AMONG THE THRONG

Elisabeth Guerrier Traductions Textes

Month: August, 2015

Aliénation mentale, Indiens fous et marteau des sorcières : la santé mentale comme oppression David Edward Walker

Lunacy, Crazy Indians and the Witch’s Hammer: Mental Health Care as Oppression

David Edward Walker Mad in America

La remontée dans le temps et dans l’histoire des peuples amérindiens que nous offre cet article de David Edward Walker nous permet d’enraciner le DSM, dans sa genèse et dans son idéologie. Le DSM 5, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux publié le 18 Mai 2013 par l’Association américaine de psychiatrie devenu un outil de nomenclature omniprésent et vecteur, avec ses quelques 600 diagnostiques, d’une pathologisation du comportement et de l’attitude qui de publication en publication s’affiche avec une forme de despotisme totalitaire. L’analyse de Walker nous permet de nous extraire de la toute-puissance pseudo-scientifique de cet outil à visée nosographique internationale pour lui redonner son contexte de création, c’est à dire les fondements eugéniques théorisés par Sir Francis Galton qui ont caractérisé sa première élaboration et l’idéologie du réductionnisme biologique sous-jacente du psychiatre allemand Emil Kraepelin pour qui toute forme d’anormalité est d’origine biologique ou lésionnelle. C’est en présentant la psychiatrie avant tout comme l’institutionnalisation d’un outil politique et répressif que Walter nous permet de donner à la nomenclature nosographique actuelle toute sa relativité et à la considérer comme une marque normative légitimée par un rapport de pouvoir à la fois subi et tacite. E.G

 

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Courtesy Oklahoma Historical Society Research Division Le Cherokee Orphan Asylum a ouvert en 1877, à dix kilomètres au sud de Tahlequah, Oklahoma.

Démence, Indiens fous et le marteau de la sorcière : le soin psychiatrique comme oppression

David Edward Walker

8/13/15

Le passé est dans le présent, si seulement nous pouvions le remarquer. Quand un dispensateur de soins à l’IHS ( Indian Health Service, Service indien de Santé ) pose le diagnostique de Attention Deficit Hyperactivity  Disorder (ADHD) [Trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité] ou de Bipolar Disorder (BD), [Trouble bipolaire][ ou bien de Post Traumatic Stress Disorder, (PTSD) [Trouble du stress posttraumatique],  on devrait entendre les échos des médecins il y a un siècle attestant des « défauts de raisonnement » [defects of reasoning] et s’arrangeant pour interner les populations autochtones dans des asiles d’aliénés. Les « dépistages de santé mentale » d’aujourd’hui et la liste de « symptômes » a remplacé les « délimitations des démences indiennes » [Indian Lunacy Determinations] d’hier dans le masquage et l’ignorance des iniquités chroniques et de l’oppression. Les chaînes anciennes attachent encore les corps des indigènes à travers un endoctrinement qui définit le « traitement » comme une torpeur et une sédation à l’aide de médicaments altérant l’esprit et ayant parfois des effets secondaires épouvantables.

Les labels psychiatriques utilisés actuellement par l’HIS pour diagnostiquer les populations indigènes sont si pauvrement conçus qu’en 2012, le Dr. Tom Insel, directeur de la principale source de subventions fédérale des industries pharmaceutiques, le National Institute of Mental Health (NIMH) [ Institut national de santé mentale ] a interdit leur usage dans le cadre de la recherche à cause de leur «  absence de biomarqueurs, du manque de catégories diagnostiques valides, et de notre compréhension limitée… ». Étrangement, le NIHM continue d’utiliser les mêmes labels psychiatriques sur son site web afin de convaincre les visiteurs de leurs mensonges scientifiques concernant de soi-disant défauts cérébraux ou génétiques. Ces labels psychiatriques sont un excellent moyen de commencer à investiguer le passé du système de santé mentale dans le pays indien. Le marquage du label « ne s’adapte pas » sur un individu était le moyen pour le système de santé mentale du 19 ième siècle de promouvoir l’intégration forcée.

La luxure insatiable des femmes.

L’intolérance chrétienne à la non-conformité, aux différences et aux handicaps a conduit à des exécutions publiques lors de l’Inquisition aux 15 ième et 16 ième siècles et plus humainement à la création d’asiles d’aliénés afin d’isoler ceux qui étaient identifiés comme «  différents », quelle qu’en soit la raison. Par contraste, l’approche des comportements ou des attributs inhabituels des indigènes nord-américains insistait sur la tolérance et l’inclusion, allant jusqu’à la révérence. Un a priori très puissant touchant la sacralité de la vie rendait des concepts européens comme ceux de « maladie », « handicap » ou « folie » étrangers et irreprésentables. Un esprit humain pouvait être situé dans un corps ou un cerveau plus limité que les autres mais même cette malchance pouvait offrir des visions spirituelles ou des enseignements. La médecine pour le mal- être était aussi spirituelle, dirigée vers la restauration et la connexion.

La doctrine chrétienne séparait les pulsions animales du corps des aspirations plus hautes de l’esprit. Le corps était une source vile de péché et de corruption et pendant que l’Eglise concédait que les saints aient pu se comporter étrangement, les autres personnes se comportant d’une façon hors-norme étaient généralement considérées comme étant habitées du démon. Les femmes étant plus vulnérables à la possession satanique et la libération diabolique de leur pouvoir sexuel une menace majeure pour l’homme européen.

Le recueil de procédures le plus populaire pour l’identification et l’exécution de telles sorcières, le Malleus Maleficarum,  ou “Marteau des sorcières », rédigé en 1487 dit : « Toute la sorcellerie vient du désir charnel, qui est, chez les femmes, insatiable. » Les auteurs du Marteau des sorcières étaient « grandement préoccupés par la répression des cérémonies  païennes » et ont fourni le guide qui a permis de brûler sur le bûcher pas moins de 9 millions de femmes.

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Une page du livre “Malleus Maleficarum.” Le marteau de la sorcière qui a détruit les sorcières et leur hérésie comme une lance toute-puissante. (Courtesy Wikipedia)

Exécuter quelqu’un jugé pour être possédé par le diable a conduit finalement les chrétiens les plus progressistes à hésiter – ils ne souhaitaient pas tuer quelqu’un qui aurait pu au lieu de cela souffrir d’une affliction. Les Humanistes chrétiens ont commencé à financer la recherche médicale de défauts ou de maladies chez des personnes qui auraient autrement été considérées digne de rédemption. Ceux considérés comme ne méritant pas la rédemption fournissant aux premiers anatomistes européens l’opportunité de les disséquer sans risquer qu’ils soient accusés de profanation impie. Ils pouvaient légalement obtenir les corps des criminels exécutés ou les corps non réclamés après deux jours ou plus.

Une version moins sanglante du pillage de tombe ou de l’enlèvement de cadavre est la recherche psychiatrique contemporaine effectuée grâce à des partenaires amicaux comme le NIMH appliquant des technologies comme les tomographies par émission de positron (TEP) [PET, Positron Emission Tomography] et l’imagerie à résonance magnétique, IRM. Ces procédures forment les bases d’une science du cerveau erronée actuellement plébiscitée par le IHS. Il fut un temps où les crânes des Indigènes américains étaient simplement enlevés, comme lorsque l’anatomiste américain bien connu Samuel Morton distingua les crania American, en 1839 et consolida la catégorie raciale de « Indien d’Amérique du nord » inventant la « craniométrie » afin de mesurer les capacités mentales des indigènes à l’opposé des standards des crânes des blancs « caucasiens ». Le Dr. Norton déplorant «  l’inaptitude des Indiens pour notre civilisation ». À peu près 1200 crânes furent rassemblés provenant des champs de bataille des guerres contre les indiens, du pillage des tombes des indiens-américains et de « sources inconnues »

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Une page du “Crania Americana.” De Samuel Morton (Courtesy Archive.org)

Lorsque les médecins occidentaux ont pénétré pour la première fois le pays indien, ils amenaient avec eux la croyance, chrétienne et fruit des lumières, de la maladie mentale comme maladie du corps – c’est à dire la croyance que la perte des capacités de raisonnement provenait de défauts dans le corps et notamment dans le cerveau. Très vite, le concept maintenant abandonné d’aliéné fût appliqué aux indigènes américains résistants, débordés  ou simplement déplacés, victimes de la colonisation et de l’oppression.

Aliéné était un mot nouveau pour caractérisé les individus ensorcelés par des pratiques païennes non-chrétiennes. Initialement, il se référait à « certains hommes… malmenés par le Diable [et] profondément affectés par les diverses phases de la lune. » selon le Malleus Maleficarum. Avant d’être assimilés de force, les européens pré-chrétiens des communautés tribales adoraient Diane, déesse de la lune, de l’enfantement, de la croissance, des soins et de la sorcellerie. Notre croyance que la pleine lune accentue la folie est une rémanence intergénérationnelle d’une croyance indigène féminino-centrée* européenne et une autre démonstration de la place du passé dans le présent.

La médecine américaine étiquette agressivement toute réaction d’opposition  à l’oppression comme une maladie mentale. Le Dr Benjamin Rush, signataire de la Déclaration d’Indépendance et père de la psychiatrie américaine, notait en 1813 que «  les Africains deviennent fous… peu de temps après être entrés dans le labeur de l’esclavage à perpétuité. » Le Dr. Samuel Cartwright, élève de Rush,  créa rapidement le diagnostique de  dysaesthesia aethiopica pour l’« attitude irascible » des esclaves et  Drapetomia  pour la maladie consistant à fuir l’esclavage. Cartwright déclare qu’ « ils doivent être punis jusqu’à atteindre ce degré de soumission qui est prévu pour être celui qu’ils occupent » selon la Bible.

Lors des premières rencontres, les médecins occidentaux présumaient que les amérindiens vivaient dans un état de pureté et de romantisme qui les immunisait contre les maladies mentales. En fait, certains reconnaissaient même que les forces de la civilisation occidentale pouvaient menacer la stabilité indigène. En 1844, le Dr. Issac Ray, membre fondateur de l’American Association of Medical Superintendents (devenue l’American Psychiatric Association) [ Association psychiatrique américaine]  écrit : « Si le Sauvage est plus exempt des infirmités mentales que le Sage…il nous faut attribuer ce fait à une plus grande exemption de tous les effets de détérioration de la civilisation.» Dans la même domaine, le Medical Examiner rapporte que Charles Lillybridge, ayant examiné « plus de deux-mille indiens «  lors de la Piste des larmes Cherokee * » n’a jamais vu ou entendu parler d’un cas de folie parmi eux », pendant qu’un certain Dr. Butler « Missionnaire et médecin dévoué au sein des Cherokee » pendant vingt-cinq ans « n’a jamais vu un seul cas de folie »

 * La Piste des larmes (en Cherokee : Nunna daul Isunyi « La piste où ils ont pleuré », en anglais : Trail of Tears) est le déplacement de plusieurs peuples amérindiens par les États-Unis entre 1831 et 1838. Ces populations s’établissent à l’ouest du Mississippi et leurs anciennes terres sont remises à des colons blancs, en application de l’Indian Removal Act.

Plus tard, un élément progressif parmi la nation cherokee se sentit tenu d’ouvrir le premier service de santé mentale du pays indien – le Home for the Insane, Deaf, Dumb, and Blind [la Maison pour les fous, sourds, idiots et aveugles] plus connue sous le nom de Cherokee Asylum [ Asile Cherokee]

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The Cherokee Asylum opened in 1877 six miles south of Tahlequah, Oklahoma. (Courtesy Cherokee Heritage Museum/Wikipedia)

Certaines races doivent être éliminées

Les clans matrilinéaires cherokees représentaient autrefois une famille élargie responsable pour les enfants de chacune des mères, quel que soit son statut ou son handicap. Si quoi que ce soit de proche du concept de « propriété terrienne » existait, c’était exprimé à travers le partage traditionnel du clan. La Piste des larmes cherokee et leur déplacement forcé vers l’Ouest a grandement précipité la fin des traditions matrilinéaires et créé une nouvelle population d’indigènes rejetés, déplacés et indigents.

Pendant des années les Cherokees progressistes ont favorisé les mariages interraciaux et l’adoption des mœurs des planteurs esclavagistes du Sud. Les traditionalistes, beaucoup moins enclins aux mariages interraciaux  maintinrent les us cherokees et étaient mitigés quant à l’esclavage. Bien que les deux côtés aient adopté des versions de la religion chrétienne, les progressistes furent clairement favorisés par le gouvernement et obtinrent un accès considérablement plus grand aux terres, aux ressources et au pouvoir. Cette stratégie fédérale pour détruire les « traditionalistes » i.e. les protecteurs de la culture indigène, fût utilisée sur tout le territoire indien.

La Guerre Civile divisa plus avant les Cherokees progressistes et traditionalistes, dévastant les communautés à un point tel qu’en 1862, l’agent indien W.G Coffin décrit plusieurs milliers de personnes « pieds nus et plus encore sans même de haillons pour cacher leur nudité. » Après la guerre, la nation cherokee fût punie pour avoir collaboré avec les Confédérés en étant force de céder quatre millions d’hectares de terre aux US. C’est dans le contexte d’une société presque entièrement dépouillée de sa force que le Cherokee Asylum a été ouvert en 1877, à environ neuf kilomètres de Tahlequah, dans l’Oklahoma. Plusieurs centaines de milliers de dollars provenant de la vente des terres furent utilisées pour créer un lieu d’accueil pour les orphelins, les maladies mentaux indiens, les personnes déplacées ainsi que les sourds, les idiots, les aveugles et les indigents qui avaient jadis été sous la responsabilité matrilinéaire clanique cherokee.

N’en concluez pas qu’un interné de l’Asylum était réellement perturbé ou fou. Être destitué était le seul critère d’admission. Qu’il ou elle ait été ivre, coléreux ou bizarre ou simplement très pauvre, il était fait peu de distinctions pour interner le nouvellement dénommé « Indien fou ». Il suffisait que deux citoyens cherokees rapportent que quelqu’un ait besoin d’une admission pour qu’il soit interné. L’unique médecin de l’Asylum pouvait donner son avis mais la décision appartenait au comité d’administrateurs ( des Cherokees progressistes) de décréter l’internement ou la libération.

Bien que cela n’ait pas réussi, le Cherokee Asylum devait subvenir à ses propres besoins, développant le travail à temps plein auprès des troupeaux ou dans les champs pour les individus physiquement aptes. « Les rapports sexuels libres et sans retenue » sont interdits. L’influence civilisatrice des Évangiles était considérée comme essentielle et légiférée : « Il est du devoir de l’intendant d’assurer les services des membres de l’église afin qu’ils assurent les services religieux ou les prêches à l’Asylum chaque dimanche, ou aussi souvent que possible. » Cependant des visiteurs moins pieux allaient et venaient fréquemment et des plaintes émergèrent à propos de « parents ou d’amis des internés [qui] considèrent l’Asylum comme un  établissement public », c’est-à-dire comme une taverne ou un bar. De cette façon, la Nation cherokee de l’Ouest fut la première à adopter l’approche européenne consistant à enfermer les destitués, les différents et les non-conformes ».

Les internés du Cherokee Asylum étaient principalement les victimes de la destruction culturelle, déconnectés de leurs familles et déshérités de la propriété partagée de leur clan matrilinéaire. Les Cherokees de l’ouest luttèrent avec succès pour défendre ce qui restait de leur système matrilinéaire affaibli lorsqu’en 1887 ils résistèrent aux essais du Dawes Act de répartir la terre par lot individuel en faisant respecter le droit de titre de pleine propriété qu’ils utilisèrent à dessein pour signifier une propriété commune. Leur lutte fut finalement perdue quand le Curtis Act passa en 1898.

Les courts pénales tribales des Five Civilized Tribes [Cinq tribus civilisées] furent abolies par la suite, laissant à la US court [tribunal américain]  la juridiction directe de tous les citoyens cherokees. Cette même court des US qui, sur les territoires indiens, contrôla la répartition individuelle des terres cherokees, supervisait maintenant le bail de développement du pétrole et du gaz, ainsi que le droit de déterminer si les indiens souffraient de troubles mentaux. Cette période, de 1880 au Indian Reorganization Act [l’Acte de réorganisation indienne] de 1934, vit le Indian Agent  [représentant des indiens] et le juge de la US Court devenir les arbitres absolus de toutes ces questions.

Suivant les précédentes législations britanniques, la US Court [Tribunal américain]  commença à investir les médecins blancs du privilège de déterminer légalement si des défauts de raisonnement étaient suffisants pour qu’une personne ne fasse pas la différence entre le bien et le mal dans les procédures criminelles et soit déclarée « malade mentale ». Deux philosophies influentes forment le cadre critique de la profession médicale occidentale à cette époque. La première, initiée par le psychiatre allemand Emil Kraepelin postule que toutes les maladies mentales sont le résultat final de lésions cérébrales. Cette même idéologie psychiatrique, nommée le réductionnisme biologique, se retrouve de Samuel Morton au concept chrétien de corps pécheur et est actuellement la base de la philosophie « biomédicale » de l’Indian Health Service. La seconde philosophie est l’Eugénisme, créée par le psychologue britannique (et cousin de Charles Darwin) Sir Francis Galton, qui prétend que dans le but d’améliorer l’espèce humaine « des races plus adaptées  et des sangs plus filtrés avaient besoin de « plus de chances de prévaloir sur des races moins adaptées » Ceci signifiait que certaines races devaient être éliminées. En 1865, Sir Francis Galton écrivit que les Amérindiens « montraient le minimum de qualités affectives et sociales compatibles avec la maintenance de leur race » signifiant qu’ils devraient être exterminés.

Deux ans avant les remarques de Sir Francis Galton des dizaines de parents oraibis, apaches et hopis furent emprisonnés sur l’île d’Alcatraz pour avoir résisté aux missionnaires et aux agents fédéraux essayant de kidnapper leurs enfants et de les mettre en pension. A partir de ce moment, ces actions ainsi que d’autres actes de résistance ou de défiance pouvaient être étiquetée comme « folles ».  Après tout, rejeter les intentions bienveillantes des officiels civilisateurs ne pouvait qu’être attribué à un « défaut de raisonnement ». L’Indian Lunacy Determinations [Le diagnostique des maladies mentales indiennes] devint la procédure légale pour institutionnaliser les résistants aux côtés des personnes déplacées, rejetées ou réagissant au trauma et à l’oppression subie par leur communauté, supposée être la plus inférieure parmi les inférieures.

Lors des derniers jours de l’Indian Territory, en 1905, avant la création de l’état de l’Oklahoma, la procédure judiciaire pour la Lunacy Determination [diagnostique d’aliénation] n’était pas plus standardisée que celle qui déterminait le placement au Cherokee Asylum. Plusieurs élus, généralement blancs, l’Indian Agent [le représentant des Indiens] ou un gardien appointé, si applicable, pouvait formuler une demande officielle afin que le Juge fédéral détermine l’état de santé mentale d’un indigène. Tout médecin pouvait établir une « évaluation », et une note manuscrite établissant la folie ou la maladie mentale était tout ce qui était exigé. Le témoignage et le jugement ultime était souvent placés dans une enveloppe brune, dont j’ai trouvé de nombreux exemplaires, légèrement usés, dans une vieille boîte des NARA (Archives nationales et  enregistrement des dossiers)

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(Courtesy National Archives and Record Administration)

Etant donné la facilité avec laquelle les indigènes étaient jugés malades mentaux,  il n’est pas surprenant que la demande de places pour les interner ait commencé à excéder le nombre de lits disponibles pour ces âmes en peine. Les asiles en dehors du territoire indien commencèrent à absorber l’écart mais les directeurs des hôpitaux s’opposèrent à l’internement des indiens avec les blancs, à cause de leur infériorité supposée, de l’agitation des racistes blancs internés et des rapports sexuels interraciaux éventuels qui auraient violé les principes tacites de l’eugénisme.

En 1901, le Bureau of Indian Affairs [bureau des affaires indiennes] entreprit la construction du Hiawatha Asylum pour les indiens malades mentaux à Canton, Dakota du Sud. En Janvier 1904,  peu de temps après l’achèvement de sa construction, le Cherokee Advocate constate qu’il n’y avait que 18 internés dans le bâtiment qui avait « tristement besoin de réparations, en particulier les fenêtres, presque sans vitres.»

Avec l’étatisation imminente du Territoire et la perte de la juridiction tribale, certains internés cherokees furent finalement placés sous la responsabilité de l’état de l’Oklahoma. D’autres transférés dans le nouvel établissement psychiatrique public BIA du Dakota du Sud. (Je développerai le sujet du Hiawatha Azylum dans un autre article de cette série)

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The Hiawatha Asylum was constructed in 1901 in Canton, South Dakota. (Courtesy GoDakota.com)

En 1918 le U.S. Census Bureau  [Bureau du recensement américain] approuva le Statistical Manual for the Use of Institutions for the Insane, [ manuel statistique pour l’utilisation des institutions pour malades mentaux] publié par le National Committee for Mental Hygiene, [comité national pour l’hygiène mentale] en tant que « système national de statistique des maladies mentales » afin d’aider à répertorier les menaces des tensions raciales indésirables et leurs conséquences sur l’équilibre mental. Ce document de 1918 – et non la première publication de 1952 de l’ American Psychiatric Association [ association américaine de psychiatrie]  souvent citée – constitue la première version du DSM Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders   Avec l’ICD-10, dont il est très proche, le DSM est le système d’identification et de classification actuellement utilisé par l’IHS au sein duquel les dénominations dans le domaine de la santé mentale que j’ai évoquées au début de cet article sont trouvées. Le tableau 7 du manuel de 1918 clarifie le système de l’agenda racial de la santé mentale alors en usage.

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Table 7 Statistical Manual of Mental Disorders

Cette première version du DSM sert l’eugénisme, un mouvement social puissant visant à éliminer les races inférieures par l’intermédiaire de la stérilisation et le taux bas des naissances. De 1921 à 1924 une exposition sur l’Eugénisme organisée par l’American Museum of Natural History [ le Musée américain d’histoire naturelle]  était exhibée dans la Rotonde du Capitole et des philosophies eugéniques furent mises en pratique dans les services de santé et les services sociaux à travers les territoires indiens.

Article rattaché :  5 faits étranges concernant l’histoire difficile et torturée des Indiens de Virginie 115

Le manuel de 1918 érige la  « peau blanche » comme le standard le plus signifiant permettant de mesurer la santé et la normalité des non-blancs et il en est toujours ainsi. Les 21 diagnostics et sous-diagnostics du manuel de 1918 ont évolué dans les 600 diagnostics du DSM 5  récemment publiés par l’APA, American Psychiatric Association élargissant abondamment les opportunités des médecins de faire croire aux indigènes qu’ils souffrent de maladie fictives. Depuis 1980, la force de la tâche de l’APA ayant composé le DSM a décrit sa philosophie comme “ néo-Kraeplinienne” – reliant le DSM à  l’ancienne assertion de Kraeplin affirmant que la « maladie mentale » peut se trouver en dernier lieu dans des défauts du cerveau ou des difformités génétiques. Le passé est dans le présent pour peu qu’on veuille le noter.

Il est tout à fait positif que la médecine occidentale ait réussi à comprendre les réelles atteintes du cerveau sous-tendant la démence ainsi que les dégâts résultant de la méthamphetamine, de l’alcool et de l’exposition à d’autres toxines. Cependant,  à part ces exceptions, 200 années de médecine occidentale n’ont pas trouvé de malformation cérébrale ou de défaut génétique derrière la vaste majorité actuelle des diagnostiques psychiatriques du DSM.

Ce qui reste pratiquement inexploré  par la médecine occidentale est la maladie de la perpétuation chronique et de l’oppression sur des générations de population indigène. Ceci vient du fait que cette violence émane en partie du mouvement pour la santé mentale du pays indien, qui, depuis plusieurs années, a fait tout ce qui était en son pouvoir pour rendre cette maladie invisible. Une transe s’en est suivie à travers laquelle le Malleus Maleficarum prétend que « ceux qui sont doués pour la sorcellerie et la séduction trompent les sens des humains avec certaines apparitions, de sorte que leur matière corporelle semble devenir différentes à la vue et au toucher ».

Articles apparentés : How the US Mental Health System Makes Natives Sick and Suicidal 

Certaines parties de cette histoire ont été publiées dans le blog du DR. Walker Mad in America 

Plus à lire ici.

Traduction : Elisabeth Guerrier

 
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Comment l’héritage de l’esclavage affecte aujourd’hui les Noirs Américains

How the legacy of slavery affects Black Americans today

by Alma Carten New York University

The Conversation

Dans un contexte aussi difficile que celui de l’esclavage quant à ce qu’il peut générer sur les deux parties en jeu, toute démarche tentant de cerner les impacts du racisme et ses sources sont les bienvenues. L’approche de Carten est intéressante et la volonté d’envisager l’épreuve subie par des millions d’Africains comme un traumatisme se transmettant d’une génération à l’autre et présentant dans les conduites et le rapport à soi des effets impossibles à attribuer uniquement à la situation contextuelle actuelle est une entrée nouvelle et digne d’intérêt. Par contre, il est peut-être nécessaire de préciser que, comme toute forme de diagnostic, un recours systématique à cette interprétation face à des panels de symptômes pourrait avoir, en tant que détermination simplificatrice, des effets pire encore que son ignorance. Quelles que soient les incidences du passé, collectif ou individuel, il n’est jamais actif en tant que tel dans les constructions psychologiques et émotionnelles mais présent dans ce que la communauté et les individus la composant font de lui. C’est dans la dimension créative du symptôme, au sens étymologique d’arriver, survenir, comme une marque de soi ou de son groupe d’appartenance active et interactive dans la réalité que se situe une forme de liberté à l’égard de l’histoire et une adaptation au contexte présent, toujours multi-dimensionnel.

Prendre en compte cet espace horizontal, séculier du spectacle fourmillant de la nation moderne // implique qu’aucune explication unique renvoyant aussitôt un individu à une origine unique n’est adéquate. Et de même qu’il n’y a pas de réponses dynastiques simples, il n’y a pas de formations discrètes ou de processus sociaux qui soient simples . Edward Said «  Opponents, audiences, constituencies, and community » in Foster Post modern culture

The steeple of Emanuel African Methodist Episcopal Church stands as a pedestrian passes early Sunday, June 21, 2015, in Charleston, S.C. Members of a historic black church in the U.S. will return to their sanctuary Sunday and worship less than a week after a white gunman killed nine people there, and similar sermons of recovery and healing will reverberate throughout the country. (AP Photo/David Goldman)

Le clocher de l’Eglise Méthodiste Noire derrière un piéton qui passe, en Juin 2015 à Charleston, SC. Les membre de l’église historique noire des USA sont retournés à leur sanctuaire Dimanche et ont célébré leur culte moins d’une semaine après qu’un homme armé blanc y ait tué neuf personnes et des sermons similaires de guérison et de soin se réverbéreront dans tout le pays . (AP Photo/David Goldman)

Il existe de plus en plus de preuves que la répression des sentiments associée aux actes de racisme blanc peut avoir des conséquences psychologiques préjudiciables.

Le 22 Juillet, en annonçant la sentence fédérale du meurtrier de Charleston Dylann Roof, l’Avocat Général Madame Loretta Lynch a commenté  en disant que l’expression du pardon offert par les familles est «  une incroyable leçon et un message pour nous tous. »

Le Pardon et la Grâce sont, bien sûr, les marques de l’Eglise Noire. Depuis l’époque de l’esclavage, l’église a été une force formidable pour la survie des Noirs dans une Amérique encore accrochée aux effets résiduels de la suprématie blanche. Ceci a été éloquemment illustré dans l’après-coup du massacre de l’Eglise de Charleston. Les Américains sont restés emplis de respect pour la démonstration louable de la grâce de Dieu en action des familles en deuil.

Mais quel est le coût psychique exact de ces actes de pardon ?

Des événements comme celui de Charleston mette l’éclairage sur le corps d’écrits de plus en plus nombreux qui n’envisagent pas seulement l’échec des USA  à tenir une authentique conversation à propos de l’esclavage et de son héritage mais aussi sur l’impact sur la santé mentale des actes de pardon du racisme blanc et de la répression de sentiments légitimes de colère et d’outrage- que ceux-ci se manifestent à l’égard d’actes horribles de terrorisme ou de micro-agressions nuancées.

Je suis un travailleur social et un praticien avec 25 ans d’expérience dans le domaine de la santé mentale. J’enseigne dans l’une des écoles de travail social les plus en pointe du pays, engagé dans la préparation de ses diplômés à travailler avec des populations ethniques et raciales diverses.  Il est temps, je crois, de porter un nouveau champ de questions dans le domaine public.

L’Eglise comme buttoir

Dans son ouvrage majeur « Puissant comme une rivière », l’Eglise Noire et les réformes sociales,  le sociologue  Andrew Billingsley démontre que l’Eglise Noire est la seule institution Afro-Américain à ne pas avoir été repensée à l’image des blancs.Ses recherches éclairent le rôle de la religion dans la constitution de l’effet de résilience qui a permis aux noirs comme peuple de surmonter les diverses formes de terrorisme et d’oppression subies au long des siècles et qui soutiennent les doctrines de la suprématie blanche.

Bien-sûr dans son analyse de la famille afro-américaine, Billingsley conclu  qu’elle est « étonnamment forte, endurante, adaptative et hautement résiliente » mais tout en rendant hommage à l’église et à la famille dans leur rôle de tampon contre tous les effets du racisme blanc, nous ne devons pas obscurcir ou diminuer l’impact du racisme sur la santé mentale auquel peu de noirs  -indépendamment de leur statut social, éducatif ou économique- vont échapper.

Il y a des preuves toujours plus nombreuses que la répression des sentiments associée aux actions du racisme blanc puisse être psychologiquement préjudiciables et constituer les fondements de problèmes de santé mentale ultérieurs  ainsi que des comportements symptomatiques du syndrome du stress post-traumatique.

Les preuves de l’impact du racisme sur la santé mentale

Harvard psychiatrist Alvin Poussaint asked why suicide rates among black males doubled between 1980 and 1995.

Le psychiatre de Harvard  Alvin Poussaint demande pourquoi le taux de suicide parmi la population mâle noire a doublé entre 1980 et 1995.

Dans son livre co-écrit, « Poser mon fardeau : suicide et crise da la santé mentale parmi les Afro-Américains » [Lay my burden down] qui emprunte son titre à un negro-spiritual décrivant les souffrances du système esclavagiste, il affirme qu’une des raisons pour cette augmentation est que les Afro-Américains peuvent penser qu’après la mort peut être une meilleure place pour vivre.

Terrie M Williams  est une travailleuse sociale à New York. Dans son livre  « Souffrance noire : Il semble juste que nous ne fassions pas mal », elle utilise les récits puissants de noirs avec toutes sortes de chemins de vie afin d’illustrer le coût important du fait de cacher la souffrance associé à l’expérience noire de la santé mentale

Joy DeGruy, chercheuse et spécialiste de l’université de Portland  a développé la notion de  syndrome post-traumatique de l’esclavage   comme une théorie expliquant les effets de trauma irrésolus et se transmettant de génération en génération sur les comportements des noirs. L’argument de DeGruy peut être controversé  mais les questions qu’elle pose sont certainement pertinentes si nous essayons de donner du sens, par exemple, à partir de recherches  rendues publiques en Juillet qui montrent que le taux de suicide parmi les élèves noirs de l’école élémentaire a augmenté d’une façon significative entre 1993 et 2012

Se déplaçant vers l’opinion publique…lentement

Le fait est que dans ma perspective à l’Ecole de travail Social [ New York University’s Silver School of Social Work] ces publications ont encore à intégrer la littérature dominante. Elles ont une mauvaise visibilité dans les programmes et les formations des professionnels de la santé mentale.

De même que les questions formulées par les étudiants et les praticiens  n’ont pas mené au type de recherché dont il est besoin  pour soutenir des pratiques consciente de la problématique de la race  et appropriées culturellement aux programmes de santé mentale travaillant avec des familles afro-américaines.

En même temps, la pensée originale  d’auteurs comme Poussaint et DeGruy est tout à fait synchronisée avec le nouvel intérêt pour le trauma-informed care [soin informé du trauma] dans le travail social qui couvre tous les champs de pratique.

Comme l’a conclu dans son rapport de recherche le Centers for Disease Control and Prevention  [Centre pour le Contrôle et la Prévention des Maladies ] en Mai 2014, des cas de négligence ou de traumatisme  non diagnostiqués dans l’enfance sont très répandus parmi la population adulte et sont la source de problèmes de santé mentale ou de problèmes comportementaux dans l’âge adulte.  Bien sûr, c’est maintenant une recommandation du National Council for Behavioral Health [ Conseil National pour la Santé Comportementale ] que des soins informés sur le trauma soient intégrés dans tous les rapports et les procédures de traitement.  Cet accent mis sur le trauma offre  une nouvelle vision pour le développement de la recherche sur l’impact de l’esclavage. – et sur son héritage de racisme structurel ou institutionnel – sur la santé mentale des populations noires de nos jours.

Un sujet de conversation délicat

Le problème est que personne n’aime à parler de l’esclavage.

Pour les descendants d’esclaves noirs, le sujet génère des sentiments de honte et de gêne associés à l’état de dégradation de l’esclavage. Pour les blancs dont les ancêtres les rendent complices, il y a des sentiments de culpabilité  à propos d’un système qui est incongru avec l’idéal démocratique  sur lequel ce pays a été fondé.

Masqué par un voile de silence ou dépeint comme un système bienveillant qui existait dans l’intérêt des noirs, l’esclavage – tout  à fait comme la maladie mentale- s’est enseveli dans le secret et la stigmatisation.

Les émotions qui lui sont liées sont repoussées. La colère cependant, est une émotion saine, comme même les Écritures le reconnaissent. Le Dieu de l’Ancien Testament est coléreux et vengeur. Dans le Nouveau Testament Jésus manifeste sa colère en chassant les marchands du Temple

Comme les recherches (y compris les miennes)l’ont montré, quand la colère reste internalisée et repoussée profondément dans l’inconscient, contaminée par une souffrance non résolue, elle devient problématique.

Aussi qu’est-il arrivé à la colère ressentie par les personnes victimes de discrimination et dans certain cas, désignées comme victimes à cause de leur race ?

La relation entre race et dépression clinique est trop peu connue. Mais on dispose de découvertes nombreuses, y compris un rapport du Surgeon General [ Directeur Général de la Santé ] qui attribuent les disparités touchant les résultats de la santé mentale pour les Afro-Américains et les blancs à des biais cliniques, des statuts économiques et des stresses environnementaux  ( comme le taux de crime et les habitations misérables). Et il existe des preuves du lien entre la perception du racisme et ses effets défavorables comme un niveau augmenté d’angoisse, de dépression et d’autres symptômes psychiatriques.

Les chiffres racontent une histoire. Selon le Minority Health Office  [ Bureau pour la Santé des Minorités] du Department of Health and Human Services  [ Direction de la santé et des Services à la Personne ] les adultes noirs sont à 20% plus sujets à rapporter de la détresse psychologique que les adultes blancs et plus susceptibles de présenter des sentiments de tristesse, de désespoir ou de manque de valeur que leurs équivalents blancs.

Et il continue cependant d’y avoir des répugnances à  nettement  affronter l’impact du racisme sur la santé mentale. Quelques uns de mes collègues, par exemple,  disent que les contenus sur les races ou le racisme sont les plus délicats à enseigner pour eux. Un authentique dialogue sur les races est limité à cause de la peur d’être politiquement incorrect. Cela demande moins d’effort de promouvoir la vision libérale globale que nous vivons dans une société « daltonienne ».

Cela peut être plus facile de permettre à chacun de rester dans leur zone de confort. Mais aujourd’hui comme les USA font face à ce qui semble être une épidémie d’attaques racistes perpétrées par des blancs, il est temps d’examiner comment notre histoire du racisme affecte la santé mentale des Afro-Américains comme celle des blancs.

Traduction : Elisabeth Guerrier