Comment l’héritage de l’esclavage affecte aujourd’hui les Noirs Américains

by Elisabeth Guerrier

How the legacy of slavery affects Black Americans today

by Alma Carten New York University

The Conversation

Dans un contexte aussi difficile que celui de l’esclavage quant à ce qu’il peut générer sur les deux parties en jeu, toute démarche tentant de cerner les impacts du racisme et ses sources sont les bienvenues. L’approche de Carten est intéressante et la volonté d’envisager l’épreuve subie par des millions d’Africains comme un traumatisme se transmettant d’une génération à l’autre et présentant dans les conduites et le rapport à soi des effets impossibles à attribuer uniquement à la situation contextuelle actuelle est une entrée nouvelle et digne d’intérêt. Par contre, il est peut-être nécessaire de préciser que, comme toute forme de diagnostic, un recours systématique à cette interprétation face à des panels de symptômes pourrait avoir, en tant que détermination simplificatrice, des effets pire encore que son ignorance. Quelles que soient les incidences du passé, collectif ou individuel, il n’est jamais actif en tant que tel dans les constructions psychologiques et émotionnelles mais présent dans ce que la communauté et les individus la composant font de lui. C’est dans la dimension créative du symptôme, au sens étymologique d’arriver, survenir, comme une marque de soi ou de son groupe d’appartenance active et interactive dans la réalité que se situe une forme de liberté à l’égard de l’histoire et une adaptation au contexte présent, toujours multi-dimensionnel.

Prendre en compte cet espace horizontal, séculier du spectacle fourmillant de la nation moderne // implique qu’aucune explication unique renvoyant aussitôt un individu à une origine unique n’est adéquate. Et de même qu’il n’y a pas de réponses dynastiques simples, il n’y a pas de formations discrètes ou de processus sociaux qui soient simples . Edward Said «  Opponents, audiences, constituencies, and community » in Foster Post modern culture

The steeple of Emanuel African Methodist Episcopal Church stands as a pedestrian passes early Sunday, June 21, 2015, in Charleston, S.C. Members of a historic black church in the U.S. will return to their sanctuary Sunday and worship less than a week after a white gunman killed nine people there, and similar sermons of recovery and healing will reverberate throughout the country. (AP Photo/David Goldman)

Le clocher de l’Eglise Méthodiste Noire derrière un piéton qui passe, en Juin 2015 à Charleston, SC. Les membre de l’église historique noire des USA sont retournés à leur sanctuaire Dimanche et ont célébré leur culte moins d’une semaine après qu’un homme armé blanc y ait tué neuf personnes et des sermons similaires de guérison et de soin se réverbéreront dans tout le pays . (AP Photo/David Goldman)

Il existe de plus en plus de preuves que la répression des sentiments associée aux actes de racisme blanc peut avoir des conséquences psychologiques préjudiciables.

Le 22 Juillet, en annonçant la sentence fédérale du meurtrier de Charleston Dylann Roof, l’Avocat Général Madame Loretta Lynch a commenté  en disant que l’expression du pardon offert par les familles est «  une incroyable leçon et un message pour nous tous. »

Le Pardon et la Grâce sont, bien sûr, les marques de l’Eglise Noire. Depuis l’époque de l’esclavage, l’église a été une force formidable pour la survie des Noirs dans une Amérique encore accrochée aux effets résiduels de la suprématie blanche. Ceci a été éloquemment illustré dans l’après-coup du massacre de l’Eglise de Charleston. Les Américains sont restés emplis de respect pour la démonstration louable de la grâce de Dieu en action des familles en deuil.

Mais quel est le coût psychique exact de ces actes de pardon ?

Des événements comme celui de Charleston mette l’éclairage sur le corps d’écrits de plus en plus nombreux qui n’envisagent pas seulement l’échec des USA  à tenir une authentique conversation à propos de l’esclavage et de son héritage mais aussi sur l’impact sur la santé mentale des actes de pardon du racisme blanc et de la répression de sentiments légitimes de colère et d’outrage- que ceux-ci se manifestent à l’égard d’actes horribles de terrorisme ou de micro-agressions nuancées.

Je suis un travailleur social et un praticien avec 25 ans d’expérience dans le domaine de la santé mentale. J’enseigne dans l’une des écoles de travail social les plus en pointe du pays, engagé dans la préparation de ses diplômés à travailler avec des populations ethniques et raciales diverses.  Il est temps, je crois, de porter un nouveau champ de questions dans le domaine public.

L’Eglise comme buttoir

Dans son ouvrage majeur « Puissant comme une rivière », l’Eglise Noire et les réformes sociales,  le sociologue  Andrew Billingsley démontre que l’Eglise Noire est la seule institution Afro-Américain à ne pas avoir été repensée à l’image des blancs.Ses recherches éclairent le rôle de la religion dans la constitution de l’effet de résilience qui a permis aux noirs comme peuple de surmonter les diverses formes de terrorisme et d’oppression subies au long des siècles et qui soutiennent les doctrines de la suprématie blanche.

Bien-sûr dans son analyse de la famille afro-américaine, Billingsley conclu  qu’elle est « étonnamment forte, endurante, adaptative et hautement résiliente » mais tout en rendant hommage à l’église et à la famille dans leur rôle de tampon contre tous les effets du racisme blanc, nous ne devons pas obscurcir ou diminuer l’impact du racisme sur la santé mentale auquel peu de noirs  -indépendamment de leur statut social, éducatif ou économique- vont échapper.

Il y a des preuves toujours plus nombreuses que la répression des sentiments associée aux actions du racisme blanc puisse être psychologiquement préjudiciables et constituer les fondements de problèmes de santé mentale ultérieurs  ainsi que des comportements symptomatiques du syndrome du stress post-traumatique.

Les preuves de l’impact du racisme sur la santé mentale

Harvard psychiatrist Alvin Poussaint asked why suicide rates among black males doubled between 1980 and 1995.

Le psychiatre de Harvard  Alvin Poussaint demande pourquoi le taux de suicide parmi la population mâle noire a doublé entre 1980 et 1995.

Dans son livre co-écrit, « Poser mon fardeau : suicide et crise da la santé mentale parmi les Afro-Américains » [Lay my burden down] qui emprunte son titre à un negro-spiritual décrivant les souffrances du système esclavagiste, il affirme qu’une des raisons pour cette augmentation est que les Afro-Américains peuvent penser qu’après la mort peut être une meilleure place pour vivre.

Terrie M Williams  est une travailleuse sociale à New York. Dans son livre  « Souffrance noire : Il semble juste que nous ne fassions pas mal », elle utilise les récits puissants de noirs avec toutes sortes de chemins de vie afin d’illustrer le coût important du fait de cacher la souffrance associé à l’expérience noire de la santé mentale

Joy DeGruy, chercheuse et spécialiste de l’université de Portland  a développé la notion de  syndrome post-traumatique de l’esclavage   comme une théorie expliquant les effets de trauma irrésolus et se transmettant de génération en génération sur les comportements des noirs. L’argument de DeGruy peut être controversé  mais les questions qu’elle pose sont certainement pertinentes si nous essayons de donner du sens, par exemple, à partir de recherches  rendues publiques en Juillet qui montrent que le taux de suicide parmi les élèves noirs de l’école élémentaire a augmenté d’une façon significative entre 1993 et 2012

Se déplaçant vers l’opinion publique…lentement

Le fait est que dans ma perspective à l’Ecole de travail Social [ New York University’s Silver School of Social Work] ces publications ont encore à intégrer la littérature dominante. Elles ont une mauvaise visibilité dans les programmes et les formations des professionnels de la santé mentale.

De même que les questions formulées par les étudiants et les praticiens  n’ont pas mené au type de recherché dont il est besoin  pour soutenir des pratiques consciente de la problématique de la race  et appropriées culturellement aux programmes de santé mentale travaillant avec des familles afro-américaines.

En même temps, la pensée originale  d’auteurs comme Poussaint et DeGruy est tout à fait synchronisée avec le nouvel intérêt pour le trauma-informed care [soin informé du trauma] dans le travail social qui couvre tous les champs de pratique.

Comme l’a conclu dans son rapport de recherche le Centers for Disease Control and Prevention  [Centre pour le Contrôle et la Prévention des Maladies ] en Mai 2014, des cas de négligence ou de traumatisme  non diagnostiqués dans l’enfance sont très répandus parmi la population adulte et sont la source de problèmes de santé mentale ou de problèmes comportementaux dans l’âge adulte.  Bien sûr, c’est maintenant une recommandation du National Council for Behavioral Health [ Conseil National pour la Santé Comportementale ] que des soins informés sur le trauma soient intégrés dans tous les rapports et les procédures de traitement.  Cet accent mis sur le trauma offre  une nouvelle vision pour le développement de la recherche sur l’impact de l’esclavage. – et sur son héritage de racisme structurel ou institutionnel – sur la santé mentale des populations noires de nos jours.

Un sujet de conversation délicat

Le problème est que personne n’aime à parler de l’esclavage.

Pour les descendants d’esclaves noirs, le sujet génère des sentiments de honte et de gêne associés à l’état de dégradation de l’esclavage. Pour les blancs dont les ancêtres les rendent complices, il y a des sentiments de culpabilité  à propos d’un système qui est incongru avec l’idéal démocratique  sur lequel ce pays a été fondé.

Masqué par un voile de silence ou dépeint comme un système bienveillant qui existait dans l’intérêt des noirs, l’esclavage – tout  à fait comme la maladie mentale- s’est enseveli dans le secret et la stigmatisation.

Les émotions qui lui sont liées sont repoussées. La colère cependant, est une émotion saine, comme même les Écritures le reconnaissent. Le Dieu de l’Ancien Testament est coléreux et vengeur. Dans le Nouveau Testament Jésus manifeste sa colère en chassant les marchands du Temple

Comme les recherches (y compris les miennes)l’ont montré, quand la colère reste internalisée et repoussée profondément dans l’inconscient, contaminée par une souffrance non résolue, elle devient problématique.

Aussi qu’est-il arrivé à la colère ressentie par les personnes victimes de discrimination et dans certain cas, désignées comme victimes à cause de leur race ?

La relation entre race et dépression clinique est trop peu connue. Mais on dispose de découvertes nombreuses, y compris un rapport du Surgeon General [ Directeur Général de la Santé ] qui attribuent les disparités touchant les résultats de la santé mentale pour les Afro-Américains et les blancs à des biais cliniques, des statuts économiques et des stresses environnementaux  ( comme le taux de crime et les habitations misérables). Et il existe des preuves du lien entre la perception du racisme et ses effets défavorables comme un niveau augmenté d’angoisse, de dépression et d’autres symptômes psychiatriques.

Les chiffres racontent une histoire. Selon le Minority Health Office  [ Bureau pour la Santé des Minorités] du Department of Health and Human Services  [ Direction de la santé et des Services à la Personne ] les adultes noirs sont à 20% plus sujets à rapporter de la détresse psychologique que les adultes blancs et plus susceptibles de présenter des sentiments de tristesse, de désespoir ou de manque de valeur que leurs équivalents blancs.

Et il continue cependant d’y avoir des répugnances à  nettement  affronter l’impact du racisme sur la santé mentale. Quelques uns de mes collègues, par exemple,  disent que les contenus sur les races ou le racisme sont les plus délicats à enseigner pour eux. Un authentique dialogue sur les races est limité à cause de la peur d’être politiquement incorrect. Cela demande moins d’effort de promouvoir la vision libérale globale que nous vivons dans une société « daltonienne ».

Cela peut être plus facile de permettre à chacun de rester dans leur zone de confort. Mais aujourd’hui comme les USA font face à ce qui semble être une épidémie d’attaques racistes perpétrées par des blancs, il est temps d’examiner comment notre histoire du racisme affecte la santé mentale des Afro-Américains comme celle des blancs.

Traduction : Elisabeth Guerrier

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