Charlie Hebdo : les dangers d’un débat polarisé

by Elisabeth Guerrier

 Les dangers d’un débat polarisé.

 Charlie Hebdo :  the danger of a polarised debate

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Nous sommes déjà dans ” l’après “, en fait nous passons nos vies dans l’après, presque soulagés que le pire n’ait été que passager. Effaçant et les angoisses et les peurs et bien sûr les questions. Il pourra sembler inopportun de resaler une soupe qui a déjà tant nourri de fantasmes, de certitudes, de positions claironnantes, clairvoyantes, définitives. Or c’est bien en échappant au définitif que nous avons une seule petite chance de nous y retrouver, nous c’est à dire,  plus ou moins bien sûr, avec des côtes cassées, des bleus à l’âme et surtout des questions résonnant à chaque pas comme des casseroles. On a entendu, ce matin quelques mots de ce président qui ne mérite aucune majuscule amalgamant terrorisme et fuite fiscale. Pourquoi pas, tout est dans tout. Mais à force de conglomérats vaseux, de superficielles analyses, de trucs propagandistes aussi patents que l’impuissance qu’ils montrent, on a envie de  dire d’abord que non, rien n’est fait, rien n’est compris, rien n’est su et qu’il faudra des penseurs et des forts * pour tenter de mettre quelques lumières dans tant d’obscurité et puis que ce n’est pas parce que le calme semble revenu que le travail de s’effectue pas sans discontinuer.

Le travail de fanatisation, bien sûr mais aussi celui plus lent de la culture, le ” Kulturarbeit” de S. Freud, celui qui permet de continuer à pouvoir se placer dans une monde ” déjà fini et pas encore là” ** . Cet article de Gary Young a un grand avantage, il ne met pas les mains là où tous les ont mis. Il contourne les faits et tout aussi bien questionne de front la sacralisation de la liberté d’expression elle-même comme un leurre. 

Le voici donc :

 A balloon reading "Je suis Charlie" in Paris

 Loin d’être “sacrée”, comme certains l’ont clamé, la liberté d’expression est toujours contingente. Photographie: Joel Saget/AFP

En ces temps de crise, ceux qui veulent que nous n’ayons qu’une seule idée en tête sont rapides à brandir les mégaphones. En donnant un cadre des évènements en terme manichéens – blanc vs noir, bien vs mal – une moralité binaire imposée cherche à rassembler dans des camps rudimentaires. Il n’y a pas de dilemme, uniquement des déclarations. L’absence de complexité  étant compensée par une clarté polémique et l’offre d’un ennemi clair.

Un homme noir tue deux policiers dans leur voiture à New York et soudain ceux qui protestent contre l’assassinat impuni de noirs sans armes dans tout le pays ont du sang sur les mains.

Sony, sous la menace de représailles violentes,  retire un film de fiction sur l’assassinat d’un leader étranger réel et soudain n’importe quelle personne mettant en cause la sagesse d’un tel film ouvre un accès à son Neville Chamberlain secret.  Des arguments spécieux sont figés et recherchés au cas où ils apportent des nuances, puis enfermés jusqu’à la fin de la crise. Aucune charge n’est retenue car un procès nécessiterait des questions et des preuves. Tu es ou contre ou pour nous.

Les événements horribles des semaines passes ont généré une telle crise. Que ce soit à gauche ou à droite, les efforts pour expliquer les assassinats du magazine Charlie Hebdo, dans le supermarché kasher et ailleurs sont devenus inévitablement réductifs. La plupart des recherches, avec une thèse singulièrement linéaire, cherchant à expliquer ce qui s’est passé et comment nous devons réagir ont dit : c’est l’Islam, cela n’a rien à voir avec l’Islam mais avec la politique étrangère, ça n’a rien à voir avec la politique étrangère, c’est la guerre, c’est la criminalité, c’est la liberté d’expression, l’intégration, le racisme, le multiculturalisme. Il y a un peu de tous ces arguments. Et cependant pas assez de chacun d’entre eux pour s’approcher même un peu des événements. Trop peu, semble-t-il, sont décidés à concéder que si l’acte de tuer des civils où ils vivent et travaillent est sommaire, les racines  des telles actes sont profondes et complexes et les motivations, dans une certaine mesure, incompréhensibles et incohérentes. Plus une analyse est osée, plus il est vraisemblable qu’elle contienne un argument qualifié ou contradictoire au moins aussi plausible.

Clairement, il s’est agi d’une attaque de la liberté d’expression. Malgré les propos courageux des dernières semaines, chaque dessinateur pensera deux fois avant de publier le genre de dessins pour lesquels Charlie Hebdo a acquis sa notoriété. Le principe devrait être défendu sans équivoque. Il devrait être aussi honnêtement défini.

Chaque pays, la France y compris, a des limites à sa liberté d’expression. En 2005, Le Monde a été déclaré coupable de  “diffamation raciste ” contre Israël et le peuple juif. En 2008, un dessinateur à Charlie Hebdo a été licencié après avoir refusé de s’excuser d’avoir fait des remarques antisémites dans une de ses colonnes. Et deux ans avant que le journal danois Jyllands-Posten ait publié les dessins de Mohammed en 2006, il en avait rejeté qui proposaient une version badine de la résurrection du Christ par peur de «  provoquer un tollé ».

Loin d’être  “sacrée” comme certains l’affirment, la liberté d’expression est toujours contingente. Toutes les sociétés tracent des lignes, qui sont plus ou moins bien définies, constamment mouvantes et continuellement débattues, à propos de ce qui constitue des standards acceptables dans le discours publique lorsqu’on touche aux sensibilités culturelles, raciales ou religieuses. La question est de savoir si ces lignes comptent aussi pour les Musulmans.

Exiger que les Musulmans répondent de ces crimes est répugnant. Les Musulmans ne peuvent pas plus être tenus responsables de ces atrocités que les Juifs pour les bombardements de Gaza. Les Musulmans ne forment pas une communauté monolithique et leur religion ne définit pas leur politique – bien sûr, ils sont ceux qui sont les plus susceptibles d’être tués par les extrémistes islamiques. Les tueurs parisiens ont assassiné un policier de confession musulmane, le jour suivant, un vendeur musulman a caché 15 personnes dans la salle froide du supermarché kasher pendant que le tueur tenait les autres clients en otages à l’étage. Personne n’a élu ces tireurs, ils ne représentent personne.

Ceci dit, c’est intenable de prétendre que ces tueurs n’ont rien n’à faire avec l’Islam, de même que de dire que le Ku Klux Klan n’a rien n’à voir avec la Chrétienté, ou que le BJPindien n’a rien n’à voir avec l’ Hindouisme. C’est dans le sein de cette religion qu’ont été trouvées son inspiration et sa justification. Cela ne valide pas les justifications, ni ne rend les inspirations moins perverses.  Mais cela ne les rend pas non plus aberrantes. Ceux qui proclament que l’Islam est violent «  dans son essence » sont plus haineux mais pas plus insensés que ceux qui le disent pacifique dans son essence. L’insistance sur le fait que ces actes haineux soient réfutés par les textes anciens a autant de sens que ceux qui les disent soutenus par eux. L’Islam, comme toute religion, n’est pas intrinsèquement quoi que ce soit sauf ce que les pratiquants en font. Une petite mais significative minorité a décidé de le rendre violent.

Il n’est pas besoin d’être dans le déni à ce propos. Etant donnés les évènements passés dans le monde lors de la décennie passée, l’explication la plus évidente est aussi la plus plausible : le destin des Musulmans dans les conflits étrangers a joué un rôle dans la radicalisation de ces jeunes hommes. Des parisiens de la classe populaire ne vont pas au Yémen pour un entrainement militaire par caprice. Depuis leur adolescence, ces jeunes hommes ont été élevés dans un régime de guerre illégales, de tortures et de massacres civils quotidiens dans le Golfe et le Moyen –Orient dans lesquels les victimes ont habituellement été des Musulmans.

Dans une courte déposition en 2007, Chérif Kouachi, le plus jeune des frères affilié à al-Quaïda qui a tué les journalistes de Charlie Hebdo a été très clair à ce propos. «  J’ai eu cette idée lorsque j’ai vu les injustices se déroulant là-bas à la télévision. Je parle des tortures que les Américains ont infligées aux Irakiens. »

Dans une vidéo de l’au-delà, l’autre tueur, Amedy Coulibaly, se revendique de l’Etat Islamique pour venger les attaques faites aux Musulmans. Ces reproches sont fondés, même si les tentatives pour apporter une réponse font mal. La France s’est opposée à la guerre contre l’Irak, ISIS et al-Qaïda sont des ennemis jurés et tous deux ont massacrés un bon nombre de Musulmans. Non seulement la moralité est en faillite mais la logique tordue.

Mais les Islamistes ne sont pas seuls avec leurs contradictions. Aujourd’hui est le jour anniversaire de l’ouverture de Guantanamo Bay. Etant donné la récente parution du rapport sur la torture, ou le rôle de la France dans la résistance au changement démocratique du Printemps arabe, beaucoup parmi ceux qui clament que c’est une bataille de la liberté contre le barbarisme ont un pied dans chaque camp. C’est la raison pour laquelle décrire ces attaques comme criminelles est à la fois axiomatique et inadéquat. Ils n’étaient pas en train de cambrioler une banque ni en train de se venger pour une affaire de territoire. La police anti-terroriste décrit ces assaut comme «  calmes et déterminés ». Ils sont entrés, ont demandés aux personnes présentes leurs noms et les ont exécutées. Coulibaly a tué une policière et un jogger avant de bloquer le supermarché kasher et de tuer quatre juifs. Ce n’étaient pour la plupart pas des cibles accidentelles. Ni des actes guidés par la folie. C’étaient des actes calculés de violence politique menés par l’allégeance incohérente de jeunes hommes abîmés et dangereux.

Ils sont personnellement responsables pour leurs actes. Mais nous, société, sommes collectivement responsables des conditions qui les ont produits. Et si nous souhaitons que d’autres deviennent différents- moins haineux, plus pleins d’espoir- nous aurons à faire cohabiter dans nos esprits plus d’une idée à la fois.

Traduction Elisabeth Guerrier

Références

* Fethi Benslama : ” La psychanalyse à l’épreuve de l’Islam”  Editions Champs, Flammarion 2002 Un ouvrage qui va questionner à la fois la construction des mythes musulmans à travers les refoulements collectifs mais aussi mettre en perspective les rapports nouveaux entre religion, science et nationalisme dans les pays islamiques.

** ” Tout mystérieux retournement du monde a ses déshérités tels que ce qui était ne leur appartient plus, et pas encore, ce qui s’approche. Car même le plus proche est lointain pour l’homme”  Septième élégie Rainer Maria Rilke

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