L’ennui. Court extrait de ” Humbolt gift ” de Saul Bellow

TRADUCTION d’un court extrait du roman de Saul Bellow : “Humbolt gift” sur l’ENNUI.

Un léger écart par rapport aux habituels contenus mais le lien entre ennui et terreur m’a semblé digne d’un petit manquement.

Lors de ses premiers temps, la révolution était une œuvre d’inspiration. Les travailleurs, les paysans, les soldats étaient dans un état d’excitation et de poésie. Quand cette phase brillante a pris fin, qu’est-ce qui est venu ensuite ? La société la plus ennuyeuse de l’histoire. Manque d’élégance, négligence, insipidité, biens ennuyeux, bâtiments ennuyeux, inconfort ennuyeux, supervision ennuyeuse, presse ennuyeuse, éducation ennuyeuse, bureaucratie ennuyeuse, travail forcé, présence policière permanente, présence pénale, ennuyeux congrès du parti etc. Ce qui était une constante c’était la défaite de l’intérêt. Qu’est-ce qui pouvait être plus ennuyeux que les longs dîners donnés par Staline, comme les décrit Djilas ? Même moi, quelqu’un d’assaisonné à l’ennui par mes années à Chicago, mariné, mithridatisé par les USA, je me suis senti horrifié par la narration de ces dîners à douze plats, ces banquets durant toute la nuit racontés par Djilas. Les invités buvaient et mangeaient, et buvaient et mangeaient, puis, à deux heures du matin, ils devaient s’asseoir pour regarder un western américain. Leurs coccyx étaient douloureux. Ils étaient terrorisés au fond d’eux-mêmes. Staline alors qu’il bavardait et plaisantait, piquait mentalement ceux qui allaient se faire punir et pendant qu’ils mâchaient et s’ébrouaient et engloutissaient ils le savaient, ils s’attendaient à être descendus sous peu. Que serait – en d’autres termes – l’ennui moderne sans la terreur ? Une des ouvrages les plus ennuyeux de tous les temps est l’épais volume des « Propos de table » d’Hitler. Lui aussi conviait les gens à regarder des films, à manger des pâtisseries, ou à boire du café avec Shlag, pendant qu’il les ennuyait, pendant qu’il discourait, théorisait, expliquait Tout le monde périssait sous le manque de fraîcheur et la peur, effrayé d’aller au toilette. Cette combinaison d’ennui et de terreur n’a jamais été proprement examinée. L’ennui est un instrument de contrôle social. Le pouvoir est le pouvoir d’imposer l’ennui, de commander l’immobilité, et de combiner cette immobilité avec l’angoisse. Le véritable ennui, l’ennui profond est assaisonné de terreur et de mort.Il y avait des questions plus profondes encore, par exemple, l’histoire de l’univers serait très ennuyeuse si on essayait d’y penser à la manière de l’expérience humaine ordinaire. Tout ce temps sans un seul évènement ! Des gaz encore et encore, et de la chaleur, et des particules de matière, les marées solaires et les vents, encore ce développement insidieux, morceaux ajoutés aux morceaux, accidents chimiques, des âges entiers au cours desquels presque rien n’est arrivé, des mers sans vie, juste quelques cristaux, quelques composants de protéines se développant. Tout ce retard de l’évolution est si exaspérant à contempler. Les erreurs maladroites que vous voyez dans les musées de fossiles. Comment de tels os pouvaient-ils courir, ramper, marcher ? C’est une agonie de penser au pelotage des espèces. Tout ce farfouillage, ces rampements dans les marais, ces dévorations, ces chasses et ces reproductions, la lenteur ennuyeuse avec laquelle les tissus, les organes, et les membres se sont développés. Puis l’ennui de l’émergence de types plus sophistiqués, puis de l’espèce humaine, la vie terne des forêts paléolithiques, la longue, longue incubation de l’intelligence, l’idiotie des âges ruraux. Ils ne sont intéressants que dans leur observation, en pensée. Personne ne pourrait supporter ça. L’exigence actuelle porte sur un mouvement en avant rapide, pour un résumé, pour la vie à la vitesse d’une pensée intense. Comme nous approchons, grâce à la technologie, de la phase de la réalisation instantanée, de la réalisation des désirs et des fantasmes éternels de l’homme, de l’abolition du temps et de l’espace, la question de l’ennui ne peut que devenir plus intense. L’être humain, de plus en plus oppressé par les termes spécifiques de son existence – un seul tour pour chacun, pas plus d’une seule vie par client- doit se mettre à penser à l’ennui et à la mort. Et toute cette éternité de non-existence ! Pour des gens qui cherche continuellement l’intérêt et la diversité, Oh comme la mort doit être ennuyeuse !, D’être devoir rester allongé dans une tombe , à la même place, comme c’est effrayant !