Qui a tué la famille Knapp ? Nicholas Kristof et Sheryl WuDunn Première partie

Mais il y a surtout un aspect de la domination oligarchique, décrite par London ( Le talon de fer 1908) qui n’était pas présent dans le fascisme, lequel voulait imposer l’apparence de l’unité sociale mais qui prend aujourd’hui une importance cruciale : le rejet aux confins de cette société de grandes masses de population qu’on laisse littéralement pourrir dans le dénuement matériel  et psychologique .  Jaime Semprun p.5

Nous publions ici la première partie de la traduction de l’extrait du livre de Nicholas Kristof et de Sheryl Wudunn paru dans le NYT.

Il suffit de naviguer un tant soit peu dans les productions du cinéma indépendant nord-américain pour constater combien ce qui est décrit dans les lignes qui suivent comme une lente mais profonde destruction de la classe ouvrière est une sorte de miroir dans lequel la frénésie progressiste peine à se regarder. Des héros cassés et vides, réduits à leurs impulsions et usant leur vie dans les spasmes de l’alcool et de la drogue qui semblent au regard de ce que ces deux auteurs décrivent, à peine caricaturaux. Il s’agit, à travers la déréliction des institutions supposées donner cadre à l’avenir et favoriser l’acquisition d’une base culturelle qui permette un ancrage social, de l’aveu d’un abandon, physique, moral, politique de millions d’individus en Occident qui ont servi historiquement de bêtes de somme à la première révolution industrielle et sont devenus inutiles, incasables face entre autres à la globalisation des emplois, aux politiques volontaires d’obsolescence ne mobilisant plus de savoir-faire d’entretien pour les objets qui nous entourent et à la baisse de rentabilité du capital humain au bénéfice du capital financier. Ce qui est ici décrit est la même dynamique de pourrissement que celle qu’on peut constater en Europe, qu’on pourrait attribuer aux spasmes des décadences. Les ” projets ” néolibéraux avoués ne concernent pas les faibles, et ces faibles, qui n’avaient comme force que celle de leur travail sont réduits à la médicalisation des comportements d’opposition, et à un lent dépérissement de leur raison d’être : moral, physique, familial, qui ne se dit pas dans des termes de lutte des classes ni de révolte mais d’auto-destruction et de culpabilité avec pour rendre la déliquescence moins douloureuse, le lent abandon du rapport au savoir qui seul pourrait éclairer des situations perçues comme uniques quand elles sont les rouages d’un système d’exploitation en train d’agoniser. EG

Who Killed the Knapp Family?

Qui a tué la famille Knapp ?

Partout à travers l’Amérique,  la classe ouvrière – y compris de nombreux amis – est entrain de mourir de désespoir. Et nous en sommes encore à blâmer les mauvaises personnes.

De  Nicholas Kristof et Sheryl WuDunn

Mr. Kristof et Mme. WuDunn sont les auteurs de “Tightrope: Americans Reaching for Hope,” (La corde raide, Les Américains en quête d’espoir) dont ce texte est extrait.

YAMHILL, Oregon. — Le chaos régnait tous les jours dans le bus scolaire N°6, avec des fils et des filles d’ouvriers flirtant et médisant et rêvant, débordant de malice, de bravade et d’optimisme. Nick le conduisait chaque jour dans les années 70 avec des voisins d’ici, dans l’Oregon rural, des voisins comme Farlan, Zealan, Rogena, Nathan et Keylan Knapp.

Ils étaient des enfants brillants, turbulents, extrêmement actifs dont le père, qui installait des canalisations, avait un bon travail.  Les Knapps étaient heureux d’avoir acheté leur propre demeure et tout le monde avait poussé des cris d’admiration quand Farlan avait reçu sa Ford mustang pour son seizième anniversaire.

Pourtant aujourd’hui, Presque u quart des enfants de ce bus N°6 sont morts, la plupart à cause de la drogue, du suicide, de l’alcool ou d’accidents de la route dus à une conduite dangereuse. Sur le cinq enfants Knapp qui avaient auparavant été si joyeux, Farlan est mort d’une maladie du foie due à l’alcool et à la drogue, Zealan a été carbonisé dans un incendie alors qu’il était inconscient et ivre-mort, Rogena est mort d’une hépatite liée à l’usage de drogues et Nathan s’est fait exploser en préparant de la méthadone. Keylan a survécu, partiellement parce qu’il a passé treize en en centre de détention.

Parmi les autres enfants de ce bus, Mike s’est suicide, Steve est mort des suites d’un accident de moto, Cindy d’une dépression et d’un infarctus, Jeff dans un accident kamikaze, Billy de diabète en prison Kevin de maladies liées à l’obésité, Tim dans un accident de chantier, Sue de causes inconnues. Et puis, il y a Chris, qui est suppose mort après des années d’alcoolisme et de vie sans domicile fixe. Au moins un d’entre eux est en prison et un autre est sans abri. ,

Les Knapp autour du sapin de Noël à Yamhill Oregon, en 1968. Dee Knapp est au fond, et de la gauche vers la droite, on voit Nathan, Rogena, Farlan, Keylan et Zealan (via Dee Knapp)

Nous autres Américains sommes enfermés dans un combat politique et axés sur le Président Trump, mais il y a un cancer rongeant cette nation qui bien antérieur à Trump et plus grand que lui. Le taux de suicide est à son niveau le plus élevé depuis la Deuxième guerre mondiale.  Un enfant sur sept vit avec des parents souffrant d’addiction, un bébé nait chaque quinze minutes après avoir été exposé à des opioïdes avant la naissance, l’Amérique est en train de perdre son statut de grande puissance.

Nous avons de profonds problèmes de structures qui ont mis cinquante ans à se créer, sous chaque parti et qui se transmettent de génération en génération,  il n’y a qu’en Amérique que la longévité chute depuis trois années consécutive, pour la première fois en un siècle, à cause de «  la mort de désespoir ».

  « Le sens de la vie de la classe ouvrière semble s’être évaporé »  nous Angus Deaton, l’économiste Prix Nobel Nobel. « L’économie semble avoir cessé d’approvisionner ces gens » Deaton et l’économiste Anne Case, qui est aussi son épouse, ont mis en avant le terme «mort de désespoir » pour décrire la poussée de mortalité à cause de l’alcool, des drogues ou des suicides.

Les enfants du bus N°6 ont été pris dans un cataclysme alors que les communautés de travailleurs se désintégraient à travers les USA à cause du chômage, des familles décomposées et de la morosité – et des politiques ineptes. La souffrance a été invisible aux Américains nantis mais les conséquences sont maintenant évidentes pour tout le monde : les survivants ont pour la plupart votés pour Trump, certains avec l’espoir qu’il les sauvent mais sous son mandat le nombre d’enfants sans assurance maladie s’est élevé à plus de 400.000.

La bourse touche Presque des records mais la classe ouvrière américaine ( souvent désignée comme  ceux sans diplôme universitaire) continue à être en grande difficulté. Si vous n’êtes qu’un bachelier, ou moins, ou si vous avez décroché, le travail ne paie plus. Si le salaire minimum en 1968 avait suivi l’inflation et la productivité, il serait de 22$ l’heure. Au lieu de cela I est de 7$25.

Nous étions correspondants ensemble à l’étranger pendant plusieurs années. Puis nous sommes revenus dans la ferme familiale de Kristoph à Yamhill et nous avons vu la crise humanitaire se déployer sous nos yeux au cœur d’une communauté que nous aimons.  Et une décomposition similaire se produisant dans les villes dans tout le pays. Ce n’était pas le problème d’une ville mais la crise du système américain.

 

Le centre de  Yamhill aujourd’hui Lynsey Addario/Getty Imagesage

 

 

The center of Yamhill today.

Clayton Green in his shop in Yamhill in 2018.Credit… Lynsey Addario/Getty Images

« Je suis un capitaliste mais cependant, je pense que le capitalisme est cassé.” dit Ray Dalio, le fondateur de Bridgewater, le plus grand fond financier (hedge fund) mondial.

Même dans la dernière campagne présidentielle, la décomposition de la classe ouvrière reçoit peu d’attention. On discute de la classe Moyenne, mais peu est dit sur la classe ouvrière. On discute de l’accès à l’universitaire mais pas de celui sur sept qui ne sera pas diplômé au sortir du lycée.  L’Amérique est comme un bateau à moitié chaviré mais ceux qui festoient au -dessus de l’eau semblent oublieux.

« Nous devons arrêter d’être obsédés par l’” impeachment” et commencer plutôt à creuser afin de résoudre en priorité les problèmes qui ont amené l’élection de Trump » a émis Andrew Yang lors du dernier débat démocrate pour les présidentielles. Quoi qu’on puisse penser de Yang en tant que candidat, sur ce point il a parfaitement raison : nous devons traiter le cancer de l’Amérique.

A de nombreux égards, la situation empire, parce que les familles ont implosé sous l’effet de la drogue et de l’abus d’alcool et que les enfants grandissent dans une atmosphère désespérée.  Un de nos bons amis à Yamhill, Clayton Green, un brillant mécanicien qui avait trois ans de moins que Nick à l’école est mort en Janvier dernier, en laissant cinq petits-enfants, tous placés par l’état. Un administrateur scolaire soupire et dit que certains sont «sauvages».

Farlan, l’aîné des enfants Knapp était dans la même classe que Nick. Un menuisier talentueux qui rêvait d’ouvrir sa proper affaire qu’il aurait appelé « Farlan’s Far Out Fantastic Freaky Furniture. » Mais Farlan a fini par laisser tomber l’école en troisième.

Bien qu’il n’ait jamais fait de chimie à l’école, Farlan est devenu un chimiste de premier ordre. Il était un des tout premier à Yamhill à fabriquer le la méthadone, pendant un certain temps il a été un entrepreneur couronné de succès grâce à la grande qualité de sa marchandise. « C’est ce pour quoi j’étais fait » a-t-il annoncé une fois avec une fierté tranquille.  Mais il a abusé de sa propre drogue et dès ses quarante ans, il était émacié et fragile.

D’une certaine façon, il était un bon père et il aimait ses deux filles, Amber and Andrea, et elles l’idolâtraient.  Mais leur éducation n’a pas été optimale : Sur l’une des photos d’Amber, on voit un plat plein de cocaïne dans le fond.

Farlan est mort d’une maladie du foie en 2009, juste après son 51ième anniversaire et sa mort a profondément touché ses deux filles, Andrea qui était intelligente, belle, talentueuse et entreprenante a ouvert sa propre agence immobilière mais a accentué sa consommation d’alcool après la mort de son père.  « Elle se saoulait à mort » nous a confié son oncle Keylan. Elle a été enterrée en 2013, à l’âge de 29 ans.


Dans les années 70, 80,  il était fréquent d’entendre la suggestion désobligeante selon laquelle les forces qui détruisaient les communautés afro-américaines étaient enracinées dans la «  culture noire ». L’idée était que les pères cas sociaux,  l’usage auto-destructeur de drogues et les familles démantelées étaient les causes fondamentales  et que tous ces gens devaient «  prendre leur responsabilité personnelle ».

Un sociologue d’Harvard,  William Julius Wilson,  a répliqué que le problème sous-jacent était la perte d’emploi et il s’avère qu’il avait raison. Quand le emplois sûrs ont quitté les villes a majorité blanche comme Yamhill, une vingtaine d’années plus tard, à cause de la globalisation et de l’automatisation, les mêmes pathologies se sont développées. Les hommes tout particulièrement ont ressenti la perte non seulement des revenus mais aussi de la dignité qui accompagne un emploi reconnu. Solitaires et troubles, ils se sont auto-médicamentés avec l’alcool et les drogues et ils ont accumulés des dossiers criminels qui les ont laissés moins embauchables et moins mariables. La structure familiale s’est effondrée.

Il serait facile mais trop simpliste de n’accuser que la perte d’emploi et l’automatisation.  Les problèmes sont aussi enracinés dans des choix politiques désastreux depuis cinquante ans.  Les USA ont arraché le pouvoir au travail et l’ont donné à la finance et ils ont supprimé les salaires et baissé les impôts plutôt que d’investir dans le capital humain, comme d’autres pays l’ont fait. Quand d’autres pays se munissaient d’une couverture médicale pour tous, nous ne l’avons pas fait. Certains comtés aux USA ont une espérance de vie plus basse que celle du Cambodge et du Bangladesh.

Une des conséquences est que l’extrémité de la force de travail des USA n’est pas très productive, ce qui réduit notre compétitivité de notre pays. Un travailleur peu qualifié  peut ne pas avoir de diplôme du secondaire  et savoir à peine lire ou compter tout en luttant avec une addiction. Plus de sept millions d’Américains ont un retrait de permis pour non-paiement de pension alimentaire ou de dette de justice ce qui le rend peu fiables quand il s’agit d’être présent au travail.

Les Américains approuvent également  le discours erroné de la «  responsabilité individuelle »  qui blâme les gens pour leur pauvreté. C’est vrai, bien sûr, que la responsabilité individuelle importe : les personnes à qui nous avons parlé reconnaissent souvent leur comportement auto-destructeur. Mais quand vous pouvez prévoir une conclusion désastreuse uniquement en fonction du code postal où est né l’enfant, le problème n’est pas dans les mauvais choix que cet enfant fait. Si nous sommes autant obsédés par la « responsabilité individuelle », ayons aussi une conversation sur la « responsabilité sociale. »