La pathologie de l’homme blanc. Au coeur de l’électorat de Trump et Sanders

by Elisabeth Guerrier

 

La pathologie de l’homme blanc. Au coeur des fans clubs de Trump et de Sanders.

 

THE WHITE MAN PATHOLOGY: INSIDE THE FANDOM OF SANDERS AND TRUMP

Stephen Marche

 

Deuxième partie de ce voyage d’un Canadien au coeur des électorats de Donald Trump et Bernie Sanders. Une façon de regarder à travers sa vision à la fois intime et étrangère des phénomènes collectifs fonctionnant sur des logiques ou des absences de logique, différentes, des contradictions qui font partie intégrante du mythe de chaque nation, beaucoup plus palpables de l’extérieur que de l’intérieur, serré autour des habitus indéracinables et des histoires partagées par une communauté, ici blanche puisque ce travail ne cesse de pointer les disparités et les ambiguïtés des mots d’ordre et des textes de références et du peu d’évolution des pratiques ségrégationnistes sur le terrain de la vie quotidienne. Trump semble pour l’heure écarté de la joute finale et Sanders le sera vraisemblablement mais les questions de fond posées par un abord féerique et émotionnel de la vie politique, décrit ici tant dans l’électorat des Républicains que dans celui des Démocrates, cette étrange familiarité, qui fait qu’il suffit de dire ” Je vous aime” à la foule pour être considéré comme un homme ou une femme politique digne de ce nom, qui amène cette même foule à vous aimer avec passion en retour et à vous appeler par votre prénom en vous confiant votre avenir et celui de vos enfants sur la force de rumeurs et d’émotions, laisse perplexe les enfants des Lumières, que, qu’on le veuille ou non, nous sommes encore. Afin de rendre les références à des détails très spécifiques de musique ou de slogans non familiers, nous avons pris la liberté d’ajouter au texte initial quelques liens. EG

 

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Deuxième Partie

 

Le panorama de Fun City

 

Le lendemain matin, il était devenu clair que l’Iowa allait devenir le Buisson d’épine sur le chemin de Trump. Un scandale autour d’un tweet dévoyé a éclaté. Il a accusé un jeune interne mais les huit points de plus de Carson ont du être exaspérants. Trump possède la faiblesse de quiconque ne vit que par la force de ses résultats. Les résultats varient. Quand les résultats baissent, où êtes-vous ? Qui êtes-vous ? Trump est dans le business du succès. Un Trump perdant existe-t-il seulement ?

J’avais un jour entre Trump et Sanders et tout ce qui me restait à faire était de lire le PDF de Ta-Nehisi Coates Between the World and Me, ( Entre le monde et moi) que j’avais accepté  de consulter dans le cadre du Club du livre du mois. Après un autre «  hot mess » chez Jerry’ mainlunch, et une course pour en brûler les calories, j’ai passé la journée au Motel 8, lisant, pendant que de l’autre côté de la rue, l’usine Winegard, fabricant des antennes paraboliques 24 heures par jour, battait sourdement comme un cœur sans syncope. Savez-vous que vous pouvez acheter six packs de bière et une bouteille de bourbon pour un pu plus de 20 dollars en Iowa . Quel pays magnifique !

Le titre de entre le monde et moi vient d’un poème de Richard Wright appelé White Man, Listen! (Homme blanc, écoute ! ) et il n’y allait jamais y avoir plus blanc et plus mâle que moi, dans le Motel 8, sirotant du bourbon et des bières, avec mon Iphone, avec les éclairs des Jays and Royals  vacillant et le ronflement de la fabrication d’antennes paraboliques dans le fond.  L’urgence du livre, la vitalité de l’imagination historique en jeu ont levé comme des vagues se transformant en crêtes de colère se heurtant à leurs propres forces. C’était tout d’un bloc et ça prenait un sens féroce. Entre le monde et moi est un de ces livres qui possède l’inévitabilité puissante d’un phénomène naturel – comme si il revenait à l’éther qui nous entoure, une formation cristalline de l’outrage qui définit le moment. Le critiquer est inapproprié, c’est juste là. Pour moi, le passage essential d’entre le monde et moi, vient après que Coates soit passé à la télévision et ait expliqué à son hôte les conséquences désespérantes d’un autre assassinat de garçon noir par la police.

Je suis sorti du studio et j’ai marché un peu. C’était un jour calme de décembre. Des familles, se pensant blanches, étaient dans les rues. Des enfants, élevés pour être blancs étaient promenés dans des poussettes. Et je me sentais triste pour tous ces gens autant que j’étais tirste pour mon hôte et triste pour tous cela, regardant et se divertissant dans des espoirs spécieux. J’ai compris pourquoi j’étais triste. Quand un journaliste m’a questionné sur mon corps, c’était comme si elle m’avait demandé de la réveiller du plus beau des rêves. J’ai vu ce rêve ma vie durant. C’est la maison parfaite avec de jolies pelouses. C’est le barbecue du Memorial day, les associations de quartiers et les allées. Le rêve ce sont les cabanes dans les arbres et les Scouts. Scoutisme, le rêve sent la menthe et a goût de tarte aux fraises.

Dès lors, en lisant ce livre, je savais que les blancs allaient aimer ce livre. Ce dont les blancs ont faim – plus ce qu’ils exigent, ils l’exigent pour vivre. – est un alibi pour leur blancheur, une échappée de l’injustice de leurs existences. Il existe différents alibis suivant la quantité de stupidité que vous pouvez supporter. Vous pouvez dire, à vous-même et aux autres que les noirs sont stupides et paresseux, vous pouvez dire que vous ne regardez pas la couleur, vous pouvez traiter votre oncle de raciste de façon à ce que tout le monde sache que vous, vous ne l’êtes pas, vous pouvez partager la dernière critique sur la brutalité sur Twitter avec le mot CECI et mainentant vous pouvez dire à une amie qu’elle devrait vraiment lire «  Entre le monde et moi. » Parce que ce rêve de blancheur, ce rêve de cabanes dans les arbres et de Scouts qui ont le goût de la menthe et l’odeur de la tarte aux fraises, est un alibi parfait. Qui vit ce rêve ? Quelqu’un d’autre le vit peut-être mais moi pas, ni personne que je connaisse, personne parmi ceux que j’ai pu voir à Burlington. C’est un rêve qui appartient à quelqu’un d’autre. Toujours à quelqu’un d’autre. Il n’appartenait certainement pas aux ouvriers de chez Winegard qui se dirigeaient vers leurs voitures après leur poste. La blancheur de mon existence était un IPhone et les effluves du Bourbon et des bières, et le jeu de la nuit dernière et le picotement dans ma hanche. Le picotement, c’était mon corps – la réalité vers laquelle je ne veux pas regarder parce que j’ai trop peur de ma mortalité. Á mes yeux, la meilleure question jamais posée à propos des races aux USA a toujours été celle que James Baldwin a posée quant un interviewer a voulu savoir si il était optimiste ou pessimiste à propos de l’avenir de l’Amérique. : «  Ce que les blancs doivent essayer de découvrir dans leurs propres cœurs c’est pourquoi ils ont eu un  jour besoin de créer un nègre » a-t-il dit  « si vous l’avez inventé, vous les blancs, alors vous avez à découvrir pourquoi, et l’avenir de ce pays dépend de ça. »L’obsession des intellectuels autour de la question de la résistance passive ou active de Malcom X ou de Martin Luther King,  – devient alors discutable, la matière essentielle est pourquoi les blancs font-ils sauter des églises emplies d’enfants.

La blancheur est une distorsion spirituelle, de toute évidence. Par le fruit tu connaîtras l’arbre. Et sur la question de la pathologie blanche, quelle bonne réponse a produit l’Amérique depuis que Baldwin a posé la question en 1963 ? Et maintenant que la pathologie blanche est retournée à son absence d’hôte, sans examen et mystérieuse, un golem. Dans la soirée j’ai fini le livre et ne voulais plus penser aux corps blanc ou noir ou au cliquetis dans ma hanche.  Face à mon hôtel, le complexe de Fun City est composé d’une imitation de fête foraine, d’une piste de bowling, de deux ou trois bars, d’un magasin replica diner, et, coincé entre un hôtel et un spa ; du Casion Catfish Bend. La salle de poker est miteuse mais fonctionnelle. Une partie a commence à six heures. Je voulais jouer. Je voulais savoir comment on pouvait s’amuser dans un lieu appelé Fun City. Le plus jeune type à la table, avec sa casquette de base ball recourbée, cultivait des haricots et du maîs. Un homme avec une moustache coléreuse animait la conversation, un autre homme à la barbe de trois jours ajoutant de ci de là une remarque. Le reste des joueurs restait assis en silence, baignant calmement dans le jus de notre addiction, comme dans tous les casinos. Tout le monde à la table connaissait tout le monde, sauf moi et un soudeur noir arrivé dans la ville pour un travail de spécialiste. C’était la Happy Hour à Fun City et les bières étaient à un dollar. Tout le monde en a commandé des litres. Et j’ai senti combine j’avais de la chance d’être aux USA, en dépit de la politique, en dépit de tout. De la bière bon marché et des gens francs et un jeu conduit honnêtement dans une pièce propre. Même comparé au Canada, la prospérité inconsciente de l’endroit est étonnante.  La barbe de trois jours avait vu Trump le jour précédent et la moustache coléreuse lui a demandé son avis.

«  Je pense qu’il pourrait gagner » a dit la barbe de trois jours prudemment, comme si il s’agissait d’une critique, comme si c’était tout ce qu’on pouvait dire de lui, qu’il pouvait avoir une chance aux présidentielles, pour ce que ça valait.

«  Peu importe » a dit moustache coléreuse, «  Peu importe qui y va, Washington les ruine »

«  Il est possible que ce soit différent avec lui parce qu’il n’ $a pas besoin d’argent. »

Moustache coléreuse cita une statistique, que j’ai vérifié plus tard et qui s’est montrée être une connerie, que tous les membres du Congrès deviennent millionaires la première année de leur nomination. Tout le monde a acquiessé sur le fait que la e principal avantage de Trump était qu’il venait là pré-corrompu.

«  Ce n’est pas même l’argent » a dit Barbe de trois jours, « Ils arrivent là. Ils ont tous des idées et des plans mais ils ne peuvent rien faire. » Barbe de trois jours prenait presque en pitié les politiciens.

«  Le système est foutu «  a ajouté moustache coléreuse comme une evidence, de lma faon don’t vous faites part de n’importe quel fait historique, comme « L’Allemagne a perdu la Deuxième guerre mondiale” ou «  Frances Farmer a été une star un jour ». Les visions de la politique américaine à Fun City est un désespoir douillet. C’est un désespoir non seulement sur qui a le pouvoir mais sur qui que ce soit qui pourrait le prendre un jour. Ce n’est pas un désespoir uniquement sur le fait que le système est cassé mais sur le fait que tout système, imaginable dans l’actuelle itération des USA ne pourrait s’avérer que tout aussi cassé.  Le choix est un choix entre l’impotence et la coercition. La réponse n’est pas la révolution mais un haussement d’épaule. La casquette de base ball recourbée, le gars qui faisait pousser des haricots et du maïs et qui avait des traces de terre sous les cuticules de ses ongles, a demandé quelque chose à propos d’une ancienne salle de jeu qui était en ville, et les souvenirs des jours où Burlington était pleine de monde- les bâtiments qui avaient été fermés, les femmes qui étaient belles avant et qui étaient maintenant Á la fin, le joueur noir, qui n’avait presque rien dit sauf ses annonces, ses mises s’en alla. «  Avez-vous vu les doigts de ce type ? «  a demandé moustache coléreuse lorsqu’il a eu disparu. Il fit un geste de quelques centimètres au-dessus de son index. Nous sommes tous, c’était clair dans une pièce entre hommes blancs. «  Vous savez ce qu’on dit. Mon frère travaille à la prison et il dit que c’est vrai. Je suppose que c’est pour ça qu’ils disent «  once you go black »

Tout le monde a acquiescé, ou sourit ou s’est tu, baissant les yeux vers les cartes. Maintenant que nous avions montré à quel point nous étions blancs, la pièce était plus amicale. Nous savions que personne ne dirait mot sur les tares des autres. Et si la réponse à la question de Baldwin était aussi banale qu’elle apparaît à Fun City ? Et si les blancs avaient créé le nègre pour se sentir un peu moins seuls ? Et je n’ai rein dit. Je n’ai pas offert de résistance, bien que la ligne entre l’homme de Fun City et le flic tirant en plein la figure d’un enfant noir soit difficile à tracer. Ceci était mon alibi ce soir-là : Je suis canadien. Ce qui signifie que je suis un espion venu de nulle part. Ou peut-être un lâche ou quelque chose entre les deux. C’est un alibi plutôt élimé, n’importe comment. Mais quel alibi ne l’est pas ?. La conversation a glissé à nouveau sur Trump. Elle était plus polie.

«  Je peux imaginer Trump » a dit moustache coléreuse. «  Il n’est pas le pire que j’ai vu ».  « Je commence à aimer ce docteur »   a ajouté barbe de trois jours en se reprenant. Ce docteur, Ben Carson, propose une baisse des impôts de 10% qui mettrait le budget du gouvernement, au bas mot dans un déficit de 3 milliards de dollars. Il croit que Joseph a construit les pyramides pour stocker du grain, que Hitler n’aurait jamais pris le pouvoir si le peuple d’Allemagne avait été armé, qu’Obamacare est pire que l’esclavage, et que les Américains vivent à l’âge de la Gestapo.

J’aimerais que Coates ait un projet un peu fou, une fantaisie utopique pour les communards de Georgia ou le retour vers une terre mère ou une autre mais il veut juste la fin de la suprématie blanche. Il demande juste que les blancs d’Amérique deviennent adultes, qu’ils abandonnent leur sens inhumain de supériorité idiote. Je ne peux pas imaginer pourquoi ils le feraient. C’est amusant de boire et de jouer aux cartes et d’imaginer ce que Trump dirait au Président mexicain le lendemain de son élection, ou que Ben Carson baisse les impôts de 10 ou 12%. L’alibi ultime est l’ignorance. – c’est lui le plus proche de l’innocence- mais si vous ne pouvez pas vous débrouiller avec l’ignorance, la démence peut parfaitement la remplacer. Je veux dire, rien de tout ça ne va se passer n’importe comment, non ? N’importe qui qui soit élu, ça va être une impasse sans issue et un outrage de toute façon, non ? Est-ce que j’ai mentionné que la bière coûte un dollar, un seul dollar solitaire.

‘Ellen Degeneres, eat your heart out!’ ( prends garde à toi, tiens toi le pour dit verdirait de jalousie ?”

Le rallye de Bernie Sanders à Davenport était exactement l’opposé du rallye de Donald Trump à Burlington et pourtant précisément le même au détail prêt. «  Rendre l’Amérique à sa puissance/  Make America Great Again était remplacé par “ Relever le défi / Feel the bern. Des démarcheurs vendaient des badges, 3 pour 10 dollars. Il y était marqué : Bernie est mon animal fétiche / Bernie Sanders is my spirit animal,  Les chats avec Bernie et Je supportais Bernie Sanders avant que ce soit cool.  Davenport, au moins près du Adler Theater est le même que le Brooklyn-outside-Brooklyn qui a conquis tous les coins du monde qui ne sont pas des rues commerçantes.  Les tatoueurs de Davenport ne meurent pas de faim. Les hipsters nourris au maïs qui assistent au rallye de Sanders semblent avoir participé à une fête dans laquelle quelqu’un a joué du bongo. Ils ont même peut-être assisté à une lecture publique.

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 Bernie Sanders à un meeting dans la salle des fêtes de Ottumwa, Iowa. Photograph: Charlie Neibergall/AP

Il y avait quelques toxicos également comme chez Trump, sauf que dans ce cas c’étaient des femmes dans leur vingtaine avec des lunettes et criant  « Feel the Bern », et « Nous allons construire une révolution. » Quelqu’un avec une caméra de NBC a demandé à un groupe qui avaient amené leurs enfants précoces parce qu’ils voulaient qu’ils s’engagent dans le processus politique «  Puis-je vous avoir là comme si vous étiez excités à propos de Bernie ? »  Ils ont posé prudemment leurs verres au sol, hors de vue pour lui rendre service. ? Le même spectre d’hommes blancs en colère hante les rallyes de Sanders, le même sens d’une attente pour un pays qui est, un pays qui a été, éliminé. La foule de Bernie a amené des babioles faites maison plutôt que manufacturées, parce que j’imagine qu’elles sont bios. Ils les agitent de la même façon. Ils assistent à un spectacle. Ils veulent être une bonne audience.  La différence fondamentale entre la foule de Trump et celle de Sanders est que celle de Sanders a plus d’argent, la conséquence naturelle de la machine à contradiction américaine : les riches peuvent s’offrir de penser au socialisme, les pauvres peuvent uniquement s’offrir leur colère.   La première partie de Sanders a été un député plein d’espoir, Gary Kroeger. Il n’a pas participé à The Apprentice mais à Saturday Night Live, un comédien de deuxième classe facile à oublier de la grande période entre 1982 et 1985. Il a commencé évidemment avec un gag foireux « Le patchouli frais que l’on sent dans l’air est si beau ! » Le traducteur en langue des signes a offert un sourire timide pour signifier que c’était une plaisanterie. Puis après une brève incursion dans les gaucheries, appelant  l’Amérique «  une social-démocratie  aussi connue en tant que république » Kroeger a pris un grand selfie avec la foule derrière lui : «  Ellen Degeneres, tiens-toi bien ! » a-t-il crié. Tous les téléphones se sont levés pour se prendre en photo dans une image imitant celle des Oscars : quel socialisme pour l’année 2015 ! ». Puis vinrent quelques orchestres en ordre dispersé, jouant un assortiment de chansons issues de divers mouvements historiques de gauche. Ils ont joué ensemble sur The Auld Triangle, une ballade de prison tirée de Inside Llewelyn Davis (Coen Brothers). Le chanteur de Alice in Chains (vous vous souvenez ?) a proposé une version électrique de I won’t back now. Une vieille chanson de The Clash Jail Guitar Doors a été chantée par le sujet du premier couplet, Wayne Kramer. Et tout cela, si évidant, un acte nostalgique, de l’indulgence pour le regret d’un temps ou la musique encourageait la politique, où l’activisme possédait un visage artistique, et vice et versa.

Puis Sanders a fini par arriver. Les téléphones se sont levés. « Assez est assez » a-t-il crié, laissant en blanc ce dont il avait assez. Puis il a parlé de la façon dont il voulait terminer la guerre anti-drogue, mener une campagne pour la réforme financière et un gouvernement qui ne soit pas composé de ploutocrates et comment ils allaient construire une révolution (un mot tellement embarrassant quand il est prononcé à voix haute) et comment l’Amérique allait devenir une social-démocratie par le peuple et pour le peuple.

L’exaspération de Sanders est le fait premier à communiquer, plus que tout contenu politique. Trump était centré sur le fait de gagner à nouveau, Sanders sur le fait d’avoir perdu. Le flou de la politique américaine est ce qui étonne les étrangers. C’est tout à propos de sentiments, de dieu et de conneries. Sanders a prononcé cette phrase : «  Ce que je veux dire c’est que quand des millions de personnes se groupent pour restaurer un gouvernement, des choses extraordinaires peuvent être accomplies. » Et personne ne lui a demandé ce qu’il voulait dire.  Personne ne lui a demandé des chiffres. Ils ont applaudi. Mieux valait le prendre dans l’esprit dans lequel ça avait été donné.  Une comédie de centre de vacances dans les Catskills.

Sanders m’a rappelé une ligne de Seinfeld, peut-être à cause de la parodie de Larry David sur SNL que j’avais vue il y avait seulement quelques jours. «  La mer ce jour-là mes amis était aussi démontée qu’un vieil home essayant d’échanger sa soupe dans un deli. »  Quand Ben et Jerry feront une glace Bernie Sanders, j’espère que le parfum sera gingembre et piment : le goût  délicieux  qui nettoie les outrages en passant par les narines. Le discours de Sanders a été beaucoup plus court que celui de Trump. Il y avait déjà eu la musique je suppose. J’ai eu l’impression comme avec Trump que j’avais parcouru des centaines et des centaines de kilomètres pour regarder la coiffure d’un homme. Les chevaux de Sanders sont tout autant un fait que ceux de Trump. Ils ressemblent à ceux d’un professeur titulaire  que sa femme a cessé de harceler pour qu’il aille chez le coiffeur parce que le harcèlement ne marche pas. Vous ne pourriez pas froisser la coiffure de Sanders. Le désordre est tout autant un choix esthétique que la mèche rabattue. Je veux dire qu’il ne change jamais d’aspect. Quelqu’un le coupe, de façon à ce qu’il tombe de cette façon-là, au-dessus des oreilles.

La vue de Tampico

Comme le désespoir a brusquement envahi le people blanc d’Amérique comme un brouillard, comme les blancs meurent en nombre inégalé les commentateurs sont surprise, un peu, de ne pas avoir de plans d’action. Pas de propositions de mesures tendant à améliorer le sort des blancs.

Comment le pourraient-ils ? Si vous suivez le rapport de Case and Deation, les blancs sont victimes de leurs propres privilèges. – littéralement -. Leur précieux droit de posséder des armes à feu et l’augmentation gigantesque de détention d’armes signifient que leurs tentatives de suicide sont plus fréquentes. Ils ont plus d’accès aux opiacés parce que les médecins sont plus susceptibles de faire confiance à des blancs pour leur usage. Ils ont assez d’argent pour se rendre solitaires et ivres. Je me souviens avoir lu un passage de Bell Hooks un  jour, le genre de ceux qui circulent sur Face Book parce qu’il semble légèrement inhabituel dans son questionnement prédictible, «  Le premier acte de violence que la patriarchie exige du mâle, écrit-elle, n’est pas la violence à l’égard des femmes. La patriarchie exige de tout homme qu’il s’engage dans une automutilation, qu’il tue la partie émotionnelle en lui-même. » Sa compassion est admirable, même glorieuse mais aussi inappropriée. Personne n’est plus émotionnel qu’un homme blanc minable. Ils sont la sentimentalité personnifiée. Sion, comment tant d’entre eux pourraient-ils être ému jusqu’à devenir enragé par l’absence d’un sapin de Noël sur des tasses Starbucks ?  Ce rêve, ce rêve blanc, ce rêve blanc qui sent la menthe et a le goût de tarte à la fraise, vient avec son pesant de merde. Si vous acceptez la merde, mangez la merde, si vous vivez dans la merde, survivez à des guerres stupides et à des boulots insignifiants, vous pouvez être sûr de celui que vous êtes et de ce que vous méritez. Mais si vous n’en êtes pas sûr et n’avez pas reçu ce que vous méritez, pourquoi avez vous accepté, mangé et respiré toute cette merde ?

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Du maïs non moissonné près du promontoire du Conseil Iowa. Photographie: Nati Harnik/AP

Dans l’après-coup de ce marché, le choix, je suppose, est ou bien d’être fier d’être blanc, ce qui est une forme de folie, ou de fantasmer une cosmopolis post-raciale, ce qui est une forme de chimère, ou d’avoir honte. Il est tellement plus facile d’oublier ces choix ou de les différer éternellement, ou de débattre des difficultés du choix infiniment, parce que la chair blanche n’est pas sous une menace mortelle comme celle des noirs ou des femmes. Nos corps sont saufs. Ce sont eux la menace.

Dans les monarchies médiévales, l’état demandait l’existence d’un corps double, un pour le monde réel et un pour le monde symbolique. Il y avait le corps imparfait et mortel du roi qui sanglotait, baisait et mourait et puis il ya avait le Corps du Roi, sacré, pur, indestructible.  La race nous donne à tous un corps double «  une double conscience » , dans la phrase de Du Bois, quelle que soit la façon dont vous appelez le fait de vivre mortellement à travers le jugement des autres. La nouvelle distortion blanche, la maladie enfoncée dans le cœur, la pathologie, est peut être simplement être l’arrivée de la conscience de ces deux corps : le vertige et la nausée qui se produisent quand on voit double. Parce qu’ils doivent être comme tout le monde, leur cœur se brise en deux.

Le matin suivant le rallye de Sanders, j’ai trouvé assez de force pour regarder dans le miroir à mon corps blanc et male, pour examiner sa nature mortelle et symbolique. À l’angle de mon aine, là où ça chatouillait, se trouvait une tache brune, comme du lait tourné. Une large tache brune ayant la forme de la Floride après le changement climatique à l’angle de mes hanches. Aussitôt j’ai su que j’allais mourir. Et juste après je suis reparti vers Toronto, vers ma femme et mes enfants, la chair de ma chair.

Bernie Sanders veut une révolution pour détrôner le capitalisme de casino mais le problème, ou peut-être juste le premier problème, est que les Américains aiment les casinos. Ils ne peuvent pas s’empêcher d’en construire. Sur la route à la sortie de l’Iowa, j’en ai croisé des dizaines, des dizaines de Fun Cities de différentes formes et tailles où se déroulent diverses conversations sur Trump et Sanders.  Les autoroutes de l’Illinois son tune vision unique des désirs humains au travail. Un marché presque illimité pour les addictions et leur traitement. Des clubs de striptease, des points de vente de poulet rôti, ou de jeux ou des centres de réhabilitation ou des églises ou des centres anticancéreux. L’ I94 parle exactement au corps sans blessure, avec des promesses de sucre artificiel, de chattes et de salut pour eux.  Il y avait une autre attraction sur la route du retour : la ville de naissance de Ronald Reagan, Tampico. La beauté du paysage autour de ces villes, pour d’obscures raisons, n’a jamais été correctement décrite. Il n’y a pas de bus de touristes vers ces régions comme il y en a vers la mer ou a montagne mais le paysage y est certainement aussi sublime. L’enfance de Reagan s’est déroulée dans le bas-ventre du continent, la grande jointure entre le centre industriel des Grands lacs et le cœur agricole. La mémoire historique de ses monuments présidentiels a été consumée par les fantasmes d’une vie de petite ville mais c’est un paysage d’immeubles blanc délavé contre le vide ondoyant, un pays bouillonnant de rêves. On put imaginer Reagan en jeune garçon dans ces champs, rêvant de cinéma et d’Amérique – de vastes écrans sur lesquels il pouvait se projeter. L’autoroute les traverse comme une rivière d’attentes dans un ancien rêve. Les anciens rêves sont encore si vivant ici. Aux USA les écrits vieux de 240 ans peuvent être récités par cœur par des individus qu’on ne peut pas décrire comme étant éduqués. Des documents écrits par des hommes qui possédaient des esclaves sont évoqués comme si ils pouvaient résoudre les problèmes aujourd’hui et demain et dans tout avenir concevable, peu importe son éloignement. Thomas Jefferson croyait que la Constitution devrait expirer au bout de 19 ans, de façon à ce que les morts n’exercent pas de domination sur les vivants. Ce destin semble se concrétiser. Les Américains sont dans un débat constant avec des fantômes et leurs conversations avec les morts sont plus puissantes, plus féroces exactement là où elles sont le plus absurdes. Ils affirment d’un ton de défi que tous les hommes sont nés égaux quand n’importe qui peu constater qu’ils ne le sont pas.  Ils proclament que les hommes et les femmes devraient être jugés par le contenu de leur caractère quand personne ne peut savoir quel est le contenu du caractère de qui que ce soit. Ces rêves, ces impossibilités sont les fondements absolus et réels de leur nation. Et ces rêves sont si enchanteurs qu’il est impossible de savoir si le problème est que les Américains les croient ou qu’ils ne les croient pas. D’une façon ou d’une autre, c’est totalement enfantin.

De retour à Toronto, ma femme a jeté un oeil sur la tache brune à l’aine et m’a envoyé chez le docteur et il m’a dit que c’était  une eruption due à l’excès de course et il m’a été donné le plus beau cadeau qu’on puisse espérer, à ce moment et dans ce lieu. J’ai été pardonné, pour un instant, pour mon corps.

 

 

Traduction Elisabeth Guerrier

 

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