Les désarrois de l’enseignante Mona Shaw

Il a semblé urgent, des urgences qu’on saisit en entendant le son des ambulances, de traduire ce post FB écrit par Mme. Mona Shaw.  La certitude, étayée à la fois par l’expérience professionnelle quotidienne et par les informations touchant les radicalisations dogmatiques de nombreuses universités  en France mais surtout outre-Atlantique et outre-Manche, que le cataclysme environnemental attendu s’accompagnait d’ un cataclysme de la pensée venant, à travers ce genre de témoignages lancés à la volée, comme une alarme sur l’état de déréliction intellectuelle de la génération que nous avons en charge d’éduquer. 

Le piège de l’analyse est pernicieux car le glissement qui s’est opéré entre le lieu détenteur de savoir,  supposé être transmissible,  et la revendication d’une inanité de ce même savoir par ceux qui sont supposés y accéder rend les tâches complexes. Nous sommes dans une montée de la vision totalitaire et quasiment d’essence divine d’un ” nouveau ” gratifié en soi des qualités d’une connaissance sans devoir passer par les filtres de l’expérience et de ses analyses, ni, pire peut-être, par le frottement des constructions  de ce même savoir avec les productions de tous ceux et celles qui ont travaillé, depuis des centaines d’années,  des milliers d’années, à donner ce qu’on nomme du ” sens ” à la vocation humaine pour le doute et la précarité  de sa présence. 

Le mouvement idéologique qui a présidé à cet abandon de poste est de sources multiples, qui se répercutent les unes sur les autres comme à chaque profond changement des valeurs et des repères.  Il a, par contre, avec lui, la force d’une sorte de bénédiction globale d’office, même si, comme il est lisible dans l’article ci-dessous, il s’étaye sur des apories, des contradictions, des illogismes flagrants dans son argumentaire. En effet, ce qui le rend si résistant à la critique, c’est l’ “effet innovant ” dont il se targue, celui qui a présidé à toute nouvelle intégration de la techné dans nos vies, à toute acquisition de nouvelles habitudes ou de nouveaux discours.  Credo inaliénable du consumérisme, credo des vagues de ” changement ” érigées comme incontournables sans jamais avoir à démontrer leur nécessité ni leur logique. Bien pensance créditée “en soi ” d’un bénéfice qui n’est pas celui du doute et qui permet à la génération dite montante de savoir mieux, pour tout,  que ses aînées sans avoir à l’argumenter. Ce qui complique évidemment terriblement son accès à un apprentissage, quel qu’il soit et lui ôte simultanément toute idée de sa nécessité. Je sais donc je suis. Et je sais ce qu’il en est sans avoir jamais à le chercher.  Le langage lui-même, support de toute recherche et suppôt du satan de l’épistémé encaisse, d’une façon durable, les effets secondaires de ce transfuge, en devenant lentement mais sûrement d’un usage obsolète. Les idées sont mortes car inutiles, les mots pour les dire suivent l’enterrement. Un chef d’entreprise en arrive à penser que échanger, comme le font ses jeunes recrues, par émoticônes uniquement, est la solution d’avenir. Parce qu’ils sont jeunes et que dans le déni des fruits de l’expérience, ils existent et ont raison en incarnant l’ouverture à des formes de marchés potentiels.

Il va de soi que la nature de ce même avenir sera difficilement questionnable et pire supportable sans plus de mots pour la décrire ni pour nous, humains aliénés, supporter dans notre vide interstellaire. EG

Ils ne savent rien.

Il y a quelques années, j’étais assise dans une pièce avec des étudiants fraîchement inscrits à l’Université. Je leur ai demandé ce qu’ils pensaient de l’éditorial que je leur avait transmis. Aucun ne l’avait lu. Lorsque je leur ai demandé pourquoi, un jeune homme a répondu d’un air infatué :

” Je ne lis jamais rien de plus de deux-cents mots. “

” Sérieusement ? ” lui ai-je répondu ?

” Si vous ne pouvez pas le dire en deux-cents mots, c’est que vous n’avez rien à dire. ” a-t-il dit et le reste de la classe a acquiescé.

Une jeune femme a ajouté : ” Peut-être d’autres jeunes de notre âge le font-ils mais les étudiants ne lisent pas de texte qui sont longs. Vous n’êtes pas allée à l’Université apparemment ? “

Elle était sérieuse. ce n’est pas tant l’étonnement sur la façon dont ils avaient obtenus leurs examens, c’est la fierté exhibée  sur cette position qui m’a déroutée.  Ils n’étaient pas particulièrement patient dans la transmission de leur sagesse concernant la communication efficace à cette vieille femme.  Comment pouvais-je ne pas savoir ça ?

Ils n’avaient jamais lu ” La couleur pourpre ” ( The purple color ) et ne savaient pas qui était Alice Walker. Une d’entre eux pensait qu’elle avait peut-être vu le film.

” Est-ce que Oprah jouait dedans ? “

Ils n’avaient jamais rien lu de W.E.B du Bois, ou de Frederick Douglass, ou de Tillie Olsen ou d’Angela Davis, quand elle était encore radicale. Ils étaitn fiers de connaître quelques citations de Martin Luther King mais aucun n’avait lu ses brillants essais en entier, y compris les ” Lettres de la prison de Birmingham “.  Bien sûr aucun d’entre eux n’avait lu le ” Farenheit 451 ” de Ray Bradbury. L’objet de ce roman était perdu pour eux de toute façon.  Lorsque j’ai dit la citation fameuse de Bradbury : “Vous n’avez pas besoin de brûler les livres pour détruire une culture, faites en sorte simplement que les gens ne les lisent plus. ” Ils ont haussé les épaules.  

Ils venaient tous de familles inhabituellement privilégiées. Des familles où ils reçoivent de voitures neuves lorsqu’ils obtiennent leur diplôme.  Ils étaient tous blancs. 

Ceux qui mettent leur temps, leur âme, leur sang dans l’écriture du panorama et de la diaspora de  la souffrance humaine ne leur offre rien de ce qu’ils ont besoin d’apprendre. Ils n’étaient pas même curieux d’eux-mêmes.  Ils supportaient mal l’idée qu’ils auraient dû l’être.

” Je n’espère pas que qui que ce soit soit curieux à mon sujet ” m’a  dit l’un d’eux.

Même si ils souhaitaient être militants, il suffisait de leur donner quelques phrases sexy, quelques notes de Cliff et ça allait suffire. Ils ne savent rien, ni dans le contexte universitaire, sans parler du contexte de leur propre expérience.

Nous sommes dans la merde mes amis…

Traduction : Elisabeth Guerrier