Ne détournez pas le regard, maintenant la crise climatique a besoin de vous.

by Elisabeth Guerrier

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Le Guardian s’embarque dans une série majeure d’articles sur la crise climatique et sur les moyens pour l’humanité de la résoudre. En tout premier, un extrait de l’introduction de “ Tout peut changer ” de Naomi Klein, l’auteure y défend que si non traitons le changement climatique comme la crise qu’il est réellement, nous n’avons pas seulement la possibilité d’éviter le désastre mais pouvons améliorer la société dans le même temps.

Naomi Klein

Naomi Klein

Une voix se fit entendre dans le haut-parleur : les passagers du vol 3935, prévu au départ de Washington DC pour Charleston, Caroline du Sud auraient-ils l’obligeance de récupérer leurs bagages à main et de sortir de l’avion. Ils descendirent de l’escalier et se rassemblèrent sur le bitume brûlant. Là ils virent quelque chose d’inhabituel, les roues de l’avion USAirways étaient plongées dans le sol noir comme si c’était du ciment frais. Les roues étaient enfoncées si profondément, en fait, que le camion qui intervint pour extraire l’avion ne pouvait pas l’extraire. La compagnie avait espéré que sans le poids supplémentaire des 35 passagers du vol, l’avion serait assez léger pour être tracté. Ça n’a pas été le cas. Quelqu’un a posté une photo : pourquoi le vol a-t-il été annulé ? Parce qu’il faisait tellement chaud à DC que notre avion s’était enfoncé de plus de douze centimètres dans le sol.

A la fin, un véhicule plus large et plus puissant a été amené pour remorquer l’avion et cette fois ça a marché, l’avion a finalement décollé, avec trois heures de retard. Un représentant de la compagnie aérienne a attribué l’incident à “ des températures très inhabituelles ”.

Les températures de l’été 2012 ont été évidemment anormalement élevées. (Comme elles l’avaient été l’année précédente et l’année suivante). Et les raisons pour lesquelles ceci s’est produit ne sont pas mystérieuses : la combustion extrêmement généreuse des énergies fossiles, la chose précise à laquelle  la compagnie aérienne était liée et déterminée à poursuivre en dépit de l’inconvénient d’une piste de décollage qui fonde. Cette ironie – le fait que l’usage des énergies fossiles change à un point tel notre climat qu’il vient contrecarrer notre capacité à utiliser les énergies fossiles – n’a pas empêché les passagers du vol 3935 de ré-embarquer et de poursuivre leur voyage. Ni le changement climatique de n’être pas mentionné dans un seul des médias grand public ayant couverts l’incident.

Je ne suis pas en position de juger ces passagers. Tous parmi nous, qui avons un mode de vie de haute-consommation, où que nous vivions, sommes, métaphoriquement, des passagers du vol 3935. Ayant à faire face à une crise qui menace notre survie en tant qu’espèce, notre culture entière continue à perpétuer la chose même qui a causé cette crise, avec, simplement une dose supplémentaire d’huile de coude derrière elle. Comme cette compagnie devant mobiliser un camion avec un moteur plus puissant pour remorquer l’avion, l’économie globale relève la barre des sources conventionnelles d’énergies fossiles  pour atteindre leurs versions plus sales et plus dangereuses – le goudron extrait des sables bitumeux d’Alberta, le pétrole extrait des forages en eaux profondes, le gaz extrait de la fracturation hydraulique, le charbon extrait de l’explosion de montagnes etc.

Pendant ce temps, chaque nouveau désastre écologique produit ironiquement des instantanés chargés d’un climat de plus en plus inhospitalier à ces mêmes industries qui sont le plus responsables du réchauffement. Comme l’inondation historique de Calgary en 2013, qui a obligé les responsables des compagnies pétrolières qui extrayaient le goudron de Alberta à couper toute alimentation électrique et à renvoyer leurs employés chez eux pendant qu’un train transportant des matériaux pétroliers inflammables était sur le point de chanceler en désintégrant un pont de chemin de fer.

Ou la sécheresse qui a frappé le Mississippi une année  plus tôt, abaissant le niveau des eaux si bas que les barges chargées de pétrole et de charbon  ont été immobilisées des jours durant pendant qu’on attendait que l’équipe des ingénieurs militaires creuse un canal, ils bénéficiaient des fonds accordés pour la reconstruction suivant les inondations historiques qui s’étaient produites l’année précédente le long de la même voie navigable.

Ou les centrales alimentées au charbon dans d’autres parties du pays qui durent fermer temporairement parce que les circuits d’eaux sur lesquels ils s’appuyaient pour leur refroidissement étaient ou trop chauds ou trop secs ou quelquefois les deux.

Vivre avec ce genre de dissonance cognitive fait simplement partie de la façon de vivre en ces temps bouleversants de notre histoire, quand une crise que nous avons ignorée avec application nous frappe de plein fouet – et que malgré cela nous doublons la mise sur ce qui en est à l’origine.

J’ai nié le changement climatique plus longtemps que je ne veux l’admettre. Je savais que cela arrivait, certainement. Pas comme Donald Trump et les membres du Tea Party qui persistent à prétendre que l’existence des hivers prouve que c’est une supercherie. Mais je restais plutôt vague sur les détails et je me contentais d’effleurer la plupart des nouvelles, surtout les plus effrayantes. Je me disais que la science était trop complexe et que les environnementalistes s’occupaient de ça. Et je continuais de me comporter comme s’il n’y avait rien de mal dans la carte brillante et le statut de  “ voyageuse d’élite ” dans mon portefeuille.

Un grande partie de nous est engagée dans cette sorte de déni du changement climatique. Nous y prêtons attention pendant une seconde et puis nous regardons ailleurs. Ou bien nous regardons et nous le transformons en plaisanterie (plus de signes de l’apocalypse !). Ce qui est une autre façon de regarder ailleurs. Ou bien nous regardons mais nous nous racontons des histoires réconfortantes sur l’intelligence humaine et sa capacité à créer un miracle technologique qui aspirera en toute sécurité le carbone des cieux ou baissera magiquement la chaleur du soleil. Ce qui, j’allais le découvrir en écrivant ce livre, est une autre façon de regarder ailleurs.

Ou bien nous regardons mais essayons d’être hyper-rationnels à son propos (“Dollar pour dollar, c’est plus efficace de se concentrer sur le développement économique que sur le changement climatique puisque la richesse est la meilleure protection contre les températures extrêmes.”) – comme si le fait d’avoir quelques dollars de plus pouvait faire une quelconque différence quand votre ville est sous l’eau. Ou nous regardons et nous nous disons que nous sommes trop occupés pour nous préoccuper de quelque chose d’aussi lointain et abstrait. – même si nous avons vu l’eau dans le métro de New York City pendant l’ouragan Katrina et savons que nul n’est protégé, les plus vulnérables d’entre nous encore moins que les autres. Et bien que ce soit parfaitement compréhensible, cela aussi est une façon de regarder ailleurs.

Ou bien on regarde et l’on se dit que la seule chose qu’on puisse faire est se concentrer sur soi. Méditer et faire nos achats sur les marchés bio, arrêter de conduire- mais nous oublions d’essayer de changer le système qui rend cette crise inévitable parce que cela consomme trop de “ mauvaise énergie” et que ça ne marchera jamais. Et en premier lieu il peut sembler que nous regardions, parce que beaucoup de ces changements de styles de vie font bien sûr partie de la solution, mais on garde un œil bien fermé.

Ou bien on regarde, on regarde vraiment – et puis ensuite, inévitablement, on semble oublier. Nous rappeler puis à nouveau oublier. Le changement climatique est comme cela, il est difficile de le garder à l’esprit très longtemps. Nous nous engageons dans cette étrange parti-présent sorte d’amnésie écologique pour des raisons parfaitement rationnelles. Nous la nions parce que nous craignons que de laisser visible la totale réalité de la crise puisse tout changer. Et nous avons raison.

Nous savons que si nous continuons sur notre lancée et laissons les émissions augmenter année après année, le changement climatique va tout changer dans notre monde. Des villes importantes vont vraisemblablement être submergées, des cultures anciennes vont être avalées par les mers et il y a de fortes chances que nos enfants passent la plupart de leurs vies à fuir ou à se remettre de tempêtes vicieuses ou de sécheresses extrêmes. Et nous n’avons rien à faire pour provoquer cet avenir. La seule chose que nous ayons à faire, c’est rien. Simplement continuer à faire ce que nous faisons maintenant, que ce soit de compter sur une réparation-technologique, de nous tourner vers nos jardins ou de nous dire que nous sommes malheureusement trop occupés pour nous occuper de ça.

La seule chose que nous ayons à faire est de ne pas réagir comme si c’était une crise majeure. Tout ce que nous avons à faire est de continuer de nier à quel point nous sommes effrayés. Puis, petit à petit, nous arriverons à la place qui nous terrorise le plus, la chose dont nous avons détourné les yeux.  Aucun effort supplémentaire n’est demandé.

Il existe des façons de prévenir cet avenir macabre, ou du moins de le rendre beaucoup moins sinistre. Mais le point complexe est qu’elles impliquent elles aussi de tout changer. Pour nous grands consommateurs, cela implique de changer nos modes de vie, le fonctionnement de nos économies, et même changer les histoires qu’on se raconte sur notre place sur terre. La bonne nouvelle est que la plupart de ces changements sont distinctement  tout sauf catastrophiques. Beaucoup sont tout à fait excitants. Mais je n’ai pas découvert ceci avant un long moment.

En 2009, quand la crise financière battait son plein, la réponse massive des gouvernements dans le monde a montré qu’il était possible quand nos élites l’ont décidé de se déclarer en état de crise.

Nous avons tous vu comment des milliards de dollars ont été rassemblés en quelques instants. Si on laissait les banques s’effondrer, nous a-t-on dit, le reste de l’économie s’effondrerait avec elles. C’était une question de survie collective, il fallait donc trouver l’argent. Dans le mouvement furent exposées des fictions au cœur de notre système économique ( Besoin de plus d’argent, imprimez-en !) Quelques années plus tôt, les gouvernements avaient pris des mesures similaires à l’égard des finances publiques après les attaques terroristes du 11 Septembre. Dans les pays occidentaux, lorsqu’il s’est agi de construire un état de sécurité-surveillance sur place et de déclencher  des guerres à l’étranger, les questions budgétaires n’ont jamais semblé être un problème.

Le changement climatique n’a jamais reçu le statut de crise par nos leaders, en dépit du fait qu’il porte le risque de la destruction de vies à une échelle autrement plus vaste que l’effondrement de banques ou de bâtiments. Les diminutions d’émission de gaz à effet de serre que les scientifiques disent nécessaires afin de réduire d’une façon notable les risques de catastrophe ne sont pas traitées autrement que comme de gentilles suggestions, des actions pouvant être reportées presque indéfiniment. Clairement, ce qui est déclaré comme crise est l’expression du pouvoir et de ses priorités autant que celle des faits objectifs. Mais nous n’avons pas besoin d’être les spectateurs de tout cela : les politiques ne sont pas les seuls à détenir le pouvoir de déclarer une crise. Les mouvements de masse des gens ordinaires peut en déclarer une également.

Pour les élites britanniques et nord-américaines jusqu’à ce que l’abolitionnisme le transforme en crise, l’esclavage n’était pas une crise. Jusqu’à ce que le mouvement des droits civils la transforme en crise, la discrimination raciale n’en était pas une. Jusqu’à ce que le féminisme la transforme en crise la discrimination sexiste n’était pas une crise. Jusqu’à ce que le mouvement anti-apartheid le transforme en crise l’apartheid n’en était pas une non plus.

De la même façon, si suffisamment de personnes parmi nous arrêtent de regarder au loin et décident que le changement climatique est une crise méritant ce que certains ont nommé  “un plan Marshall pour la terre”, alors il en deviendra un, à la fois en apportant les ressources nécessaires et en pliant les règles du marché qui se sont montrées si flexibles lorsque les intérêts de l’élite étaient en péril.

Á l’occasion, nous nous rendons compte de ce potentiel lorsqu’une crise pousse le changement au premier plan de nos esprits pour un temps.  ” L’argent n’est pas un problème dans cet effort d’aide. Quelle que soit la quantité d’argent nécessaire pour lui, elle sera dépensée.”  a déclaré le premier ministre britannique David Cameron, Monsieur Austérité lui-même – quand de grandes parties du Royaume Uni étaient sous l’eau après l’inondation historique de Février 2014 et que le public était en rage de voir que le gouvernement ne faisait rien de plus pour apporter son aide.

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The artist Illustration: Antony Gormley. Soir 2003, charbon caséine et encre indienne sur papier, 19/28cm

J’ai commencé à comprendre comment le changement climatique- s’il était traité au même titre que ces inondations comme une urgence planétaire- pourrait devenir une force galvanisante pour l’humanité, nous laissant non seulement plus sûr face aux  conditions météorologiques extrêmes mais avec des sociétés plus sûres et plus justes dans de nombreux autres domaines également. Les ressources exigées pour quitter rapidement les énergies  fossiles et se préparer pour la venue des températures extrêmes pourraient sortir des parties énormes de l’humanité de la pauvreté, offrant des services manquant cruellement actuellement, de l’eau potable à l’électricité, et sur un modèle plus démocratique et moins centralisé que les modèles du passé. C’est une vision du futur qui va bien au-delà de la simple survie ou de l’adaptation au changement climatique, au-delà de “ allègement” et de “l’adaptation” pour utiliser le langage macabre des Nations Unies. C’est une vision dans laquelle nous utilisons collectivement la crise pour atteindre  un lieu qui, franchement, semble meilleur que celui dans lequel nous sommes maintenant.

Une fois que l’objectif s’est tourné de la crise vers la possibilité, j’ai découvert que je ne craignais plus de m’immerger dans la réalité scientifique de la menace climatique. Et comme de nombreux autres, j’ai commencé à voir que le changement climatique pouvait devenir le catalyseur pour un changement positif – comme il pourrait être le meilleur argument des progressistes pour reconstruire et raviver les économies locales, pour reprendre nos démocraties aux influences corrosives des corporations, pour bloquer les dangereux nouveaux contrats de libre-échange et de réécrire les anciens, d’investir dans les infrastructures agonisantes comme le transport collectif et l’immobilier accessible et de reprendre la possession des services essentiels comme l‘eau et l’énergie. Tout ceci pouvant aider à éliminer le niveau grotesque des inégalités à l’intérieur des nations et entre elles.

Il y a une riche histoire populaire de grandes victoires  de justice sociale et  économique remportées au milieu de crise à grandes échelles. Elles incluent une des plus notoire, la politique du New Deal après l’effondrement de la crise de 1929  et la naissance d’innombrables programmes sociaux après la deuxième guerre mondiale. Ceci n’a pas demandé le genre de supercherie que j’ai décrit dans mon livre La doctrine du choc ”. Tout au contraire, ce qui était essentiel était  la construction d’un mouvement musclé de masse capable de se lever contre un status quo défaillant et qui exigeait un partage du gâteau économique significativement plus équitable pour tous. Quelques-uns des legs restants ( bien que combattus) de ces moments historiques incluaient : la sécurité sociale, les pensions de retraite, l’immobilier subventionné et des fonds publics pour les arts.

Je suis convaincue que le changement climatique représente une opportunité historique à une échelle encore plus grande. Tout en projetant de baisser nos émissions au niveau recommandé par les scientifiques, nous avons une nouvelle fois l’occasion de mettre en place des réformes qui améliorent significativement la vie, ferment le fossé entre les riches et les pauvres, créent un nombre énorme de bons emplois et revigorent la démocratie.

Mais avant qu’aucun de ces changements puisse advenir- avant que nous puissions penser que le changement climatique peut nous changer -, nous devons arrêter de regarder ailleurs

“ Vous avez négocié toute ma vie”, ainsi s’est exprimée l’étudiante canadienne Anjali Appadurai, en regardant fixement l’assemblée des négociateurs gouvernementaux à la conférence sur le climat de 2011 aux Nations Unies à Durban, en Afrique du Sud. Et elle n’exagérait pas. “

Les gouvernements mondiaux parlent de la prévention du changement climatique depuis plus de vingt ans, ils ont commencé à négocier l’année où Anjali, alors âgée de 21 ans est née. Et cependant, comme elle l’a noté dans son discours mémorable dans l’espace de la convention, prononcé au nom de toute la jeunesse présente. “ Pendant tout ce temps vous n’avez pas respecté vos promesses, vous vous êtes trompés de cibles, vous avez trahi vos engagements ” En vérité, le groupe intergouvernemental chargé de prévenir les niveaux “ dangereux” de changements climatiques n’a pas seulement échoué à faire le moindre progrès tout au long de ces vingt années de travail ( et des presque 100 négociations officielles depuis que l’accord a été adopté), il a supervisé tout un processus de récidives presque ininterrompues. Nos gouvernements ont perdu des années à esquiver les chiffres et à se chamailler sur les dates de mises en place, cherchant perpétuellement à trouver des délais comme des bacheliers face à leurs derniers contrôles.

Le résultat catastrophique de tous ces faux-fuyants et de ces atermoiements est maintenant indéniable. En 2013, les émissions de carbone de dioxyde étaient 63% plus fortes qu’en 1990, quand les négociations vers un traité sur le climat ont sérieusement commencé. Bien sûr, la seule chose augmentant plus vite que nos émissions est la production des mots s’engageant à la faire baisser. Pendant ce temps le sommet annuel sur le climat des Nations Unies, qui demeure le meilleur espoir pour une avancée vers une action sur le climat, a commencé à moins ressembler à un forum pour de sérieuses négociations qu’à un coûteux rassemblement à hautes émissions de thérapie de groupe, un lieu pour les représentants des pays les plus vulnérables du monde où décharger  leurs reproches et leur rage sur les tragédies qui leur pendent au nez.

Bien qu’un certain dynamisme semble inaugurer les négociations terriblement importantes de Décembre à Paris, ceci a été l’humeur depuis l’échec de l’ultra-médiatique sommet sur le climat de Copenhague en 2009. Lors de la dernière nuit de ce rassemblement massif, je me suis retrouvée avec un groupe d’activistes pour la justice climatique, parmi lequel l’un des plus éminent militant de Grande Bretagne.

Tout au long du sommet ce jeune homme avait été l’image même de la confiance et du sang-froid, s’entretenant avec des dizaines de journalistes par jour sur ce qui s’était produit lors des sessions de négociations et sur ce que les différentes émissions avaient comme conséquence dans le monde réel. En dépit de ces challenges, son optimisme à propos du sommet n’a jamais vacillé. Quand il s’est achevé cependant, et que le marché pitoyable a été conclu, il s’est effondré devant nos yeux. Assis dans un restaurant italien trop éclairé, il a commencé à sangloter d’une façon incontrôlable.  “Je croyais vraiment qu’Obama avait compris ” répétait-il encore et encore.

J’en suis venue à penser que cette nuit avait été le moment de maturité du mouvement climatique : cela avait été le moment où il a fallu réaliser brutalement que personne n’allait nous sauver. La psychanalyste et spécialiste du climat Sally Weintrobe décrit ceci comme le « legs fondamental » du sommet – la précise et pénible réalisation que    ” nos leaders ne s’occupaient pas de nous…personne ne prenait soin de nous au niveau de notre survie même “. Peu importe le nombre de fois où nous avons été déçus par nos politiciens, cette prise de conscience intervient comme un coup. Que nous soyons seuls et l’unique source d’espoir dans cette crise devra venir du bas.

À Copenhague, les gouvernements des pays les plus pollueurs – y compris les USA et la Chine – ont signé un agrément non contraignant s’engageant à empêcher  la montée des températures de plus de 2° C, au-dessus de ce qu’elles étaient avant que nous ne faisions tourner nos économies au charbon. Cette cible bien connue, qui représente soi-disant la limite « sûre » du changement climatique, a toujours été un choix hautement politique qui a plus à faire avec la protection des enjeux économiques qu’avec la protection du plus grand nombre.

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” This changes everything ” est publié cette semaine

” Tout peut changer ” 

Quand la perspective des 2 degrés a été officialisée à Copenhague, il y eut des débats passionnés de la part de nombreux délégués, affirmant que cet objectif équivalait à une “ condamnation à mort ” pour quelques états insulaires, ainsi que pour une large partie de l’Afrique Sub-saharienne.

En fait c’est une cible très risquée pour nous tous : jusqu’à présent les températures ont augmenté de seulement 0, 8 °C et nous expérimentons déjà de nombreux impacts alarmants, y compris la fonte sans précédent de la couche glaciaire du Pôle Nord en cet été 2012 et l’acidification des océans se produisant beaucoup plus rapidement que prévu. Permettre aux températures de se réchauffer deux fois plus aura sans aucun doute des conséquences périlleuses.

Ce à quoi le monde pourrait ressembler en 2100 si les températures augmentent de :

1°C

Les glaciers et la glace de l’océan Arctique continuent à décliner sur le long terme. Très lentement mais d’une façon irréversible, la fonte des couches glaciaires les plus importantes peuvent commencer.

2°C

L’Océan Arctique sera vraisemblablement sans glace pendant les mois d’été.

3°C

Les couches polaires vont libérer des volumes massifs de glace causant la montée importante du niveau des mers.

4°C

Les glaces de l’Arctique disparaissent. La perte quasi complète de la couche glaciaire entraînant une montée finale des eaux jusqu’à 7 mètres.

Source: Intergovernmental Panel on Climate Change; Research: Karl Mathiesen

Dans son rapport de 2012, la Banque Mondiale a dessiné les enjeux impliqués par ces objectifs.  ” Comme le réchauffement climatique approche et excède les deux degrés Celsius, il y a un risque de déclenchement de basculement non linéaires des éléments. Les exemples incluent la désintégration de la banquise de l’Antarctique Ouest amenant une plus rapide montée du niveau de la mer, ou le dépérissement final de l’Amazone affectant drastiquement les écosystèmes, les rivières, l’agriculture, la production d’énergie et les moyens d’existence. Ceci s’ajoutera au réchauffement planétaire et aura des impacts sur les continents entiers.”  En d’autres termes, une fois que nous laissons les températures monter au-delà d’un certain point, là où le mercure s’arrête est hors de notre contrôle.

Mais le problème le plus important – et la raison pour laquelle Copenhague a déclenché un tel désespoir- est que comme les gouvernements ne se sont pas mis d’accord pour des cibles contraignantes, ils restent libres de presque ignorer  leurs engagements. Ce qui est précisément en train de se produire. Bien sûr,  les quantités d’émissions  augmentent si rapidement qu’à moins qu’un changement radical ait lieu au cœur de notre structure économique, deux degrés maintenant ressemblent à un rêve utopique. Et ce ne sont pas que les environnementalistes qui sonnent l’alarme. La Banque Mondiale a aussi mis en garde lorsqu’elle a publié son rapport que ” nous sommes sur la piste d’un monde plus chaud de 4° ( à la fin du siècle) marqué par des vagues de chaleur extrême, la perte des écosystèmes et de la biodiversité et la montée des eaux mettant la survie en jeu.” Et le rapport avertit : ” Il n’est pas certain que la vie avec une adaptation à 4° supplémentaire soit possible “. Kevin Anderson, l’ancien directeur ( maintenant sous-directeur) du Centre Tyndall pour la Recherche sur le Changement Climatique, qui s’est rapidement imposé comme l’une des institutions majeures de recherche du Royaume Uni est encore plus brutal, il dit que 4°C de réchauffement sont ” incompatibles avec  aucune caractéristique raisonnable d’une communauté mondiale organisée, équitable et civilisée.”

On ne peut pas savoir exactement ce à quoi un monde chaud de plus de 4°C  pourrait ressembler mais même les scénarios les plus optimistes sont vraisemblablement tous calamiteux. 4°C de réchauffement ferait monter le niveau des mers d’un ou peut-être deux mètres d’ici 2100 ( et se stabiliserait à au moins quelques mètres supplémentaires dans les siècles suivant ). Ceci ferait couler des nations insulaires comme les Maldives et Tuvalu et inonderait des zones côtières de l’Equateur et du Brésil jusqu’au Pays-Bas, ainsi que la majeure partie de la Californie et du Nord-Est des USA, de même que d’énormes bandes d’Asie du Sud et du Sud-Est. Des villes majeures seraient probablement compromises comme Boston, New York, le grand Los Angeles, Vancouver, Londres, Mumbai, Hong Kong et Shanghai.

Pendant ce temps des vagues de chaleur brutales qui pourront tuer des milliers de personnes, même dans les pays nantis deviendront des étés ordinaires sur tous les continents sauf l’Antarctique. La chaleur amènera aussi les semences de base à souffrir de terribles pertes sur toute la surface du globe ( Il est possible que la production de maïs indien et américain chute de 60%) ceci à un moment où la demande se renforcera à cause de la croissance de la population et de la demande croissante pour la viande.

Quand vous ajoutez à cela des ouragans ruineux, des incendies dévastateurs, l’effondrement des pêcheries, de vastes manques d’eau potable, les extinctions et les maladies se disséminant sur tout le globe, cela devient évidemment difficile d’imaginer qu’une société paisible, ordonnée puisse subvenir à ses besoins ( c’est-à-dire, là où ceci est le cas )

Gardons à l’esprit que ce sont des scénarios optimistes dans lequel le réchauffement se stabilise à 4°C et ne déclenche pas des points extrêmes au-delà desquels un réchauffement sans limite se produirait. Et ce processus pourrait démarrer plus tôt que ne l’ont dit toutes les prévisions. En Mai 2014, le NASA et l’Université de Californie, les scientifiques de Irvine ont révélé que la fonte d’un glacier de la taille de la France dans la section ouest de l’Antarctique ” apparaissait impossible à arrêter ” ” maintenant, ce qui, suivant l’étude de l’auteur Eric Rignot   “vient avec une augmentation du niveau des mers entre trois et cinq mètres.  Un tel événement déplacera des millions de personnes de par le monde.” La désintégration, par contre, pourrait s’étendre sur des siècles et il reste du temps pour ralentir les processus d’émissions et de prévenir le pire.

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 Antony Gormley,CONNECTION, 2001, Aniline dye on paper, 28 x 38cm, © the artist Photograph: Antony Gormley

Beaucoup plus effrayant que tout ceci est le fait que de nombreux analystes des médias grand public pensent que sur l’actuelle trajectoire d’émissions, nous nous dirigeons vers plus de 4°C de réchauffement. En 2011, l’habituellement contrainte ” International Energy Agency ”  IEA, a soumis un rapport constatant que nous sommes en fait sur la voie d’un réchauffement de 6°C  10 .8°F. Et c’est ainsi que le chef de l’IEA l’économiste Fatih Birol le présente :  “Tout le monde, même les enfants d’âge scolaire, sait que cela aura des implications catastrophique pour nous tous”

Ces projections variées sont l’équivalent de toutes les sonneries d’alarme se déclenchant simultanément dans votre maison. Et puis chaque alarme dans la rue également, les unes après les autres. Cela signifie, tout simplement que le changement climatique est devenu une crise existentielle pour l’espèce humaine. Le seul précédent historique d’une crise de cette ampleur et de cette profondeur fût la peur que la Guerre Froide nous entraîne vers un holocauste nucléaire, qui aurait rendu presque toute la planète inhabitable. Mais ça a été (et reste) une menace, une possibilité mineure, au cas où la géopolitique fuit hors de contrôle. La vaste majorité des scientifiques du nucléaire ne nous ont jamais dit qu’à un certain point nous allions mettre notre civilisation en danger si nous continuions à mener nos vies quotidiennes comme d’habitude, à faire exactement ce que nous étions en train de faire, ce que les scientifiques du climat nous répètent depuis des années.

Comme le climatologue de l’Université d’état de l’Ohio Lonnie G. Thompson, un chercheur sur la fonte glaciaire de renommée mondiale l’expliquait en 2010 : ”  Les climatologues, comme les autres scientifiques, tendent à être un groupe impassible. Nous ne nous adonnons pas à des déclamations théâtrales sur la chute des cieux. La plupart d’entre nous est beaucoup plus à l’aise dans son laboratoire à accumuler des données dans le domaine qu’à donner des interviews aux journalistes ou bien à parler devant un comité du Congrès. Pourquoi donc les climatologues parlent-ils des dangers du changement climatique ? La réponse est que virtuellement tous sont maintenant convaincus que le changement climatique pose un danger clair et présent pour la civilisation ”

Ça ne rend pas les choses plus claires pour autant. Et cependant, plutôt que de répondre par l’alarme et de faire tout ce qui est en notre possible pour changer le cours des choses, de large pans de l’humanité, tout à fait consciemment, continuent à suivre la même voie. Seulement, comme les passagers du vol 3935, aidé par un moteur lus puissant et plus sale.

Qu’est ce qui cloche donc en nous ?

Traduction Elisabeth Guerrier

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