Le problème de la Grèce n’est pas seulement une tragédie. C’est un mensonge / John Pilger

by Elisabeth Guerrier

The problem of Greece is not only a tragedy. It is a lie.

Pilger a été correspondant de guerre au Viêt-nam, au Cambodge, en Égypte, en Inde, au Bangladesh et au Biafra. L’un de ses premiers films, Year Zero (Année Zéro) a attiré l’attention de la communauté internationale sur les violations des droits de l’Homme commises par les Khmers rouges au Cambodge. Pilger a obtenu de nombreux prix de journalisme et d’associations des droits de l’Homme (le Prix Sophie en 2003), dont, deux fois, le prix britannique du Journalist of the Year.

Cet activiste anti-guerre n’a de cesse de rappeler la responsabilité de ceux qui savent, des « intellectuels », aux misères et aux violences du monde : « Briser le mensonge du silence n’est pas une abstraction ésotérique mais une responsabilité urgente qui incombe à ceux qui ont le privilège d’avoir une tribune. »

En outre, John Pilger possède son propre site web où il communique ses idées et ses craintes.

dette grecque euro

Le 13 Juillet 2015

Une trahison historique a consumé la Grèce.  Ayant mis de côté le mandat de l’électorat grec, le gouvernement Syriza a volontairement ignoré la victoire écrasante du Non au référendum et s’est mis d’accord secrètement sur un tas de mesures répressives et d’appauvrissement en échange d’un « renflouement »  qui signifie un contrôle sinistre de l’étranger et un avertissement au monde.

Le Premier Ministre Alexis Tsipras a réussi à faire voter au Parlement une coupe d’au moins 13 milliards d’Euros sur les fonds publics. 4 milliards d’Euros de plus que le projet d’ « austérité » rejeté d’une façon écrasante par le people grec lors du referendum du 5 Juillet.
Cela impliquerait une augmentation de 50% du coût des soins de santé pour les  retraités dont  Presque 40% vivent déjà dans la pauvreté, des coupes importantes dans le secteur des salaires publics, la privatisation complète des équipements publics comme les aéroports, les ports, une augmentation de l’imposition de 30%, appliquée aux îles grecques, où les gens se battent déjà pour survivre.  Il en reste à venir !

« Le parti anti-austérité remporte une victoire écrasante » est le gros titre du Guardian le 25 Janvier. « Des gauchistes radicaux », c’est ainsi que la journal nomme Tsipras et ses camarades bien éduqués d’une façon impressionnante. Ils portent des chemises au col ouvert et le ministre des finances roule en moto et était décrit comme «  la rock star de l’économie ». C’était une façade. Ils n’étaient pas radicaux dans aucun sens de ce label rabattu, ni non plus «  anti-austérité ».

Depuis six mois, Tsipras et le ministre des finances récemment écarté Yanis Varoufakis, font la navette entre Athènes et Bruxelles, Berlin et les autres centres du pouvoir financier européen. Au lieu de la justice sociale pour la Grèce, ils ont obtenu un nouvel endettement, un appauvrissement plus important encore qui va simplement remplacer un état de pourriture basé sur le vol des recettes fiscales par les Grecs super-riches- avec l’accord des valeurs de l’Europe «  néo-libérale » – et des prêts bon marché, très rentables pour ceux qui veulent le scalp de la Grèce.

La dette grecque, rapporte un audit effectué par le Parlement Grec « est illégale, illégitime et odieuse ». Proportionnellement, elle est à moins de 30% du débit de l’Allemagne, son créditeur principal. C’est moins que la dette des banques européennes dont le renflouement en 2007.08 n’a été ni controversé ni puni.
Pour un petit pays comme la Grèce, l’Euro est une monnaie coloniale : un lien à une idéologie capitaliste si extrême que même le Pape l’a qualifiée «  d’intolérable » et d’ «  excrément du diable ». L’Euro est à la Grèce ce que le dollar US est aux îles éloignées du Pacifique, dont la pauvreté et la servilité sont garanties par leur dépendance.
Lors de leur voyage à la cour des tout-puissants de Bruxelles et de Berlin, Tsipras et Varoufakis ne sont présentés ni comme des radicaux, ni comme des «  gauchistes » ni même comme des socio-démocrates mais comme deux arrivistes légèrement suppliants dans leurs  défenses et leurs exigences. Sans sous-estimer l’hostilité à laquelle ils faisaient face, il est juste de dire qu’ils n’ont pas montré de courage politique. Plus d’une fois, le peuple grec a découvert leur «  plans d’austérité » à travers des fuites dans les médias : comme une lettre du 30 Juin publiée dans le Financial Times, dans laquelle Tsipras promet aux têtes de l’EU, à la Banque centrale Européenne et au FMI d’accepter leur demandes les plus basiques et vicieuses-  qu’il a maintenant acceptées.

Quand l’électorat grec a voté « non » le 5 Juillet à ce marché à ce marché tout à fait pourri, Tsiras a dit :  « Venez Lundi et le gouvernement grec sera à la table de négociation après le referendum avec des conditions meilleurs pour le peuple grec. »  Les Grecs n’avaient pas voté pour des «  meilleurs termes ». Ils avaient voté pour la justice et pour la souveraineté, comme ils l’avaient fait le 25 Janvier

Le jour suivant l’élection de Janvier, un gouvernement vraiment démocratique et oui, radical, aurait stoppé tout euro qui quittait le pays, répudié la dette  «  illégale et odieuse  » – comme l’Argentine l’a fait avec succès- et accéléré un plan pour sortir de la zone euro boiteuse. Mais il n’y avait pas de plan. Il n’y avait que la volonté d’être «  à la table » à chercher «  de meilleures conditions ».

La véritable nature de Syriza n’a été que très peu examinée ou expliquée. Pour les médias étrangers ce n’est rien de plus que des «  gauchistes », ou de «  l’extrême gauche » ou de la « ligne dure » – l’habituelle vaporisation trompeuse. Quelques-uns parmi les supporters étrangers de Syriza ont atteint, par moment, les niveaux d’excitation joviale rappelant la montée d’Obama. Peu ont demandé : qui sont ces  « radicaux », en quoi croient-ils ?

En 2013, Yanis Varoufakis écrivait : «  Devons-nous accueillir la crise du capitalisme européen comme une opportunité pour le remplacer par un système meilleur ? Ou devons-nous être si inquiets à son propos que nous nous embarquions dans sa stabilisation ?  Pour moi, la réponse est claire. La crise européenne est beaucoup moins susceptible de donner naissance à une meilleure alternative au capitalisme. Je m’incline devant la critique qui me dit que j’ai fait campagne sur un agenda basé sur l’a priori que la Gauche était et restait, complètement vaincue. ..Oui,  j’aimerais mettre en œuvre un agenda radical. Mais, non, je ne suis pas prêt à commettre l’erreur que le Parti travailliste anglais après la victoire de Thatcher. Quel bien est-ce que cela a-t-il  fait à l’Angleterre des années 80 de promouvoir un agenda de changements sociaux que le société britannique a méprisé tout en tombant tête la première dans le projet néolibéral de Thatcher ? Précisément aucun.  Quel bien cela ferait-il aujourd’hui de demander le démantèlement de la zone Euro, de l’Union Européenne elle-même ? » Varoufakis omet de mentionner que la Parti Social Démocrate  qui a dispersé le vote travailliste et conduit au Blairisme. En suggérant que le peuple en Grande-Bretagne «  méprisait le changement socialiste » – on ne leur a pas vraiment donné l’opportunité de provoquer ce changement- il fait écho à Blair

Les leaders de Syriza sont en quelque sorte des révolutionnaires – mais leur révolution est la perverse, familière appropriation de la sociale démocratie et des structures parlementaires par des progressistes prêts à s’arranger avec le baratin néolibéral et une ingénierie sociale dont le visage authentique est celui de Wolfgang Schauble, le ministre des finances allemand,  un voyou impérialiste. Comme le Parti Travailliste en Grande-Bretagne et son équivalent au sein des anciens partis sociaux-démocrates comme le Parti Travailliste d’Australie qui se nomment eux-mêmes « progressistes » ou même de « gauche », Syriza est le produit de la classe moyenne riche, hautement privilégiée, éduquée,  « élevée à l’école du post-modernisme »  comme l’a écrit Alex Lantier.

Pour eux, la classe ne doit pas être mentionnée, mis à part dans  une lutte continuelle, sans compter la réalité de la vie de la plupart des êtres humains. Les sommités de Syriza sont bien soignées, elles ne résistent pas de la manière dont les gens ordinaires le souhaitent, comme l’a si bravement démontré l’électorat grec, mais cherchent de «  meilleurs termes » à un statu quo vénal qui réunit et punit les pauvres. Lorsque elle est mêlée à des « politiques identitaires » et à leurs insidieuses distractions, les conséquences ne sont pas la résistance mais l’asservissement.  La vie politique « dominante » de l’Angleterre en est un parfait exemple.

Mais ce n’est pas inévitable, ce n’est pas une affaire conclue, si nous nous éveillons de ce long coma postmoderne et rejetons les mythes,  les déceptions de ceux qui prétendent nous représenter et si nous nous battons.

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Traduction : Elisabeth Guerrier

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