières par le capitalisme global a été si rapide, commode et sans barrière qu’en réponse, les «  systèmes Terre-Humains »  deviennent dangereusement instables. Quand il a été pressé par un journaliste de répondre clairement à la question : «  Est-ce qu’on est  foutus » , Werner a laissé de côté le jargon et a répondu :  «  Plus ou moins ».

Il y a une dynamique du modèle cependant qui offre un peu d’espoir. Werner l’a qualifiée de «  résistance » – mouvements d’ « individus ou de groupes d’individus » qui « adoptent un certain jeu de dynamiques qui ne cadrent pas avec la culture capitaliste ».  Suivant la dimension abstraite de sa présentation, ceci comprend l’action environnementale directe, la résistance manifestée à l’extérieur de la culture dominante, comme dans les manifestations, les blocages ou les sabotages pratiqués par des populations indigènes, des travailleurs, des anarchistes ou autres groupes d’activistes. »

Les documents scientifiques sérieux ne présentent habituellement pas d’appel à la résistance de masse, et encore moins à l’action directe et au sabotage. Mais une fois encore, Werner n’en appelait pas à ces choses-là. Il se contentait d’observer simplement qu’un soulèvement de masse – dans la lignée du mouvement pour l’abolition, le mouvement pour les droits civils ou Occupy Wall Street – représentent la plus vraisemblable source de «  friction »  pour ralentir une machine économique qui s’emballe hors de tout contrôle. Nous savons que les mouvements sociaux passés ont «  eu une influence énorme sur la façon dont la culture dominante a évolué » souligne-t-il.  Cela va de soi que «  si nous pensons au futur de la planète, au futur de notre association avec l’environnement, nous devons inclure la résistance comme partie de la dynamique » et ceci, argumente Werner » n’est pas une affaire d’opinion, mais «  c’est réellement in problème géophysique »

De nombreux scientifiques ont été poussés par leurs découvertes scientifiques à  mener une action dans la rue. Physiciens, astronomes, médecins et biologistes ont été au premier plan de mouvements contre les armes nucléaires, l’énergie nucléaire, la guerre, la contamination chimique, et le créationnisme. Et en Novembre, 2012, le magazine Nature publiait le commentaire d’un financier et philanthrope environnementaliste,  Jeremy Grantham, pressant les scientifiques de le rejoindre  et d’ « être arrêtés si nécessaire » parce que le changement climatique «  n’est pas seulement une crise de nos vies – c’est également la crise de l’existence de notre espèce. »

Certains scientifiques n’ont pas besoin d’être convaincus. Le parrain de la science climatique moderne, James Hansen, est un formidable activiste, ayant été arrêté une demi-douzaine de fois pour avoir résisté à l’enlèvement d’un piton rocheux pour creuser une mine de charbon et à la construction d’un pipeline pour du gaz de schiste. ( il a même quitté son poste à la NASA cette année en partie pour avoir plus de temps pour ses campagnes). Il y a deux ans, lorsque j’ai été arrêtée près de la Maison Blanche lors d’une action de masse contre le pipeline Keystone XL, une des 166 personnes menottées ce jour-là était un glaciologue nommé Jason Box, un expert mondialement connu de la fonte des glaces du Groenland.

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« Je ne pourrais pas me respecter moi-même si je ne le faisais pas » a dit Box à ce moment, ajoutant que «  juste voter ne semble pas suffisant dans ce cas. J’ai besoin d’être un citoyen aussi.  »

C’est  louable, mais ce que Werner est en train de faire avec  sa modélisation est différent. Il ne dit pas que ses recherches le conduisent à agir pour arrêter une politique particulière, il dit que ses recherches montrent  que notre paradigme économique entier est une menace pour la stabilité écologique. Et bien sûr que de provoquer ce paradigme – à travers le contrepoids des mouvements de masse – est le meilleur atout de l’humanité pour éviter la catastrophe.

Ce n’est pas à prendre à la légère. Mais il n’est pas seul. Werner fait partie d’un groupe de scientifique restreint mais de plus en plus influent  dont les recherches sur la déstabilisation des systèmes naturels – particulièrement le système climatique – les conduisent  à des conclusions tout  aussi transformatives voire révolutionnaires.  Et pour tout révolutionnaire refoulé qui a jamais rêvé de renverser l’actuel système économique en faveur d’un autre un peu moins susceptible d’amener des retraités italiens à se pendre dans leur maison, ce travail devrait être d’un intérêt tout particulier. Parce qu’il permet l’abandon de ce système cruel en faveur de quelque chose de nouveau ( et peut-être avec beaucoup de travail, de mieux) qui ne soit plus une affaire de préférences idéologiques mais plutôt une nécessité  pour l’existence de toutes les espèces.

À la tête de ce groupe de nouveaux scientifiques révolutionnaires se trouve un des plus grands experts en climatologie, Kevin Anderson, le directeur adjoint du Centre Tyndall pour la recherche dans les changements climatiques, qui s’est rapidement imposée comme une des premières institutions  sur la recherche climatique du Royaume Uni. S’adressant à tous du Département International du Développement au conseil municipal de Manchester, Anderson a passé plus d’une dizaine d’années à patiemment traduire les implications des dernières découvertes scientifiques sur le changement climatique aux politiciens, aux économistes et aux militants. Dans un langage clair et compréhensible, il fait le plan d’une carte rigoureuse pour la réduction des émissions de carbone, qui poursuit  l’ objectif correct de maintenir l’élévation de température en-dessous de 2° Celsius, une cible que la plupart des gouvernement ont déterminée comme pouvant conjurer la catastrophe.

Le fait que la sempiternelle poursuite du profit et de la croissance déstabilise la vie sur terre n’est plus quelque chose que nous pouvons lire dans les revues scientifiques. Les premiers signes sont en train de se révéler sous nos yeux.

Mais lors de ces dernières années, les articles et les slide-show d’Anderson se sont faits  plus alarmants. Des sous-titres comme «  Changements climatiques : au-delà du danger… Des chiffres brutaux et des espoirs ténus », Il pointe le fait que les chances de rester dans ce qui pourrait être un niveau de températures tolérable sont en train de diminuer à toute vitesse. Avec sa collègue, Alice Bows, une experte en atténuation climatique au Centre Tyndall, Anderson précise que nous avons perdu tant de temps en piétinements politiques et en réformes climatiques faibles – pendant que la consommation et les émissions enflaient-  que nous allons devoir faire face à des changements si drastiques  qu’ils vont défier la logique qui rend la croissance du Produit Intérieur Brut (GDP Gross) plus que toutes les autres.

Anderson et Bows nous informent que l’objectif si souvent cité de la réduction de 80% des émissions réduites au niveau de 1990 en 2050, a été choisi purement pour des raisons politiques et pas sur «  des bases scientifiques ». Parce que l’impact climatique ne vient pas seulement des émissions actuelles ou de celles de demain mais des émissions cumulées qui se sont accumulées dans l’atmosphère au cours du temps. Et ils nous avertissent qu’en nous focalisant sur de futures cibles  à atteindre dans trente-cinq ans – plutôt que sur ce que nous pouvons faire maintenant pour baisser le taux de carbone radicalement et immédiatement-  il y a un risque sérieux que le niveau des émissions continue de se développer, et en conséquent explose bien au-delà de nos 2°   et nous mettre dans une situation impossible plus tard dans le siècle.

C’est pourquoi Anderson et  Bows argumentent que, si les gouvernements des pays développés sont sérieux sur l’accès à la prévision international cooptée de maintenir le réchauffement au-dessous de 2° Celsius et si les réductions sont supposées respecter le moindre principe d’équité ( principalement que les pays qui ont déversés ce carbone pendant la majeure partie des deux siècles derniers doivent les réduire avant les pays où plus d’un milliards de personnes n’ont pas encore l’électricité), alors, ces réductions devront être beaucoup plus importantes et devront se produire beaucoup plus tôt.

Pour avoir cinquante pour cent de chance d’atteindre  ces 2° ( ce qui, comme eux et d’autres nous avertissent  obligera à faire face à un déploiement  des impacts climatiques très sévères) les pays industrialisés doivent commencer à réduire les gaz à effets de serre de quelque chose comme 10 % par an- et ils doivent commencer dès maintenant. Mais Anderson et Bow vont plus loin, ils disent que cet objectif ne peut être atteint avec … de modestes taxes carbones ou des solutions de technologie d’énergie renouvelables mises en avant pas les grands groupes écologistes.  Ces mesures peuvent certainement  aider, mais elles sont simplement insuffisantes : une chute de 10% des émissions, une année après l’autre est  pratiquement sans précédent depuis que nous avons commencé à nourrir nos économies au charbon. En fait, des baisses au-dessus de 1 % par an sont « associées historiquement aux récessions économiques ou des bouleversements. » comme le précise l’économiste Nicholas Stern dans son rapport de 2006 au gouvernement britannique.

Même après la chute de l’Union Soviétique, des réductions de cette durée et de cette intensité ne se sont pas produites ( Les anciennes républiques soviétiques  ont eu une réduction d’à peine 5% en dix ans). Il ne s’en est pas produites après le krach de 2008 ( les pays développés ont eu une réduction de 7% entre 2008 et 2009 mais leurs émissions ont rebondi avec enthousiasme en 2010 et les émissions de la Chine et des Indes ont continué à monter). Il n’y a qu’après le grand krach de 1929 que les émissions des USA par exemple, se sont vues baisser pendant plusieurs années consécutives  pour plus de 10% annuellement, suivant les données historiques du Centre d’Analyse et d’Information sur le Dioxine. Mais c’était la pire crise des temps modernes.

Si nous voulons éviter ce type de carnage tout en poursuivant les objectifs  scientifiques de nos émissions, les réductions du carbone doivent être effectuées prudemment à travers ce que Anderson et Bows décrivent comme «  des stratégies de décroissance radicales et immédiates aux USA, en Europe et dans d’autres pays riches. «  Ce qui est parfait, à part le fait que nous avons un système économique qui fétichise la croissance du PIB  plus que tout, sans tenir compte des conséqunces humaines et écologiques et dans lequel la classe politique néolibérale a complètement abdiqué ses responsabilités d’organiser quoi que ce soit ( puisque le marché est le génie invisible auquel tout doit se rattacher en toute confiance.)

Donc, ce que Anderson et Bows dissent vraiment, c’est qu’il est encore temps d’éviter le réchauffement catastrophique mais pas à l’intérieur des règles du capitalisme telles qu’elles sont actuellement construites. Ce qui semble être le meilleur argument que nous ayons jamais eu pour faire changer ces règles.

Dans un essai paru en 2012  dans l’influent journal scientifique «  Nature Climate Change », Anderson et Bows ont passablement relevé le gant,  accusant beaucoup de leurs collègues scientifiques de faire erreur sur le gnere de changements que l’évoultion climatique exige de l’humanité ? Sur ce point cela vaut la peine de les citer tous deux :  En développant les scénarios d’émission, les scientifiques ont sous estimé d’une façon répétée et grave les implications de leurs analyses. Quand on en vient à éviter une élévation de 2° «  impossible » est traduit par «  difficile mais faisable », alors que  «  urgent et radical » apparait comme «  difficile » – tout ceci pour apaiser les dieux de l’économie ( ou plus spécialement des finances). Par exemple,  afin d’éviter de dépasser le niveau extrême de réduction d’émissions dicté par les économistes, des piques antérieurs  d’émissions « impossibles » sont assumés, tout comme les notions naïves touchant la «  grosse industrie » et les niveaux de déploiement d’infrastructure à faible  taux d’émission. Plus troublant, pendant que les budgets sur les émissions  diminuent, le géoenginnering est de plus en plus proposé afin de permettre que le diktat des économistes reste non questionné.. .

En d’autres mots, afin de paraître raisonnables au sein des cercles économiques néo-libéraux, les scientifiques ont énormément atténué les implications de leurs recherches. En Août 2013, Anderson s’est voulu encore plus tranchant, écrivant que le navire se dirigeait vers le changement graduel.

«  Il est possible qu’en 1992, lors du Sommet de la Terre ou même au détour du millénaire, 2° Celsius de réduction auraient pu être atteints grâce à des changements dans l’évolution au sein de l’hégémonie politique et économique. Mais le changement climatique est un problème cumulatif !  Maintenant, en 2013, nous, dans les nations (post)-industrielles hautement émettrices faisons face à des perspectives différentes. Notre prodigalité extrême  de carbone continue et collective a dissipé toute opportunité d’un «  changement  d’évolution » envisageable dans notre précédent ( et plus important) budget carbone de 2°C.  Aujourd’hui, après deux décennies de bluff et de mensonges, le budget restant des 2°C. exige des changements révolutionnaires dans l’hégémonie politique et économique. ( C’est lui qui souligne)

Nous ne devrions pas être surpris que certains climatologies soient effrayés par les implications de leurs propres recherches. La plupart d’entre eux faisaient juste gentiment leur travail, mesurant les  carottes glaciaires, mettant en œuvre les modèles climatiques généraux, et étudiant l’acidification de l’océan, simplement pour découvrir, comme le dit l’expert climatologue et auteur Clive Hamilton qu’ils «  étaient  sans le vouloir, en train de déstabiliser l’ordre social et politique ».

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But there are many people who are well aware of the revolutionary nature of climate science. It’s why some of the governments that decided to chuck their climate commitments in favour of digging up more carbon have had to find ever more thuggish ways to silence and intimidate their nations’ scientists. In Britain, this strategy is becoming more overt, with Ian Boyd, the chief scientific adviser at the Department for Environment, Food and Rural Affairs, writing recently that scientists should avoid “suggesting that policies are either right or wrong” and should express their views “by working with embedded advisers (such as myself), and by being the voice of reason, rather than dissent, in the public arena”.

Si vous voulez savoir où cela mène, vérifiez ce qui se passe au Canada, où je vis. Le gouvernement conservateur de Stephen Harper a fait un tel travail en bâillonnant les scientifiques et en bloquant  tous les projets de recherches critiques que, en Juillet 2012, plus de deux cents scientifiques et supporters ont assisté à des funérailles fictives à Parliament Hill à Ottawa, «  pleurant la «  mort de la preuve ». leurs bannières disaient : «  Pas de Science, Pas de Preuves, Pas de Vérité. »

Mais la vérité voit le jour, n’importe comment. Le fait que la poursuite de la croissance et du profit du business-comme-d’habitude déstabilise la vie sur terre n’est plus quelque chose que nous avons besoin de lire dans les journaux spécialisés. Les premiers signes se dévoilent sous nos yeux. Un nombre de plus en plus important de personnes s’accordent sur : le blocage du fracking à Balcombe, le blocage des préparations de forage dans les eaux russes de l’Arctique , le passage devant les tribunaux des opérateurs du sable bitumeux pour le viol de la souveraineté indigène et les innombrables actes de résistance petits ou grands. Dans le modèle de Brad Werner, c’est le point de « friction » nécessaire pour ralentir les forces de déstabilisation. Le grand climatologue Bill McKibben le nomme les «  anticorps »se mobilisant pour lutter contre les poussées de fièvre de la planète.

Ce n’est pas une révolution mais un début.  Et il pourrait nous accorder un peu plus de temps pour nous permettre d’imaginer comment vivre sur une planète qui soit moins b***ée.

NK3© 2013 The New Statesman

Naomi Klein est une journaliste ayant été recompense par des awards, une chroniqueuse  syndiquée et l’auteure du best-seller  international  et du du New York Times “ La stratégie du choc, la montée du capitalisme du désastre » ; Ses ouvrages auntérieurs dont l’essai international «  No Logo » qui vient d’être re-publié dans une édition spécaile dixième anniversaire et de la collection «  Barrières et fenêtres, dépêches  des premières lignes du débat sur la Globalisation » Pour lire ses dernières parutions visitez son site www.naomiklein.org. You can follow her on Twitter: @NaomiAKlein.

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