La civilisation de Davos

by Elisabeth Guerrier

Cette traduction d’un article d’Alternet vient au moment où le Club de Davos célèbre sa grande messe annuelle et détermine ce qu’il adviendra de ses montagnes de richesse et des masses qui les leur créent. Elle sera suivie par une analyse plus longue mais beaucoup plus approfondie  de Global Justice qui met à jour les rouages des fondations caritatives qui maintiennent à coup de milliards l’illusion que ce système peut panser les plaies qu’il génère. C’est une des positions du libéralisme depuis son origine, les maux que le capitalisme engendre sont, sous couvert de religiosité, de bonne conscience ou de simple désir de notoriété, évacués dans leurs conséquences par des outils financiers qui nient leurs causes. L’article qui suit est, à nos yeux, un peu sommaire dans ses analyses et ne fait que développer superficiellement des arguments qui sont de l’ordre de la conscience populaire de base alors que ce qui manque à cette conscience sont les outils d’un savoir précis sur ce qui la manipule avec le cynisme que l’on constate chaque jour. Il a l’avantage de nous remettre au goût du jour les fêtes qui se déroulent sur notre dos et le système idéologique morbide qui les organise. Il a l’avantage de nous rappeller que nous sommes, complètement, sans rémission autre que ce qu’on imagine être une nouvelle révolution, soumis à la civilisation de Davos. EG

 

The Davos Club: Meet the people who gave us a world in which 62 people own as much as 3.8 billions.

Le Club de Davos : Rencontrez les individus qui nous ont donné le monde dans lequel 62 personnes possèdent autant que 3.6 milliards.

Ceux de Davos parlent de la pauvreté et engagent des fonds dans le caritatif. Mais pour eux, c’est de la petite monnaie.

Par Vijay Prashad / AlterNet

Le 21 Janvier 2016

 

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Les élites mondiales se rencontrent en Suisse, dans la ville  perdue de Davos chaque année pour le Forum de l’économie mondiale [World Economic Forum]. Le conclave a commence en 1971 mais il est devenu une destination essentielle dans les années 90. Quand la globalisation est devenue le concept phare, Davos est devenu son siège.  Le monde des affaires, le monde politique et médiatique se rencontrent, échangent leurs cartes  puis s’en vont, mieux connectés  les uns aux autres. Des affaires sont parfois faites, mais plus que toute autre chose c’est l’harmonie au sein de l’élite mondiale qui est établie. C’est à ça que le Sommet de Davos sert, à créer une civilisation de Davos à l’usage des individus importants de la planète. Chaque année, avant le sommet, Oxfam International publie un rapport sur la richesse mondiale. Celui de cette année a mis à jour quelques nouvelles choquantes.  En 2010, 388 individus possédaient autant de richesse que celle de la moitié de la population mondiale, c’est à dire à peu près 3.6 milliards d’individus. L’obscénité alors a semblé dramatique. L’année dernière, ce nombre a chuté à 80 individus possédant autant que 3.6 milliards. Cela commençait vraiment à faire trop. Les  données de cette année sont encore plus  choquantes. Seulement 62 personnes possèdent autant que les 3.6 milliards. 62 !! L’inégalité a fait une marche en avant régulière.  Il est tout à fait possible que ces mêmes 62personnes ou leurs représentants soient présentes à Davos. Elles sont au cœur de la civilisation de Davos. Les bouchons de champagne vont sauter, le caviar couler sur le sol, les riches ont de quoi fêter. Même le ralentissement de la Chine ne les ralentira pas. Les 62 font  autant d’argent dans le marché baissier que dans le marché haussier. De quoi les 62 vont-ils s’entretenir à Davos ? Le thème de cette année est “comment maîtriser la  quatrième révolution industrielle. “ La première révolution industrielle est considérée comme le changement de la puissance humaine à la puissance mécanique au début du 19ième siècle. A la fin du 19ième siècle, la science a été tenue par l’industrie de produire la technologie, ou la seconde révolution industrielle. Dans le milieu du 20ième siècle, les ordinateurs ont fait leur apparition et ont ouvert la révolution digitale ou troisième révolution industrielle. La quatrième concerne la  robotisation et la mécanisation – le remplacement de l’homme par la machine.  Les 62 veulent anticiper cette révolution. La banque Suisse UBS a fait une étude sur l’impact  économique de cette quatrième révolution industrielle. Elle l’a publié juste avant l’ouverture de Davos. Le rapport suggère que ceux qui sont déjà riches et sont possédants vont vraisemblablement tirer parti de cette quatrième révolution. Ils vont : “ bénéficier du fait de posséder lesbiens dot la valeur sera augmentée par la quatrième révolution. “ écrivent les analystes de UBS. La tendance à la mécanisation va donc accroître l’inégalité, pas la diminuer. Ce thème-là a été du sucre dans la tasse des 62. Ils vont s’enrichir. Les pauvres vont s’appauvrir. C’est ce que les analystes des riches disent. T

Le people de Davos parlent de la pauvreté et offrent de l’argent aux organismes caritatifs. Mais ce n’est que de la petite monnaie qui reste là à traîner sur leur table de nuit. Les discours sur la pauvreté permettent simplement aux riches de se sentir moins mal à l’aise sur leur moralité si trempée. Ils font la grève des impôts. Ils refusent de mettre entre les mains de l’état leur part de richesse afin de mener à bien des programmes d’aide sociale.  C’est un anathème. L’horizon de leur progrès social est leur charité misérable, qui bien sûr n’est pas entièrement charitable : le chèque va avec  un gros poteau indicateur qui dit au monde que c’est eux qui ont donné cet argent. Les pauvres inquiètent les 62. Si vous créez un monde où l’essentiel de la population vit  dans des conditions catastrophiques, il ne va pas être heureux et pourrait même se mettre en colère. S’ils se mettent en colère, ils peuvent se rebeller et devenir difficiles à contrôler. Quand les ghettos se lèvent que font les riches ? La charité ne va pas contenir ces soulèvements. Ce qui est la raison pour laquelle les riches investissent dans des communautés-enclaves et dans la sécurité qui les protège, tout comme dans la sécurité qui enferme des pays entiers qui vivent dans les ceintures de pauvreté. Ce qui est la raison qui fait de l’US department of Defense un des plus gros employeurs au monde avec 3.2 millions de personnes travaillant pour lui. Ce n’est pas non plus étonnant que le troisième employeur mondial soit la firme de sécurité G4S. Elle suit Wallmar et Foxxconn. Foxconn utilise le travaille chinois pour faire des produits bon marché qui sont vendus à des consommateurs américains endettés à Walmart. Si il y a le moindre mouvement dans les travailleurs ou dans les consommateurs endettés, G4S arrive pour les calmer ou pour mettre quelqu’un en prison. G4S s’étend comme un feu de brousse.  Qu’est ce que la crise des réfugiés à l’ouest sinon la crise de la civilisation de Davos ?  Quand vous ne laissez pas les gens construire des vies protégées et productives sur leur propre sol, ils s’enfuient ailleurs. Ils vont venir dans vos maisons et demander à vivre comme vous. Mais ce qu’ils découvrent c’est que même à l’Ouest, il y a des îles d’abondance et de vastes océans de misère. Les réfugiés fuient les conflits armés et les bombardements aériens pour arriver dans des lieux où la police ressemble à l’armée et où     des drones ont aussi commencé à voler au-dessus des têtes.

 

 

Ils vont rencontrer la force de travail de G4S, qu’ils ont également rencontré dans d’autres pays. Un des sujets de Davos est l’usage de robots dans l’armée et dans la police. Les jours de Robocop ne sont pas loin. Les 62 peuvent faire confiance à une machine beaucoup plus qu’à un officier de police qui, en terme de classe, est beaucoup plus proche de la plèbe que des 62. Les 62 de Davos aimeraient croire que le terrorisme et les états incontrôlables sont des problèmes anciens qui peuvent être réglés avec une bonne dose de capitalisme. Ils aimeraient imaginer que ce que les gens en Irak et en Syrie ou en Corée du nord veulent le plus sont des centres commerciaux et des cartes de crédit. Mais c’est précisément la civilisation des centres commerciaux et des cartes de crédit qui reproduit l’inégalité, forçant des gens ordinaires à s’endetter afin de pouvoir acheter une chaîne sans fin de biens de consommation qui ont été produits pour des salaires de misère. Quand la dette les amène à devenir distraits, ils sont indifférents, désillusionnés, à la recherche d’une alternative. Et parce que la gauche est faible, l’alternative est fréquemment celle de la démagogie de la politique religieuse ou ethnique. Et comme la rhétorique de ces discours religieux ou ethnique est indisciplinée, les stratégies glissent facilement vers la violence. Le terrorisme n’est pas le fruit d’anciennes animosités mais celui des conditions sociales de notre présent, celles de la civilisation de Davos qui donne la richesse à 62 personnes et la refuse à 3.6 milliards

 

 

 

 

Traduction Elisabeth Guerrier

 

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