Nous avons besoin d’un féminisme audacieux et scandaleux

by Elisabeth Guerrier

” Nous avons besoin d’un féminisme audacieux et scandaleux “

 

Par  Jacqueline Rose The Guardian

 

 

Malala Yousafzai Malala Yousafzai a montré au monde la violence que les femmes doivent affronter si elles revendiquent le droit d’être éduquées.  Photographe : Olivia Harris/Reuter

 

Il est temps de revenir à ce que le féminisme    a à nous dire.  Il est temps de prendre en compte ce que les femmes ont à nous dire sur les dangers du monde moderne. Mais la prise en compte ne peut pas être faite en suivant les lignes qui nous sont devenues si familières. Nous ne pouvons pas le faire uniquement en revendiquant les droits à l’égalité pour les femmes ou en argumentant sur leur légitimité à occuper des postes dans les tribunaux de grande instance et dans les corridors du pouvoir. Ces revendications sont importantes mais elles tendent se faire – bruyamment, comme il se doit-  au détriment d’un autre type de compréhension, moins évident mais pas moins vital, qui se trace une route dans les espaces les plus sombres du monde, déchirant la couverture sur les préalables qui font que les formes les plus mortifères de pouvoir se nourrissent et se congratulent les unes les autres. C’est ça que nous pourrions appeler le savoir des femmes. Dans ses meilleures formes, c’est ce qui permet aux femmes de lutter pour leur liberté sans avoir à être cooptées par sous de faux prétextes ou par l’exercice brutal du pouvoir pour lui-même.

Ceci appelle à un nouveau langage pour le féminisme. Un  qui permettent aux femmes de proclamer leur place dans le monde mais qui creuse également sous la surface pour aller se confronter aux aspects souterrains de l’histoire et de l’âme humaine. Que tout ce qui est personnel est politique est, bien sûr, une analyse féministe rebattue. Aux commencements, elle a attiré l’attention à juste titre sur la façon dont les vies privées et familiales des femmes étaient noyées dans la réalité la plus sordide du pouvoir patriarcal. Mais si la revendication s’est quelque peu estompée, c’est probablement parce qu’elle s’est  éloignée d’un des paramètres les plus perturbant de propre vision – qui est que dès que s’ouvre la porte sur ce qui est personnel, intime, personne ne sait ce qui va être trouvé. Mon plaidoyer est pour un féminisme qui n’essaie pas de se désinfecter lui-même.

Nous avons besoin d’un féminisme scandaleux, qui embrasse sans inhibition les aspects les plus pénibles, avilissant du cœur humain en leur donnant leur place tout à fait au centre de ce que le féminisme veut créer. Ce sera certainement un monde bien différent de celui auquel le féminisme aspire- sain, équilibré, raisonnable, où les femmes se voient attribuer leur juste part. Non pas parce que ces aspirations ne sont pas légitimes ni parce que nous souhaitons un monde insensé mais parce que les femmes ont ce don de voir déjà au travers de ce qui est déjà fou dans le monde, et en particulier l’injustice sur laquelle il semble devoir s’organiser lui-même.

Prenez un journal au hasard n’importe quel jour de la semaine. Des preuves de la cruauté et de la violence exercée sur les femmes peuvent être trouvées à chacune des pages. Le mois dernier, Oscar Pistorius , le champion sud-africain paraolympique, un héros du sport national et international, a été acquitté des charges de meurtre pour avoir tiré sur son amie Reeva Steenkamp en Février 2013 à travers la porte fermée à clef de la salle de bain. ( Il a été reconnu coupable des charges minimales d’homicide volontaire )

Le juge a argument en disant que son intention de tuer Steenkamp ne pouvait pas être prouvée, même si elle a aussi insisté sur le fait que n’importe qui tirant à quatre reprises pourrait savoir que la mort devrait – ou au moins devrait- être la conséquence. Pour ceux qui reconnaisse ici les signes classiques de la violence domestique , ce jugement est un affront, sans parler de la demande faite par ses avocats de lui éviter la prison. Pendant le procès, les militants du Royaume Uni ont mis en avant e fait que les restrictions dans les aides légales et les coupes de budget placent les victimes d’une telle violence de plus en plus en danger :-  «  Des femmes vont mourir, ont-ils prévenu. Ce n’est pas dramatiser que de dire ça. ». Quelques jours plus tard, Carol Howard  une des rares femmes officier sapeur-pompier des forces de police, a été décrite devant la Cour comme sujette à une campagne vicieuse de diffamation après qu’elle ait porté plainte contre une discrimination raciale et sexuelle ( accumulant les abus). Et pendant l’été est apparu le fait que 1400 jeunes filles à Rotherham avaient été la cible de prédation et d’exploitation sexuelles.

Selon l’actrice Samantha Morton, parlant pour la première fois, en réponse aux événements de Rotherham de la façon dont on avait abusé d’elle enfant dans un foyer d’accueil,  il s’agit probablement du sommet de l’iceberg. Quelque chose d’infâme est en train d’être mis à jour. Nous savons maintenant que les comportements de Jimmy Savile et de Rolf Harris n’étaient qu’une des parties d’une culture du divertissement où de tels abus sont aussi endémiques qu’ils sont tolérés ou ignorés. Pendant ce temps on apprend que le harcèlement sexuel et les agressions sur les campus sont en augmentation.- un officier de police a décrit la semaine des premières années comme un champ de la mort  pour la violence sexuelle.

 

Nigeria Kidnapped School GirlsUne manifestation à Abuja le mois dernier appellant le gouvernement nigérien à faire plus pour sauver les centaines de filles kidnappées par Boko Haram. Photographie : Olamikan Gbemiga/AP

Nous évoquons le climat international de violente oppression qui semble empirer de jour en jour. Les 200 écolières kidnappée par Boko Haram dans le nord du Nigéria en Avril cette année sont encore portées disparues. Selon l’agence des Nations Unies consacrée au femmes, plus de la moitié des femmes au travail dans le monde n’ont pas de droits légaux, le même nombre n’a aucune protection contre les violences domestiques et les agressions sexuelles sont devenues la caractéristique principale des conflits modernes.

Le jour international de la femme l’année dernière, dans une lettre adressée au Guardian, 50 personnes, allant de l’avocate des Droits de l’Homme Helena Kennedy  à  Philippe Sands   en passant par la chanteuse et compositrice  Annie Lennox, , faisait état du fait que les femmes entre 15 et 44 ans dans le monde «  courent plus de danger d’être violées ou victimes de violences domestiques plutôt que de mourir de cancer, d’accidents de la route, de la guerre et de la malaria combinés.

De récentes statistiques montrent que 9 fois plus de personnes sont tuées dans des querelles entre individus, y compris les violences domestiques, que lors des guerres ou dans les conflits globaux. (Le coût de la violence individuelle s’élève au deux-tiers du coût total, 7.59 trillions d’euros, de toutes les formes de violence). Pour la première fois, le terme «  violence coercitive » – maltraitance financière, psychologique, physique, sexuelle ou émotionnelle de leur partenaires hommes sur les femmes- entre dans le lexique pénal.

Aujourd’hui, la violence domestique, l’excision et le viol en tant qu’armes de guerre sont classés comme crime de guerre depuis 2008 et sont de plus en plus présents sous le regard public.

La collégienne de dix-sept ans Fahma Mohamed    a évoqué l’excision et réussi à se faire entendre du gouvernement de Grande Bretagne et du Secrétaire général de l’ONU. Malala Yousfzai  sur qui les Talibans ont tire alors qu’elle allait à l’école en Afghanistan, a montré au monde la violence à laquelle les femmes doivent faire face dans leur affirmation du droit de tout humain à l’éducation ( à être humain pourrait-on dire)

” Une balle, un tir qui a été entendu tout autour du monde ”    a-t-elle dit lorsqu’elle a reçu le prix Nobel de la Paix la semaine dernière. Cependant  comme l’a signalé Kamila Shamsie, ce n’est toujours pas prudent de retourner au Pakistan. Ces actes immondes n’ont pas d’équivalent. Ensemble et séparément, ils exigent une forme nourrie de reconnaissance. Nous pouvons aussi espérer que les changements politiques qui ont été promis – une plus grande sensibilité de la police à l’égard de la violence domestique, une éducation sur l’excision dans toutes les écoles de Grande Bretagne- lors du sommet international sur le viol en temps de guerre en Juin seront appliqués et feront la différence ( bien que cela demandera bien plus qu’aucune de ces promesses là). Dans chaque cas, cependant, on en parle, les femmes qui ont été cachées ou ignorées en parlent, ceci en soi vaut la peine d’être noté. De jeunes femmes comme Mohamed ou Yousafzai ne se contentent pas de le faire entendre à un monde qui ne veut surtout pas écouter. Elles osent une forme de discours adressé directement et sans excuse à la violence dont elles sont la cible.

Prendre en compte une telle violence est peut-être le plus grand challenge du féminisme aujourd’hui. Certainement, je ne peux pas me souvenir d’une autre période où elle est apparue aussi rampante et aussi éhonté. Et cependant il fut un temps où en écoutant décrire tous ces cas, comme je viens de le faire, aurait transformé tous les hommes en cibles pour tous les maux du monde. Ce à quoi certains féministes, moi y compris, auraient objecté que de généraliser ainsi c’était peindre les hommes uniquement sous leurs pires couleurs, les réduire ainsi que les femmes sans porte de sortie, au sein du cadre les plus débilitant de la société.

Ceci suppose aussi que tous les comportements  induits par la testostérone, comme certains arguments féministes le supposent, reflète- depuis des siècles et pour toujours- qui sont ou ce que sont et seront les hommes inévitablement. Ceci ignore la fait que, même si nombreux  sont déjà ceux qui embrassent la tâche, les hommes et bien sûr les femmes, doivent se construire dans leurs rôles. Depuis Simone de Beauvoir  , les prémisses fondamentales du féminisme furent que les femmes ne naissent pas femmes mais le deviennent, un argument qui assigne l’identité sexuelle au royaume de la culture et ne peut être efficace que s’il s’applique également aux hommes. Dans le cas contraire, nous entrons dans le scénario étrange où les hommes seraient pure biologie, les femmes pure culture, dont l’unique avantage est qu’il renverse le cliché prévalent : que les femmes appartiennent au royaume du corps, plus proche de la nature et que les hommes partout dans le monde, appartiennent au cœur de la vie publique, du social. Ceci ignore également le fait que la croissance des violences contre les femmes rapportées durant les dernières années, au moins en Grand Bretagne, a reflété la déroute économique du pays dont elle est au moins partiellement, la réponse désespérée et brutale.. Ce qui, bien sûr n’est en rien une excuse.

 

 Nawal-El-Saadawi-001  Nawal El Saadawi,  auteur de “ La face cachée de Eve”  Photographie : Felix Clay

 

Nous devons nous demander, aujourd’hui peut-être plus que jamais, pourquoi les hommes se tournent contre les femmes quand leur propre masculinité est menacée, pourquoi l’agression d’une femme apparaît souvent comme le meilleur moyen de compenser l’échec de la masculinité et la détresse. Poser ces questions nous entraîne sur des voies difficiles, dans les zones les plus sombres de l’âme humaine, où le féminisme, unique peut-être parmi les partis politiques, n’a pas – selon moi- peur d’avancer. Il s’agit de suggérer que quand les hommes passent à l’acte violemment contre les femmes, ils répondent à la fois à ce qui est requis pour leur identité et donnent à voir également leur fragilité.

Dans son fameux texte de 1977, “ La face cache d’Eve”  la féministe égyptienne Nawal El Saadawi suggère que les hommes arabes- mais pas uniquement eux-  ne peuvent pas tolérer une femme intelligente parce que  «  Elle sait que sa masculinité n’est pas réelle, n’est pas une vérité essentielle » Cette soi-disant masculinité est à la fois la plus féroce des armes et une escroquerie pour la confiance : elle sait toujours qu’elle pourrait être plus forte. Parce que prétendre à la masculinité ne fonctionne jamais vraiment, cela doit être fait et refait sans cesse.

Est-ce que cela pourrait aussi indiquer, par contre, qu’il y a quelque chose touchant la différence sexuelle qui génère la violence en soi et par soi ?  Ceci pourrait nous aider à comprendre l’agonie du féminisme, pourquoi le progrès des femmes, en dépit des avancées durement gagnées et peut-être à cause d’elles, est si tortueusement lent, susceptible de faire machine arrière à n’importe quel moment- ce qui est aussi une des raisons pour lesquelles le féminisme ne peut pas s’arrêter et pourquoi c’est une folie de prétendre que la tâche du féminisme est achevée. Ce n’est ni un argument basé sur la biologie, ni simplement basé sur la culture mais il appartient à un lieu glauque, difficile à sérier entre les deux. Un lieu déraisonnable où  tous, hommes et femmes résident et qui est partagé dans le monde entier, nourrissant autant de haine que de force. Que voient les hommes lorsqu’ils regardent les femmes ?

 

Ni plus ni moins, expliquerait un psychanalyste, qu’une différence menaçante avec eux-mêmes. Pour la philosophe et critique Hannah Arendt la différence en tant que telle était ingérable et pourrait aisément expliquer la violence du monde moderne. Dépouillé de son statut national, l’individu sans patrie du 20ième siècle est un anathème parce qu’il ou elle représente la différence- elle nomme cela » l’arrière-plan noir de la simple différence »- pour le monde dans sa forme la plus crue, la plus débilitante. C’est un royaume, suggère-t-elle , dans lequel «  l’homme ne peut pas changer et ne peut pas agir, et dans lequel il a une tendance notoire à détruire ». Nous sommes à nouveau face au paradoxe que le féminisme expose à nu comme rien d’autre : le pire exercice du pouvoir humain est la conséquence d’ l’impotence du genre humain.

 

Campaigners, some dressed as suffragettes, attend a rally organised by UK Feminista to call for equa Des militant(e)s, dont certaines sont habillées en suffragettes, assistant à un rally organize par le Feminista de Grand Bretagne pour un appel à l’égalité des droits entre hommes et femmes en 2012. Photographie : Oli Scarff/Getty

 

Le point central de Harendt n’était pas la haine des femmes, mais il n’a été besoin que d’un petit coup de pouce accordé à sa théorie pour mettre en avant le côté mortifère de la différence sexuelle. La sexualité désarçonne parce qu’elle nous confronte à ce que nous ne pouvons pas maîtriser, le royaume de l’inconscient où le désir fait des ravages, où il est impossible, par définition, simplement d’être fidèle à soi même. C’est un lieu où le savoir chancelle et est confronté aux limites de ses propres amplitudes.

Selon la fameuse psychanalyste anglaise Mélanie Klein   , les deux sexes sont mal assortis ( nous sommes loin de l’idéal hétérosexiste qui célèbre les hommes et les femmes comme parfaitement complémentaires) Le garçon lutte pour renoncer à une identification avec le corps de la mère. Klein n’était pas renommée pour ses commentaires sur la vie sociale, mais, comme une remarque intrigante presque jetée aux côtés d’un essai sur la petite enfance, elle suggère que cela puisse nous aider à comprendre, comme elle le décrit, « la rivalité d’un homme avec une femme «  sera beaucoup plus asociale que la rivalité avec ses congénères ». La possibilité d’être une femme est gravée dans le corps et l’esprit du garçon, parce qu’il a déjà été là. Pour le garçon, connaître le terrain jusque dans ses parties les plus intimes et le rejeter de toutes ses forces est la façon dont il devient un homme. Pour la fille

Quelque complexe que puisse être sa future identité sexuelle, quelque difficile soit le chemin qu’elle suivra- et pour les psychanalystes toutes les voies sexuelles, même l’ostensible voie «  normale » sont difficiles – il s’agira d’une façon ou d’une autre toujours d’un royaume qu’elle finira par reconnaître, par placer pour se déplacer. Il ne s’agit pas de quelque chose qu’elle doive, – soit obligée conviendrait mieux- afin de devenir une femme, répudier.

 

La rivalité des hommes avec les femmes peut être reliée à un savoir qu’il préférerait oublier. Sa rivalité avec les hommes, même répugnante- guerre, politique ou simplement comparer les tailles des pénis dans les vestiaires- est d’une façon étrange plus civilisée, attendue. Suivant cet argument, les hommes qui agressent des femmes ne le font pas parce qu’ils ont ça dans le sang- nous ne parlons pas là d’une violence instinctive, incorporée à l’espèce mâle- mais parce que chaque femme est le souvenir d’un passé fantomatique, féminin qu’aucun homme digne de ce nom, si c’est ce qu’il est, puisse se permettre de reconnaître. La clef est l’expression inattendue de  la formulation de Mélanie Klein «  Rivalité », qui implique que les hommes et les femmes ne sont pas trop différents mais trop semblables. Il ya quelque chose de potentiellement libérant dans l’idée que d’une certaine façon, depuis le début, les sexes sont profondément emboîtés. Mais pas pour longtemps, pas en suivant le cours «  normal «  des choses, pas si la police de notre vie intérieure fait son travail et subordonne les caprices inconscients de notre vie sexuelle aux exigences du monde.

 

1a446671-87fb-43f8-936c-91dfc48e4921-160x240 Laurie Penny, une des auteures de la nouvelle génération des écrivains féministes Photographie : Jon Cartwright

Ça ne marche pas toujours- ça aussi est la découverte fondamentale de la psychanalyse. L’identité sexuelle attendue n’épuise jamais nos possibilités, ni le répertoire psychique de la vie de tout un chacun. Tous les hommes ne se comportent pas de cette façon. Mais il n’est aucune violence plus mortifère et incontrôlée- asociale précisément- que la violence qui entend répudier celui qui, profondément au-delà de tout savoir conscient, vous avez été et qui sait pourrait être. N’importe quelle femme est alors susceptible est alors supposée pouvoir attirer les résidus, les placentas de ce tout premier moment avec tout ce qui ne peut pas être contrôlé pleinement ou connu du monde ou de l’esprit. : le royaume qui, selon les mots de Arendt « que l’homme ne peut ni changer ni sur lequel il peut agir et que par conséquent il a tendance à détruire. » Et , suggère-t-elle, ce qui ne peut pas être contrôlé par-dessus tout est le moment chaotique, imprédictible d’une nouvelle  naissance, d’un nouveau commencement, auxquels les femmes participent et avec lequel, qu’elles soient mère ou pas, elles sont identifiées.  Sur ce nouveau commencement, continue Arendt, «  aucune logique, aucune déduction convaincante ne peuvent avoir de pouvoir parce que la suite présuppose, en terme de prémices, un nouveau commencement. »  La terreur et notablement le totalitarisme du siècle dernier sont nécessaires «  de peur qu’avec la naissance de chaque nouvel être humain, un nouveau commencement de lève et fasse entendre sa voix dans le monde »  Nous ne pouvons pas contrôler le monde et nous le détruisons si nous essayons. C’est quelque chose, dirais-je, que le féminisme à son meilleur sait bien, même quand le combat contre une destinée injuste, les femmes mesurant leurs vies pour elles-mêmes, est au cœur de la lutte.

 

Aujourd’hui avec la quatrième vague du féminisme – UK Feminista– , Everyday sexism  une nouvelle génération d’écrivaines, comme Laurie Penny  et Nina Power, témoignent du fait que le féminisme n’est pas terminé. Et pourtant, il est souvent dit que la femme moderne est libre, que la sexualité est quelque chose  dont les femmes, au moins en Occident, contrôlent et disposent à volonté. En fait, les femmes ne sont pas libres, pas même en Occident, où les inégalités sont encore flagrantes. Certainement, ce doit être un des buts du féminisme que les femmes soient plus libres dans leur vie sexuelle. Mais nous devons être très attentifs de ne pas échanger une injustice contre une illusion. Nous ne sommes jamais aussi déçu que lorsque nous présentons la sexualité non pas comme la source d’ennui qu’elle a toujours été mais comme un autre bien de consommation. La sexualité contient toujours un élément au-delà de la manipulation humaine, aussi libre que nous pensions l’être. Dire le contraire est une sorte de vol en plein jour qui heurte la sexualité de toutes les femmes, et celle bien sûr des hommes et ensuite, la haine des femmes qui en est si souvent la conséquence, est quelque chose que la soi-disant raison ou lumière de notre monde moderne peut simplement et sûrement dissiper.

Je ne souhaite pas que le féminisme s’accroche à ce wagon. Bien sûr, plutôt que l’idée de la lumière triomphant sur l’obscurité, confronté l’obscur à l’obscur peut être un chemin plus créatif. S’il existe quelque chose comme un savoir de femmes, c’est ici, si j’ose dire que nous devrions le chercher. Le féminisme devrait nous alerter sur la folie du monde. Mais il devrait aussi insister sue le fait que de répondre en faisant du diktat de la raison notre seul mantra et guide est aussi appauvrissant qu’illusoire et dangereux.

Laissons le féminisme, alors, être le lieu de notre culture qui demande à tous, hommes et femmes, de reconnaître l’échec de la distribution actuelle. – son contrôle ankylosé, sa croyance impitoyable en sa propre maîtrise, ses tentatives vouées à l’échec de mettre le monde à ses pieds. Laissons le féminisme être le lieu où les aspects les plus pénibles de notre monde intérieur n’aient pas à se cacher de la lumière mais soient menés comme les servants de nos revendications. Le féminisme que j’appelle aurait le courage de ses contradictions. Il défendrait le droit des femmes, audacieusement et effrontément, mais sans transformer ses propres convictions en fausse identité ou éthique. Il poserait ses exigences avec une clarté qui ne supporterait aucun débat mais sans être séduit par sa propre rhétorique. La dernière chose qu’il ferait serait de clamer que la sexualité lui appartient ou qu’elle est une marchandise.

C’est un féminisme sachant que les choses bougent, qu’elles doivent bouger, à travers les courants souterrains de notre vie où toutes les certitudes se transforment en peine. Autrement, lui aussi se retrouvera à fouetter les impondérables du monde, complice de ses cruautés et de ses fausses promesses. Un tel féminisme accepterait de faiblir et de souffrir en son for intérieur, tout en acceptant- sans hésitation- d’assumer les actes d’accusation contre l’injustice. Ceci pourrait-être, je m’autorise à le penser, un immense soulagement pour les deux sexes. C’est, à mes yeux, uniquement ce que le féminisme a à apporter aux temps de plus en plus sombres dans lesquels nous vivons.

 

Jacqueline Rose. Le livre : Women in Dark Times    http://bookshop.theguardian.com/ est publié par Bloomsbury (£20). Pour commander un exemplaire à  £15.49 appeller Guardian book service on 0330 333 6846 or go to guardianbookshop.co.uk.

Traduction : Elisabeth Guerrier

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