L’âge de la décadence/ Ross Douthat/ Deuxième partie

The age of decadence

Lien Première partie

IV.

 Avec cette stagnation vient la torpeur sociale. L’Amérique est un pays plus paisible que dans les années 70 ou 90, avec un taux de crimes plus bas, des rues plus sûres et des enfants mieux éduqués. Mais c’est aussi un pays où tous les américains de valeur,  ayant envie de bouger ont remarquablement décliné : les américains ne vont plus «  vers l’Ouest », (ou vers le Sud, l’Est ou le Nord) à la recherche d’une opportunité comme ils le faisaient il y a cinquante ans. Le taux de déménagements d’état à état est tombé de 3,5% au début des années 70 à 1 ,4% en 2010.  De même que les américains ne changent plus d’emploi aussi souvent qu’ils le faisaient.  Avec tous les discours survoltés sur la formation continue et l’auto-entreprise, toutes les peurs du travail précaire, les Américains sont moins susceptibles de changer d’employeurs que ceux d’il y a une génération.

Mais ces jeunes gens bien élevés  sont plus déprimés que les cohortes précédentes, moins susceptibles de conduire ivres  ou de tomber enceinte mais plus enclin à être dangereux pour eux-mêmes. Elle est aussi la génération la plus médicamentée de l’histoire, des médicaments prescrits pour les ADHD aux antidépresseurs prescrits aux adolescents anxieux, et la plupart de ces médicaments sont prescrits pour se calmer, offrant une expérience d’adoucissement plutôt que qu’un pic d’excitation. Pour les adultes, le choix croissant de la drogue est celui de la marijuana, dont les utilisateurs types sont des individus décontractés et pas dangereux., dans les vapeurs du confort, l’expérience de la stagnation est un moment plutôt agréable.

Et puis nous avons la crise des opioïdes, dont l’ampleur parmi les plus malheureux de Américains blancs est passé quasiment inaperçue parmi l’élite pendant un certain temps parce que la drogue elle-même calme au lieu d’enflammer, fournissant une euphorie gentille qui permet à son usager de simplement s’échapper jour après jour et morceau par morceau, sans causer d’ennui à qui que ce soit.  Le meilleur livre sur cette épidémie, écrit par le journaliste Sam Quinones, a pour titre « Dreamland », ce n’est pas par hasard.

Au pays des mangeurs de lotus, les gens sont également moins susceptibles d’investir dans la future au sens littéral du terme. Les Etats-Unis avaient anciennement un des taux de naissances les plus élevé de tous les pays en voie de développement mais depuis la Grande récession, il a décru rapidement, convergeant vers le taux en-deçà du taux de remplacement des pays développés.  Le déclin démographique aggrave la stagnation économique, les économistes qui le prennent en compte continuent d’en découvrir les effets secondaires désolants.  Une analyse de 2016 a montré qu’un accroissement de 10% de la fraction de la population de plus de 60 ans fait baisser le PIB par tête et par état de 5,5 %. Un article de 2018 a montré que les compagnies sur un marché du travail plus jeune sont plus innovantes, une autre qu’une société vieillissante permet de comprendre la croissance des monopoles et le taux déclinant des start-ups.

Cet effet en boucle- dans lequel la stérilité nourrit la stagnation, qui elle-même décourage la procréation, qui elle plonge la société toujours plus profondément dans la vieillesse – fait du déclin démographique un exemple clair de la façon dont la décadence submerge une civilisation. Dans le courant de la plupart de l’histoire occidentale, le taux de naissance déclinant avait des répercussions immédiates sur le bien-être de tous, les victoires sur la mortalité infantile, sur les économies agraires pénibles, sur le confinement des attentes des jeunes femmes. Mais une fois que nous franchissons la limite d’un permanent taux de naissance situé sous le taux de remplacement, la pénurie des naissances commence à atteindre les véritables forces ( jeunesse, prises de risques, dynamisme) nécessaires à une croissance continue, signifiant que tout gain pour le bien-être de l’individu se fait aux dépends du futur.


V.

Maintenant, le lecteur va probablement émettre une objection évidente à ce portrait de sénescence et de stagnation : et la politique ?  Est-ce qu’une société décadente reproduirait vraiment les jours de rage de 1969 sur les médias sociaux,  avec des foules en ligne s’agglutinant et les vieux extrêmes de retour ? Cela produirait-il une poussée populiste et un renouveau socialiste, une guerre civile si polarisée que les américains pourraient confondre le travail de hackers russes avec les convictions sincères de leurs concitoyens ? Est-ce qu’elle élirait Donald Trump ?

Etrangement, la réponse est peut-être : « Oui ». A la fois le populisme et le socialisme, Trump et Sanders représentent les expressions du mécontentement face à la décadence. Les rébellions contre le management technocratique de la stagnation qui a défini l’ère Obama, « Make America great again » est le slogan d’un futur réactionnaire,  un hurlement contre un avenir qui n’était pas du tout ce qui avait été promis, et la révolution de Sanders promet que ce que la gauche a perdu pendant l’ère Reagan peut être reconquis, et la montée de l’utopie recommence une fois de plus.

Mais le désir pour un avenir différent ne va que jusqu’à un certain point et en terme pratique, le populisme ne s’est avéré qu’une impasse nouvelle et plus profonde. Du Washington de Trump aux capitales d’Europe, la politique est maintenant polarisée sur des forces anti-établissement qui ne sont pas prêtes à gouverner et un établissement trop mal-aimé pour pouvoir effectivement gouverner.

Les structures du système occidental, la constitution américaine et l’état administrative, le fédéralisme à moitié construit de l’Union européenne, craquent de toutes parts et sont de toute sparts critiquées. Mais notre impasse les rend imperméables à de potentielles réformes, sans parler de révolution. Les nationalistes européens les plus actifs ne veulent pas quitter l’Union européenne, et le premier mandant de Trump a été en fait identique au second mandat d’Obama, avec des législations avortées et des ordres exécutifs contestés, et des lois créées principalement par des négociations entre la bureaucratie et les tribunaux.

IL existe une présidence virtuelle de Trump dont les déprédations terrifient les libéraux, une qu’on sent sur Fox news dans laquelle Trump va de point fort en point fort. Mais la réalité est plus proche du genre que le président connait le mieux, la télé-réalité , que d’un réel retour de l’histoire. ( Le récent State of the Union de Trump, avec sa théâtralité et sa déclaration prématurée de victoire sur la décadence en a été une preuve marquante.)

Tout comme dans une culture politique plus étendue, la folie des foules en ligne, la façon dont internet a permis le retour de certaines formes d’extrémismes politique et la prolifération des théories conspirationnistes – oui, si notre décadence doit s’achever dans le retour de grands combats idéologiques et des combats de rue politisés, ceci peut être le début de la fin.

Mais nos batailles reflètent encore ce que Barzun nomme “ les impasses de notre époque” – l’affaire Kavanaugh rejouant l’audition de Clarence Thomas, les débats sur le politiquement correct nous ramenant en arrière de combats qui étaient frais et nouveaux dans les années 70 et 80. L’hystérie manifestée face à ces combats peut ne rien représenter  de plus que la façon dont une société décadente se débrouille avec ses passions politiques, en encourageant les individus à faire croire en l’extrémisme, à rejouer les années 30 ou 60 sur les médias sociaux, à approcher la politique radicale comme un sport, un loisir, un stimulant pour les endorphines, qui ne met rien de leur relativement confortable vie  en danger.

Fermez Twitter, déconnectez Face Book, éteignez votre television et que voyez vous de l’ère Trump aux USA ? Des campus tumultueux ?  Non. La petite vague de manifestations sur les campus, dont la plupart étaient centrées sur des querelles de clocher a connu un pic avant Trump et a diminué depuis. Des émeutes urbaines ? Non. La lueur post-Ferguson s’est éteinte. Une vague de violence politique ?  Une petite pointe peut-être mais plus proche des tueries de masse que des clashes politiques l des années 30 ou 60., dans la mesure où elle implique des individus perturbés se déclarant chevalier errants et allant chercher le massacre plutôt que des mouvements organisés avec un but précis quelconque.

L’ère du dérangement politique via Internet est partiellement responsable des suprématistes blancs s’excitant les uns les autres jusqu’à la folie, ou du supporter de Sanders qui a tenté de massacrer des Républicains à un match de Baseball organisé par le Congrès en 2017. Mais ces épisodes sont terribles mais néanmoins exceptionnels, ils n’ont pas encore établi un modèle qui puisse ressembler d’une façon ou d’une autre au début des années 70, quand il avait eu 2500 attentats à la bombe en 18 mois à travers les USA.

Peut-être que ces cas particuliers sont les avant-gardes de quelque chose de pire. Mais nos terroristes ne se considèrent pas comme des prophètes, ou des précurseurs, ils se sentent plus souvent comme des signes.

Le terroriste dans l’Amérique du 21ième siècle n’est pas l’homme qui voit plus profondément que la masse, il est celui qui ne comprend pas, qui récupère ce qu’il lit sur Internet au pied de la lettre d’une façon différente de celui de la majeure partie des personnes qui postent, qui confond le loisir virtuel avec la réalité. Le gauchiste qui essaie d’assassiner des Républicains n’est pas juste un peu plus ancré dans l’esprit de résistance que l’activiste moyen, il est celui qui ne comprend pas du tout ce qu’est la résistance, qui écoute tous les discours en ligne sur la trahison et le fascisme et pense qu’il est vraiment dans la France des années 40.  Le gars qui stationne son camion près du barrage Hoover et a exigé que des mises en cause imaginaires soient rendues publiques n’est pas simplement un peu plus orienté vers l’action qu’un classique conspirationniste de QAnon, il ne comprend fondamentalement pas ces théories labyrinthiques, les prenant pour des revendications littérales sur le monde plutôt que ce qu’elles sont pour leurs créateurs, ( un sport, une arnaque, un loisir) et pour la plupart de leurs adhérents ( une forme étrange de communauté)

Ceci n’excuse pas l’arnaque ou le fait d’attiser la haine, spécialement l’arnaque ou l’incitation à la haine présidentielles, et cela ne rend pas les fusillades de masse, quand elles se produisent, moins horribles. Mais il est important de les mettre dans leur contexte afin de voir si la politique en ligne mène raiment notre société vers un conflit civil.  Cela suggère que le royaume virtuel pourrait rendre nos batailles plus féroces mais aussi plus perforatives et vides, et que la rage en ligne est une technologie permettant de passer sa rage sur du vent pour une société qui est mal gouvernée, stagnane et pourtant, au bout du compte, beaucoup plus stable que ce qu’elle donnerait à voir sur Twitter.

Si vous voulez avoir l’impression de la société occidentale est en convulsion, il existe une application pour cela, une simulation convaincante qui vous attend. Mais dans le monde réel, il est possible que l’Occident soit allongée dans un fauteuil, branchée sur quelque chose d’édulcorant, jouant et rejouant les plus grands hits idéologiques de sa jeunesse sauvage et folle.

Ce qui signifie, pour être clair, difficilement le plus terrible destin qu’on puisse imaginer.  Se plaindre de la décadence est un produit de luxe – un des  aspects d’une société où le courrier est distribué, la criminalité relativement basse et où vous pouvez des tas de loisirs juste au bout de vos doigts. Le genre humain peut encore vivre d’une façon vigoureuse même dans un monde qui stagne, être fécond même dans la stérilité, et créatif dans la répétition. Une société décadente, contrairement à l’image d’une dystopie totale, ces signes de contradiction existent, ce qui signifie que c’est toujours possible d’imaginer et de travailler en direction d’un renouveau et d’une renaissance.

 Ce n’est pas toujours vrai quand vous pariez sur une révolution : les dernières centaines d’années de l’Occident ont offert des tas d’exemples de la façon dont les tentatives pour venir à bout de la décadence peuvent générer des maux bien pire, du besoin de sens et d’action qui a empilé les corps à Verdun et Passchendaele, aux besoins nostalgiques pour la Guerre froide qui ont inspiré la croisade post-11 septembre et conduit à la catastrophe militaire dans le Moyen-Orient.

On peut donc construire une place pour la décadence, pas comme une baisse ou une fin décevante, mais comme un équilibre sain  entre les misères de la  pauvreté et les dangers d’une croissance pour la croissance elle-même.  Une décadence viable, si l’on veut, dans laquelle les taches cruciales du 21ième siècle pour l’humanité pourront tirer le meilleur parti d’une stagnation prospère : apprendre à modérer nos attentes et vivre dans des limites, être sûrs que les ressources existantes sont distribuées d’une façon plus équitable, utiliser l’éducation pour hisser les populations sur les plateaux plus éclairés des classes créatives et faire tout ce qui est en notre possible pour aider les pays les plus pauvres à effectuer une transition vers une situation comme la nôtre. Pas parce que le méliorisme pourrait guérir tous les maux mais parce que l’alternative révolutionnaire est trop dangereuse et qu’un simple calcul du bien le meilleur pour le plus grand nombre demande que nous laissions aller le système tel qu’il est et que nous abandonnions nos rêves d’ambition.

Mais cet argument ne nous mène qu’aujourd’hui. Même si la dystopie ne se produit pas tout à fait, plus une période de stagnation se prolonge, plus l’espace de fécondité et de piété, de mémoire et d’invention, de créativité et d’audace se rétrécit.  L’absence de résistance au glissement de la décadence peut mener sur un territoire d’obscurantisme, dont le raffinement couvre une maladie mortelle. Les vraies dystopies sont distinguées, en partie, par le fait que beaucoup d’individus parmi elles ne réalisent pas qu’ils y vivent, parce que l’humain est suffisamment adaptable pour considérer des prémices même absurdes ou inhumaines pour acquises.  Si nous sentons que certains éléments de notre système sont disons, « dystopiés » – d’une star de la télé réalité à la Maison blanche aux outils de surveillance addictifs que nous avons toujours en main, des drogues et des suicides de nos arrière-pays à la stérilité de nos riches villes – alors il est probable qu’un regard extérieur regardant notre décadence la jugerait plus sévèrement encore.

Donc, il fut critique et resister à la decadence- non pas à travers le fanstasme de l’anoblissement des guerres mondiales, non pas par celui de Tyler Durden de Fight club, rêvant de faire sauter tous les séjour Ikéa mais par l’espoir que là où il y a de la stabilité , il peut éventuellement y avoir aussi du renouveau, que la décadence n’a pas besoin de laisser place à l’effondrement S pour qu’on puisse lui échapper, que la renaissance peut se produire sans qu’il y ait besoin de l’intervention misérable d’un âge sombre.

Aujourd’hui nous ne sommes qu’à une cinquantaine d’année du summum des accomplissements humains et d’avoir osé cela a porté les humains sur la lune avec tous les ferments qui l’ont entouré. La prochaine renaissance  sera nécessairement différente mais le réalisme à propos de notre situation devrait nous rendre plus  à même d’ espérer et de chercher pas moins –  le jour où notre culture se sentira plus féconde, notre politique moins futile et les frontières qui semblent fermées aujourd’hui ouvertes à nouveau.

Ross Douthat est un chroniqueur au Times depuis 2009. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et, plus récemment de “La société décadente” The Decadent Society.”

Traduction Elisabeth Guerrier