Signs and machines Maurizio Lazzarato

Etant données les si pertinentes analyses de “Signs et Machines” de Maurizio Lazzarato pour la compréhension de ce qui peut spécifier une “culture de masse”, qui ne peut se développer qu’en forgeant un champ politique et clôturé de l’expertise, en absorbant dans une vision pragmatique du sujet toute manifestation, discursive ou non, et en la modélisant. Son importance pour, également, la mise en avant de la dynamique particulière de subjectivation qu’implique le néocapitalisme et les rouages sémiotiques de sa production, il semble important d’en traduire de ci de là quelques lignes puisqu’il n’existe pas de version française de ce livre, pourtant si fondamental. EG


” La production de savoir est légitimée à travers l’accord, effectué derrière les portes closes entre des spécialistes. La représentation politique implique leur centralisation et leur monopole exercé sur le pouvoir de décision de façon à ce que les aménagements politiques puissent être faits et défaits par quelques-uns. De la même façon, un petit nombre de journalistes assure leur propre monopole sur ce qui est dit dans les médias et sur quelle information peut s’exprimer. A travers ces trois pratiques, qui constituent des techniques de contrôle des comportements et des technologies de subjectivation, les rôles et les fonctions, les droits et les devoirs, les libertés et les contraintes de notre société sont répartis.
La bataille menée (ici, par les intermittents du spectacle) s’est affrontée contre une nouvelle stratégie et de nouvelles techniques sémiotiques : faire taire les « non-experts », le « citoyen » et le « public » en les faisant parler, arranger leur exclusion en les faisant participer, les maintenir à distance en les consultant, en écoutant leurs plaintes à travers une armée de journalistes, d’experts et de chercheurs. Nous vivons dans un « monde commun » dessiné par la sémiotique du marketing, de la publicité, de la consommation, de la télévision et d’internet. L’accès à ces sémiotiques partagées n’est non seulement pas refusé mais il est impératif, vous devez vous y joindre, vous devez y prendre une part active. L’exclusion des gouvernés et la neutralisation de leur discours singulier résulte de l’inclusion de leur forme d’expression au sein d’un espace sémiotique commun donné. Dans la société de surveillance, une privation de parole n’est pas le problème qui réside plutôt dans sa surabondance, le consensus et le conformisme que sa circulation présuppose et produit.

L’espace public est saturé par une circulation de signes, d’images, et de mots et par une prolifération de mécanisme de subjectivation qui, tout en encourageant et en sollicitant le discours et l’expression, empêchent l’expression singulière et neutralisent les processus hétérogènes de subjectivation. Pour que le discours singulier soit possible, la communication partagée doit d’abord être interrompue, on doit en premier lieu quitter l’infini bavardage du consensus médiatique, forcer des ruptures dans l’espace public, tout comme, afin de «  voir », on doit se retirer de l’incessant bombardement des clichés visuels. En d’autres termes, pour pouvoir exister politiquement, ou même exister tout simplement, plutôt que d’entrer dans le « monde commun », ce dernier doit être singularisé, c’est-à-dire se voir imposer une différenciation existentielle et politique en créant de nouveaux clivages, de nouvelles divisions. La spécificité de ce « monde commun », sa singularité et sa différence doivent être affirmées « en des temps où l’effet nivelant de l’information et de la participation sociale sont renforcées chaque jour » ( Michel de Certeau, La culture au pluriel) Singularité, division et différence ne sont pas données d’avance  elles doivent être inventées et construites.

Signs and machines Maurizio Lazzarato Semiotexte p.143