Quelle sécurité l’armée US et les services extérieurs assurent-ils ?

Le travail de Noam Chomsky permet de toujours remettre les faits et actions politiques dans un contexte plus large, l’histoire d’une idéologie de l’impérialisme américain et des choix qu’elle impose au monde.  Nous pouvons ainsi suivre à la trace les véritables préoccupations politiques derrière les principes affichés de maintien de la paix et de la sécurité à travers le monde. Nous pouvons aussi constater que la présence de tous les régimes dictatoriaux, religieux extrémistes ou non, ont tous eu l’aval et le soutien militaire et financier des différents gouvernements qui se sont succédés. La raison sous-jacente à cette apparente absurdité dans la désignation des ennemis trouve dans le texte ci-joint son éclairage et sa rationalité. EG

Quelle sécurité l’armée US et les services extérieurs assurent-t-ils?

Common Dreams

Par  Noam Chomsky

 

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Soldats américains participant au déclenchement d’un incendie reel lors d’un entrainement de l’OTAN en Allemagne. (Photo: flickr / cc / MATEUS_27:24&25)

 

La question de savoir comment est déterminée la politique étrangère est un point crucial dans le monde des affaires. Dans le commentaire qui suit, je ne peux fournir que quelques entrées sur la façon dont le sujet peut être envisagé productivement, m’en tenant aux USA pour plusieurs raisons. La première, les USA n’ont pas leur pareil en ce qui concerne leur signification mondiale et leur impact. La deuxième, c’est une société inhabituellement ouverte, d’une façon vraisemblablement unique, ce qui signifie qu’on peut en savoir plus à cet égard. Et enfin, et c’est tout simplement un point le plus important pour les Américains, ils sont à même d’influencer les choix politiques des USA – et bien entendu des autres pays, pour autant que leurs actions puissent influencer de tels choix. Les principes généraux, malgré tout, s’étendent aux puissances  principales et bien au-delà.

 

Il y a une “ version communément acceptée” par les universitaires, les déclarations gouvernementales et le discours publique. Elle suppose que le premier engagement des gouvernements est d’assurer la sécurité et que la première préoccupation des USA et de ses alliés depuis 1945 a été la menace soviétique.

Il y a de multiples façons d’évaluer la doctrine. Une question évidente à poser est la suivante : Que s’est-il passé lorsque la menace soviétique a disparu en 1989 ? Réponse : tout a continué comme avant.

Les USA ont immédiatement envahi Panama, tuant probablement des limiers de personnes et installant un régime de potiches. C’est une pratique de routine dans les territoires dominés par les USA- mais dans ce cas précis pas complétement la routine. Pour la première fois, un choix majeur de politique étrangère ne se justifiait pas par la prétendue menace russe.

A sa place, une série de prétextes frauduleux furent concoctés pour l’invasion qui cèdent immédiatement à l’examen. Les médias ont carillonné avec enthousiasme, louant la merveilleuse réussite qu’était la défaite de Panama, peu inquiet du fait que les prétextes étaient absurdes, que l’acte lui-même était une violation radicale des lois internationales et qu’elle était amèrement condamnée ailleurs, le plus sévèrement surtout en Amérique du Sud. Comme fut ignoré le veto des USA sur une résolution du Conseil de Sécurité  condamnant les crimes commis par les troupes américaines pendant l’invasion, voté à l’unanimité, avec comme seule abstention la Grand Bretagne.

Tout ça de la routine ? Et tout ça oublié ( ce qui fait aussi partie de la routine)

 Du Salvador à la frontière russe.

L’administration de George H. Bush élabora une nouvelle politique de sécurité nationale et un budget de la défense en réaction à la chute de l’ennemi global. Il s’agissait à peu près du même que précédemment bien qu’avec de nouveaux prétextes. Il apparut donc nécessaire de maintenir un appareil militaire presque aussi important que celui du reste du monde regroupé et beaucoup plus avancé sur le plan de la sophistication technologique- mais plus pour le défense contre une menace non existante de l’Union Soviétique. Maintenant, plutôt, l’excuse se porta sur l’escalade de la «  sophistication technologique » des pays du Tiers Monde. Les intellectuels disciplinés comprirent qu’il aurait été de mauvais goût de basculer dans le ridicule, aussi maintinrent-ils un silence adéquat.

Les USA, insistaient les nouveaux programmes, devaient maintenir la « base d’une défense industrielle ». La phrase est un euphémisme, se référant généralement à l’industrie high-tech qui repose lourdement sur ses interventions importantes de l’état pour la recherche et le développement, souvent sous la couverture du Pentagone, dans ce que les économistes continuent de nommer l’ « économie du libre-échange » américaine.

Un des plus intéressants approvisionnements du nouveau plan concernait le Moyen Orient. Là, déclara-t-on, Washington devait maintenir des forces d’interventions dans cette région cruciale où les problèmes majeurs n’ « auraient pas pu être déposés à la porte du Kremlin ». Contrairement à cinquante années de tromperie, il était calmement concédé que le souci principal n’était pas les Russes mais plutôt ce qui fût nommé le «  nationalisme radical », c’est-à-dire le nationalisme indépendant n’étant pas sous le contrôle des US.

Tout ceci avait des incidences évidentes sur la version standard mais est passé inaperçu- ou peut-être est passé inaperçu pour cette même raison.

D’autres évènements importants se sont produits juste après la chute du mur du mur de Berlin, achevant la guerre froide. Une d’entre elles fut le Salvador, le principal destinataire de l’aide militaire des USA – Israël et l’Egypte mis à part, catégorie séparée. Et avec l’un des pires records de violations des droits de l’homme jamais vu. Il y a là une et familière très proche corrélation.

Le Haut commandement du Salvador ordonna à la brigade Atlacat d’envahir l’Université des Jésuites et d’assassiner six leaders parmi les intellectuels d’Amérique du Sud, tous les Jésuites, y compris le recteur Frère Ignacio Ellacuria ainsi que tous les témoins, c’est-à-dire, le personnel domestique et leur fille. La Brigade venait juste de revenir d’un entrainement anti insurrectionnel poussé au Centre et à l’Ecole Militaire Spéciale de l’armée US John F. Kennedy de Fort Bragg, en Caroline du Nord et avait déjà laissé derrière elle la trace sanglante de milliers de victimes habituelles dans le cadre de la campagne de terreur menée par les US au Salvador, une partie d’un programme plus étendu de  terreur et de torture sur toute la région.  Tout ça, juste la routine ? Ignorée et virtuellement oubliée  par les USA et leurs alliés, ceci aussi routine. Mais qui nous en dit long sur les facteurs qui mènent les choix politiques, si nous prenons la peine de regarder le monde réel.

Un autre évènement important se produisit en Europe. Le Président de L’URSS Mikhail Gorbatchev accepta l’unification de l’Allemagne et son adhésion à l’OTAN, une alliance militaire hostile. A la lumière de l’histoire récente était une concession surprenante. Mais il y eu un quiproquo. Le Président Bush et le Secrétaire d’Etat James Baker agréèrent que l’l’OTAN ne s’étendrait pas «  d’un pouce vers l’Est », ce qui signifiait en Allemagne de l’Est. Immédiatement, ils étendirent l’OTAN en Allemagne de l’Est.

Gorbachev se sentit évidemment outragé, mais comme il se plaignit on lui fit savoir de Washington que ça n’avait été qu’une promesse verbale, un accord informel, donc sans réelle valeur. Si il avait été assez naïf pour faire confiance à la parole des leaders américains, c’était son problème.

Tout ceci également, routine, routine, tout comme l’accord tacite et l’approbation de l’expansion de l’OTAN dans les US et dans l’Ouest en général. Le Président Bill Clinton étendit donc l’OTAN un peu plus loin, jusqu’aux frontière de la Russie. A l’heure actuelle, le monde fait face à une crise sérieuse qui n’est pas sans lien avec le résultat de ces politiques.

 

L’intérêt de piller les pauvres.

Une autre source de preuves sont les documents historiques rendus publiques. Ils contiennent des comptes rendus révélateurs sur les motifs qui guident la politique d’état. L’histoire est riche et complexe, mais quelques thèmes jouent un rôle dominant. Un d’eux a été clairement présenté lors d’un conférence de l’hémisphère occidental organisée par les US à Mexico en Février 1945 où Washington  imposa «  Une charte économique des Amériques » destinée à éliminer le nationalisme économique «  sous toutes ses formes ». Il y avait une condition non évoquée. Le nationalisme économique serait tout à fait convenable pour les USA dont l’économie s’appuie considérablement sur les aides de l’état.

L’élimination du nationalisme économique pour les autres se situait dans une stricte opposition avec les positions de l’Amérique Latine de l’époque que les membres du Département d’Etat décrivirent comme «  la philosophie du Nouveau Nationalisme [qui] comprend des politiques tendant à produire une distribution des richesses plus large et à élever les standards de vie des masses ». Et comme ajoutent les analystes US «  Les Américains du Sud sont convaincus que les premiers bénéficiaires du développement des ressources de leur pays devraient être les peuples de ces mêmes pays. »

Ceci, bien sûr n’est pas pensable. Washington comprends que les «  premiers bénéficiaires » devraient être les investisseurs américains, pendant que l’Amérique Latine remplit ses fonctions de service. Elle ne devrait pas, comme l’ont clairement précisé les administrations Truman et Eisenhower, subir « un développement industriel excessif » qui risquerait d’empiéter sur les intérêts américains.. Le Brésil pourrait donc produire de l’acier de basse qualité dont  les corporations américaines ne se soucient pas, mais cela deviendrait «  excessif » s’il en venait à rentrer en compétition avec les firmes américaines.

Des préoccupations identiques ont résonné tout au long de la période de l’après-guerre. Le système global supposé être dominé par les USA était menacé par ce que les documents nomment «  les régimes radicaux et nationalistes » répondant à la pression populaire en vue d’un développement indépendant. C’est cette préoccupation qui a motivé le renversement des parlements iraniens et guatémaliens en 1953 et 1954, ainsi que de nombreux autres. Dans le cas de l’Iran, le souci principal était l’impact potentiel de l’indépendance iranienne sur l’Egypte, alors en train de se débattre avec les pratiques coloniales britanniques. Au Guatemala, mis à part le crime commis par cette jeune démocratie en donnant du pouvoir à la majorité paysanne et en débordant sur les possessions de l’United Fruit Company » – déjà bien assez offensive- les inquiétudes de Washington portaient sur l’agitation ouvrière et la mobilisation populaire dans le voisinage des régimes dictatoriaux soutenus par les USA.

Dans les deux cas, les conséquences se font sentir au présent. Littéralement, pas un jour ne s’est écoulé depuis 1953 où les USA n’aient pas torturé le peuple iranien. Le Guatemala demeure une des pires chambres de l’horreur au monde. Jusqu’à maintenant, les Mayas cherchent à fuir les effets des campagnes militaires gouvernementales, proches du génocide dans les régions montagneuses, qui ont été soutenues par les Président Reagan et ses représentants officiels. Comme l’a rapporté récemment  le Directeur d’Oxfam, un médecin guatémaltèque : «  Il y a une détérioration dramatique du contexte politique, social et économique. Les attaques contre les défenseurs des Droits de l’Homme ont augmenté de 300% durant l’année dernière. Il y a des preuves très claires de l’existence d’une stratégie organisée par le secteur privé et par l’armée. Les deux ont mis main basse sur le gouvernement de façon à maintenir le statu quo  et d’imposer le modèle économique d’extraction, repoussant systématiquement les populations indigènes hors de leurs terres à cause de l’industrie des mines, de la culture des palmes et des plantations de canne à sucre. En plus, les mouvements sociaux pour la défense de leurs terres ont été criminalisés, beaucoup de leaders sont en prison et beaucoup d’autres ont été tués. »

Rien de ceci n’est connu aux USA et les causes les plus évidentes restent cachées.

Dans les années 1950, le Président Eisenhower et le Secrétaire d’Etat John Foster Dulles expliquèrent tout à fait clairement le dilemme auquel les Etats-Unis devaient faire face. Ils se plaignirent de l’avantage injuste qu’avaient les Communistes. Ils étaient capables d’ « attirer directement les masses » et de « prendre le contrôle des mouvements populaires, ce que nous n’avons pas la possibilité de reproduire, les pauvres sont ceux qu’ils attirent et ils ont toujours voulu piller les riches ».

Ceci pose des problèmes. Les US trouvent quelque peu difficile d’attirer les pauvres avec une doctrine où les riches sont supposés les piller.

 L’exemple cubain.

Une illustration Claire du modèle d’ensemble a été Cuba quand elle a finalement gagné son indépendance en 1959. En l’espace d’à peine quelques mois, les attaques militaires contre l’île commencèrent.  Peu de temps après, l’administration Eisenhower pris la décision secrète de renverser le gouvernement. Puis John F. Kennedy fut élu président. Il avait l’intention de consacrer plus d’attention à l’Amérique Latine et donc, en prenant ses fonctions, il créa un groupe d’étude pour le développement politique, dirigé par l’historien Arthur Schlesinger, qui établit un rapport pour le nouveau président.

Comme l’expliqua Schlesinger, la menace d’un Cuba indépendant était   «  l’idée de Castro de prendre en main ses propres affaires ». C’était  une idée  qui devait malheureusement être attrayante pour la majeure partie de la population sud-américaine  « où la distribution de la terre  et des autres formes de richesses nationales favorisait grandement les classes nanties,  et où les pauvres et les défavorisés, stimulés par l’exemple e la révolution cubaine, allaient maintenant exiger les moyens d’une vie décente » À  nouveau, le  traditionnel dilemme washingtonien.

Comme l’explique la CIA,  l’influence grandissante du Castroisme n’est pas une fonction du pouvoir cubain, l’ombre de Castro est menaçante parce que les conditions sociales et économiques à travers l’Amérique Latine invite à l’opposition à l’autorité et encourage l’agitation vers un changement radical » pour lequel Cuba peut offrir un modèle. Kennedy craignait que l’aide russe puisse faire de Cuba une vitrine du développement, offrant aux Soviets l’avantage à travers toute l’Amérique Latine.

Le Conseil du Département d’Etat pour la planification politique ‘The State Department Policy Planning Council » averti que «  le premier danger que nous affrontons avec Castro est… l’impact que l’existence même de son régime a sur les mouvements de gauche de beaucoup de pays d’Amérique Latine… le simple fait que Castro représente une provocation contre les USA couronnée de succès, une négation de toute notre politique dans l’hémisphère depuis presque un siècle et demi » c’est-à-dire depuis la doctrine de Monroe en 1824, quand les US ont déclaré leur intention de dominer tout l’hémisphère.

L’objectif immédiat à cette époque était de conquérir Cuba mais c’était impossible à cause du pouvoir de l’ennemi britannique. Cependant, le grand stratège John Quincy Adams, le père spirituel de la doctrine de Monroe et du Manifeste de la Destinée, informa ses collègues qu’avec le temps Cuba tomberait entre nos mains à cause  des «  lois de la gravitation politique » comme une pomme tombe d’un arbre. En bref, le pouvoir des US s’accroitrait et celui de l’Angleterre déclinerait.

En 1898, le pronostic d’Adams se réalisa. Les USA envahirent Cuba au nom de sa libération. En fait, cela empêchait la libération de l’île  par l’Espagne et la transformait en «  colonie virtuelle » pour citer les historiens Ernest May et Philip Zelikow. Cuba est resté dans cet état jusqu’en Janvier 1959, quand elle a gagné son indépendance. Depuis cette époque, elle a été sujette à de nombreuses guerres terroristes américaines, principalement pendant les années Kennedy et victime d’un étranglement économique. Pas à cause de Russes.

Le prétexte d’un bout à l’autre était que nous nous protégions contre la menace soviétique. Une explication absurde mais qui est généralement restée sans controverse. Un simple test sur cette thèse est ce qui est advenu quand toute menace soviétique a disparu. La politique des US envers Cuba est devenue encore plus dure, menée par les Démocrates libéraux, y compris par Bill Clinton, qui déborda par la droite les manœuvres de Bush lors des élections de 1992. Face à tout cela, ces évènements auraient dus considérablement peser sur la validité da cadre doctrinal des discussions sur la politique étrangère et sur les facteurs qui la guident. Une fois encore cependant, l’impact fut dérisoire.

Le virus du Nationalisme

Pour emprunter la terminologie de Henri Kissinger, le nationalisme indépendant est un “ virus” qui peut étendre sa contamination”. Kissinger faisait référence au Chili de Salvador Allende. Le virus était une idée qu’il puisse  y avoir une voie parlementaire vers une sorte de démocratie socialiste. La façon de traiter une telle menace était de détruire le virus et d’inoculer ceux qui pourraient être infectés, habituellement en leur imposant des états à la sécurité nationale meurtrière. Ceci a été accompli dans le cas du Chili mais il est important de savoir que cette stratégie touche le monde entier.

C’est par exemple, le raisonnement derrière la décision de s’opposer au nationalisme vietnamien dans le début des années 50 et de supporter l’effort français pour reconquérir son ancienne colonie. On craignait que la nationalisme indépendant vietnamien ne devienne un virus  qui puisse s’étendre dans les régions avoisinantes, y compris l’Indonésie, si riche en ressources naturelles. Ceci aurait même pu mener le Japon, – appelé le « Superdomino » par le spécialiste de l’Asie John Dower- à devenir le centre commercial et industriel d’un nouvel ordre dans le genre de celui que le Japon impérial s’était battu récemment pour imposer. Ceci aurait en retour, signifié que les USA avaient perdu la guerre du Pacifique, ce qui n’était pas une option envisageable dans les années 50. Le remède était clair- et largement appliqué. Le Vietnam fut virtuellement détruit et repris en main par une dictature qui empêcha le virus de se propager.

Rétrospectivement, le Conseiller de la Sécurité Nationale sous Kennedy. Johnson Mc Georges Bundy, suggéra que Washington aurait dû cesser la guerre du Viet Nam en 1965, quand la dictature de Suharto était installée en Indonésie, au prix de massacres immenses que la CIA compara aux crimes d’Hitler, de Staline et de Mao. Mais qui furent, cependant acclamés avec une euphorie sans limite par les US et par l’Ouest en général, parce que le «  bain de sang incroyable » comme la presse le décrivit gaillardement, mettait un point final à toutes les craintes de propagation et ouvrait les riches ressources de l’Indonésie à l’exploitation occidentale.

La même chose se produisit en Amérique Latine la même année. Un virus après l’autre furent vicieusement attaqués et ou bien détruits ou bien affaiblis jusqu’à être réduits à la survie. A partir du début des années 60 une vague de répression fut imposée sur le continent qui n’avait aucun précédent dans la violente histoire de l’hémisphère., s’étendant jusqu’en Amérique Centrale dans les années 1980, sous Ronald Reagan, un sujet sur lequel il n’est pas nécessaire de revenir.

La même chose à peu près se produisit dans le Moyen Orient. La relation unique des USA avec Israël fut établie sous la forme qu’on lui connait en 1967, quand Israël donna un coup  violent à l’Egypte, le centre du nationalisme arabe séculier. En faisant cela, il protégeait l’allié des USA l’Arabie Saoudite, alors engagée dans un conflit militaire contre l’Egypte et le Yémen. L’Arabie Saoudite, bien sûr, est l’état fondamentaliste le plus radical et également un état missionnaire, dépensant des sommes énormes pour la propagation de ses doctrines Whahabi-Salafistes au-delà de ses frontières. IL est important de se souvenir que les USA, comme l’Angleterre auparavant, ont tendu à supporter l’Islam fondamentaliste en opposition au nationalisme séculier, qui a toujours été perçu comme vecteur de plus de menaces d’indépendance et de contagion.

 La valeur du secret

Il y aurait beaucoup à ajouter mais les données officielles démontrent très clairement que la doctrine standard a peu de mérite. La sécurité dans son acceptation générale n’est pas un facteur essential dans la genèse du politique.

Reprenons :, dans son acceptation générale. Mais en évaluant la doctrine standard,nous devons nous demander ce qui est sous-entendu par “ sécurité” : la sécurité contre qui ?

Une réponse est la suivante : sécurité pour le pouvoir d’état. Il y a de nombreuses illustrations. Il y a l’illustration actuelle. En Mai les USA ont donné leur accord pour supporter une résolution de la Cour Pénale Internationale  pour mener une investigation sur les crimes de guerre en Syrie mais à une condition : qu’il n’y ait pas d’enquête possible sur les crimes de guerre israéliens. Ou par Washington, bien qu’il ne soit pas utile d’ajouter cette dernière condition. Seules les USA sont auto-immunes contre le système légal international. En fait il existe même une législation du Congrès autorisant les Président à utiliser la force armée pour «  sauver » tout American qui devrait passer devant le tribunal de La Hague pour être jugé. Le «  Netherlands Invasion Act », comme il est nommé parfois en Europe. Ceci illustre une nouvelle fois comme il est important de protéger la sécurité du pouvoir d’état.

Donc, protéger contre qui ? Il y a, en fait, un cas essentiel à préciser, celui du souci du gouvernement pour la protection du pouvoir d’état contre sa propre population. Comme tous ceux qui ont passé du temps à consulter les archives devraient le savoir, le secret gouvernemental est rarement motivé par un souci de sécurité mais il sert complètement à maintenir la population dans le noir. Et pour de bonnes raisons, qui furent lucidement expliquées par l’éminent spécialiste et conseiller gouvernemental Samuel Huntington, le Professeur de Sciences du Gouvernement à Harvard. Selon ses propres mots : «  Les architectes du pouvoir aux USA doivent créer une force qui doit être sentie mais invisible. Le Pouvoir reste fort quand il reste dans l’obscurité, exposé à la lumière il commence à s’évaporer »

Il écrivit ça en 1981, quand la Guerre Froide se réchauffait à nouveau et il expliqua plus loin que « vous pouvez avoir à vendre [ l’intervention ou toute autre action militaire] de façon à créer la fausse impression que c’est l’Union Soviétique que vous combattez. C’est ce qu’on fait les USA depuis la doctrine de Truman »

Ces vérités simples sont rarement reconnues mais elles apportent des éclairages sur le pouvoir d’état et sa politique qui ont des réverbérations sur le moment présent.

Le pouvoir d’état doit être protégé contre ses ennemis intérieurs, dans un contraste flagrant, la population n’est pas protégée contre le pouvoir d’état. Une illustration actuelle frappante est l’attaque radicale de la Constitution par la mise en place du programme de surveillance massive de l’administration Obama. Programme justifié bien sûr par la «  sécurité nationale ». Il s’agit de routine pour pratiquement toutes les actions de tous les états et apporte donc peu d’informations.

Quand le programme de surveillance de la NSA fut exposé par les révélations d’Edward Snowden, des officiels haut placés  affirmèrent qu’il avait permis de prévenir 54 actions terroristes. Après enquête, le chiffre a été ramené à une dizaine. Des représentants haut placés du gouvernement découvrir ensuite qu’il n’y avait en fait qu’un seul cas, quelqu’un avait envoyé 8500 dollars en Somalie. C’était donc le niveau de rendement de cet énorme assaut à la constitution américaine et, bien sûr, aux autres à travers le monde.

L’attitude de la Grande Bretagne est intéressante. En 2007, le gouvernement britannique fit appel à l’agence d’espionnage colossal pour «  analyser et retenir les numéros de téléphone mobile et les fax  de tout citoyen britannique, emails et adresse IP prit dans ses coups de filets. » rapporte The Guardian. C’est une indication utile de l’importance relative, aux yeux du gouvernement, du respect de la vie privée de ses citoyens et des exigences de Washington.

Une autre source d’inquiétude est la sécurité du pouvoir privé. Une des illustrations sont les accords gigantesques actuellement négociés, les Accords Trans-Pacifiques et Trans-Atlantiques. Ceux-ci sont négociés en secret – mais pas complètement en secret. Il n’y a pas de secret pour les centaines d’avocats des corporations qui dessinent les prévisions à venir. Il n’est pas difficile de deviner ce que le résultat sera et les quelques renseignement à leur propos suggèrent que les attentes sont précises.

En fait il ne s’agit pas même de négociations commerciales mais d’accords sur les droits des investisseurs.  A nouveau, le secret est extrêmement important pour protéger la première force politique impliquée, le secteur privé.

 Le dernier siècle de la civilisation humaine ?

Il y a d’autres exemples, trop nombreux pour être cites, des faits parfaitement établis et qui pourraient être transmis dans les écoles élémentaires dans des sociétés libres.

Il y a, autrement dit, des preuves que sécuriser le pouvoir d’état contre la population civile et sécuriser la concentration du pouvoir privé sont les forces motrices des formations politiques. Bien sûr, ce n’est pas tout à fait aussi. Il existe des cas intéressants, dont certains tout à fait banals, de ces conflits d’intérêt mais nous pouvons considérer ceci comme une première approximation radicalement opposée à la doctrine standard généralement admise.

Penchons-nous sur une autre question : qu’en est-il de la sécurité de la population ? Il est facile de démontrer que c’est une préoccupation secondaire pour les planificateurs politiques.

Prenons deux exemples contemporains prééminents : le changement climatique et les armes nucléaires. Comme toute personne à peu près cultivée peut le savoir sans le moindre doute, il y a dans les deux une menace désastreuse pour la sécurité de la population. En nous tournant vers la politique d’état, nous trouvons qu’elle est investie dans l’accélération de ces deux menaces- dans l’intérêt de ses premières préoccupations, la protection du pouvoir d’état et de la concentration du pouvoir privé qui détermine largement les décisions politiques.

Considérons le changement climatique. Il y a maintenant beaucoup d’exubérance aux Etats Unis sur les «  100 ans d’indépendance énergétique » depuis que nous devenons «  L’Arabie Saoudite du siècle prochain » Peut-être le siècle ultime de l’espèce humaine si la politique actuelle persiste.

Ceci illustre très clairement la nature des soucis pour la sécurité, certainement pas celle de la population. Cela illustre également le calcul moral du capitalisme d’état anglo-américain. Le destin de nos petits-enfants ne compte pour rien comparé à l’impératif de la hausse des profits de demain.

Ces conclusions sont consolidées par un regard plus précis au système de propagande. Il existe aux USA une campagne de relations publiques gigantesque, organisée complètement ouvertement par les secteurs de l’énergie et le monde des affaires, afin d’essayer de convaincre le public que le réchauffement climatique est ou bien faux ou bien n’est pas le résultat des activités humaines. Et cela a eu un impact : le niveau d’inquiétude du public américain à propos du réchauffement climatique  plus bas que dans les autres pays et la stratification des résultats, au sein des Républicains, le parti le plus dédié aux intérêts des nantis et au pouvoir des corporations, le niveau de conscience est nettement plus bas que dans la norme globale.

Cette question est développée d’une façon intéressante dans le premier journal critique des médias

«  Le Columbia Journalism Review” , attribuant ce résultat à la doctrine médiatique “ justesse et équilibre” . Autrement dit, si un journal publie un article d’opinion reflétant les conclusions de 97% des scientifiques, il doit aussi produire le contre point en exprimant la perspective des magnas de l’énergie.

C’est bien sûr ce qui se produit, mais il n’existe certainement pas de doctrine  “ justesse et équilibre. Ainsi, si un journal produit une opinion dénonçant le Président Vladimir Poutine pour l’acte criminel commis en annexant la Crimée, il n’ certainement pas à exhiber un autre article disant que bien que l’acte soit criminel, le Russie a de bien plus forts arguments aujourd’hui qu’en avaient les USA il ya un siècle en annexant le sud-est de Cuba, y compris son port principal. Et en rejetant la demande cubaine depuis son indépendance de se le réapproprier.  Et la même chose est vraie pour de nombreux autres cas. L’actuelle doctrine médiatique de «  justesse  et d’équilibre »  lorsque les préoccupations du pouvoir privé concentré sont impliquées mais certainement pas dans les autres cas.

Sur la question de l’armement nucléaire, les données sont identiquement intéressantes- et effrayantes. Elles révèlent clairement que, depuis le tout début, la question de la sécurité des populations n’a jamais été un problème et le demeure. Il n’y a pas le temps dans ce cadre de préciser toutes les données choquantes mais il y a fort peu de doute qu’elles appuient fortement les plaintes du Général Lee Butler, le dernier commandant des forces aériennes stratégiques qui étaient équipées d’armes nucléaires. Selon ses mots nous avons survécu à l’ère nucléaire grâce à «  une combinaison de compétences, de chance  d’intervention divine et je suspecte cette dernière d’être celle qui a agi dans la plus forte proportion ». Et nous pouvons difficilement compter sur la prolongation de l’intervention divine lorsque les politiciens jouent à la roulette avec le destin de l’espèce en poursuivant les bases doctrinaires des décisions politiques.

Comme nous en sommes totalement prévenus, nous faisons face maintenant aux décisions les plus menaçantes de toute l’histoire de l’humanité. Il ya de multiples problèmes qui doivent être résolus mais deux d’entre eux sont accablants par leur portée er leur signification, la destruction de l’environnement et la guerre nucléaire. Pour la première fois dans notre histoire, nous sommes face à la possibilité de destruction d’une existence décente- et pas dans un futur éloigné. Pour cette seule raison, il est impératif de balayer les nuages de l’idéologie et de faire face honnêtement et d’une façon réaliste aux questions sur la façon dont les décisions politiques sont prises et sur ce que nous pouvons faire avant qu’il ne soit trop tard.

© 2014 Noam Chomsky

 

 

Traduction : Elisabeth Guerrier

 

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