Screen New Deal / Naomi Klein / Troisième partie

Screen New deal

Le New-deal des écrans

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Naomi Klein

Screen New deal

Under Cover of Mass Death, Andrew Cuomo Calls in the Billionaires to Build a High-Tech Dystopia

Sous couvert de l’épidémie, Andrew Cuomo fait appel aux milliardaires pour construire la dystopie high-tech

Ceci nous rappelle qu’il y a peu de temps,  une réaction du public contre ces compagnies s’était manifestée.  Les candidats à la présidentielle discutaient ouvertement de leur rupture avec la Big tech. Amazon a été obligé de retirer ses projets d’implanter son siège social à New York  à cause d’une opposition locale fortement déterminée. Les projet de laboratoires Sidewalk de Google étaient dans une crise constante, et les propres travailleurs de Google refusaient de construire b de la technologie de surveillance avec des applications militaires.

En bref, la démocratie – engagement malvenu du public dans l’organisation des institutions essentielles et des espaces publics- devenait le seul  et le plus important obstacle à la vision que Schmidt propose, tout d’abord comme tête de Google et d’Alphabet puis comme Président de deux puissants comités conseillés du Congrès et du Département de la défense.  Comme le révèle les documents de la NSCAI, cet exercice malvenu du pouvoir par le public et par les travailleurs de la hightech  au sein de ces mega firmes, a, dans la perspective d’un homme comme Schmidt et dans celle de Jeff Bezos d’Amazon, ralenti d’une façon incroyable la course de l’IA à l’armement, favorisé le maintien hors des routes de flottes de véhicules sans conducteurs potentiellement dangereux, empêché la transformation en armes contre les employés des données sur la santé privée et la couverture des espaces publics par la reconnaissance faciale et tant d’autres choses.

Tout ceci change très vite. Un contrat  a été passé par le gouvernement australien avec  Amazon permettant de stocker les données recueillies par l’app.  si controversée de traçage du coronavirus. Le gouvernement canadien a lui aussi passé un  contrat avec Amazon pour la livraison de matériel médical, amenant des questions sur la raisons pour laquelle il avait contourné les services postaux publics. Et en juste quelques  jours début mai,  Alphabet a accéléré une  nouvelle initiative des Sidewalk Labs pour refaire les infrastructures de l’espace urbain avec un apport de capital de 400 millions de dollars. Josh Marcuse, directeur exécutif du comité de l’innovation dans la défense (Executive director of the Defense Innovation Board) que Schmidt préside,  , a annoncé  qu’il quittait son poste pour travailler à plein temps chez Google comme responsable  de la stratégie et de l’innovation pour le secteur public global, signifiant ainsi qu’il aiderait Google à tirer profit des nombreuses opportunités que Schmidt et lui-même ont industrieusement créées avec leur lobbying.

Pour être clair, la technologie est certainement au premier plan quand il s’agit de protéger la santé publique dans les mois et les années à venir. La question est : cette technologie va-t-elle se soumettre à la discipline de la démocratie et au contrôle public, ou va-t-elle être déployée dans la folie de l’état d’exception, sans poser de questions critiques et cadrer nos vies pendant les dizaines d’années à venir ? Des questions comme, par exemple : si nous pouvons constater comme la connectivité digitale est essentielle en temps de crise, est-ce que ces outils, et nos données doivent être aux mains d’entreprises privées comme Apple ou Google ? Si des fonds publics sont utilisés pour les financements, le public ne devrait-il pas aussi les posséder et les contrôler ? Si l’internet est essentiel dans nos vies, comme il l’est de toute évidence, ne devrait-il pas être considéré et traité comme un bien public sans profit ?

Et bien que sans aucun doute la capacité à tenir des téléconférences a été un mode de vie lors de cette période de confinement, il y a de sérieux débats nécessaires sur la question de savoir si des protections plus durables ne doivent pas aussi être plus humaines.Prenons l’éducation : Schmidt a raison de dire que des classes surpeuplées présentent un risque pour la santé, au moins jusqu’à ce que nous ayons un vaccin. Mais pourquoi ne pas embaucher le double d’enseignants et couper les effectifs des classes en deux ? Pourquoi ne pas être certains que chaque école ait une infirmière ?Cela créerait des emplois dont on a sérieusement besoin à ce niveau de dépression économique et de chômage et donnerait à tous dans un environnement d’apprentissage plus d’espace. Si les établissements sont trop peuplés, pourquoi pas diviser la journée en alternance, avoir plus de cours à l’extérieur, s’appuyant sur les recherches prouvant que les enfants en pleine nature développent leurs capacités d’apprentissage ?

Introduire ces sortes de changement sera difficile c’est certain. Mais ils ne sont certainement pas aussi risqués que de tout abandonner des compétences d’authentiques et  expérimentés humains, enseignant des humains plus jeunes face à face, en groupe où ils apprennent à se socialiser avant tout.  En apprenant le nouveau partenariat de l’état de New York avec la Fondation Gates, Andy Pallotta, président des Enseignants de l’état de New York a été rapide à réagir :  « Si nous voulons réimaginer l’éducation, commençons à répondre aux besoins en travailleurs sociaux, en conseillers en santé mentale, en infirmières, en cours d’art, en cours approfondis et en classes plus petites dans les districts de l’état de NY. » a-t-il dit. Une coalition de groups de parents d’élèves a aussi fait remarquer  que si ils avaient bien vécu une experience en  enseignement à distance ( comme la nomme Schmidt), les résultats étaient très préoccupants   Depuis que les écoles ont été fermées à la mi-mars, notre compréhension des déficiences profondes de l’instruction virtuelle à distance n’a fait que croître.

Membre de l’équipe de l’école élémentaire de Woodlin Elementary  distribuant des ordinateurs aux parents du comté de Montgomery le 26 Mars , 2020 à Silver Spring, Md.

Photo: Win McNamee/Getty Images

En plus de la discrimination de classe et de race évidente cotre les enfants qui n’ont pas d’accès à internet et aux ordinateurs domestiques ( problème que les compagnies high-tech ont toutes hâte de régler avec des ventes massives de matériel)  reste la grosse question  des enfants avec handicaps et de leur capacité à suivre un enseignement de ce type, comme il est prescrit par la loi. Et il n’y a pas de solution à celle des conditions d’apprentissage dans un environnement surpeuplé ou violent. La question n’est pas de savoir si les écoles doivent changer pour faire face à un virus hautement contagieux pour lequel nous n’avons pas de traitement ni de vaccin. Comme toutes les institutions où les humains se rassemblent elles vont changer. Le problème, comme toujours dans le moments de choc collectif, est l’absence de débat public sur ce que ces changements devrait être et à qui ils devraient profiter. Les compagnies privées ou les étudiants ?

La même question se pose pour la santé. Eviter les cabinets médicaux et les hôpitaux pendant une pandémie semble logique. Mais la télésanté passe à côté de beaucoup de choses.  Nous devons donc avoir un débat base sur les recherches à propos des avantages et des inconvénients de la dépense de fonds publics diminués dans la télésanté- contre leur usage sur des infirmières mieux formées, équipées de tout le matériel protecteur, étant capables de faire des appels afin de diagnostiquer et de traiter des patients chez eux. Et peut-être d’une façon plus urgente, nous devons arriver à un équilibre entre les application de traçage du virus, qui avec les mesures de protection de la vie privée adéquates, ont un rôle majeur à jouer et les  appels  à la création d’un corps communautaire de santé qui offrirait à des millions d’Américains la possibilité d’un emploi non seulement en effectuant les traçages de contacts mais en s’assurant que chacun ait les ressources matérielles indispensables en se mettant en quarantaine en toute sécurité.

Dans tous les cas, nous devons faire face à de vrais choix, difficiles,  entre investir dans l’humain ou investir dans la technologie. Parce que la vérité brutale, là où nous en sommes, est qu’il est fort peu probable que nous puissions faire les deux. Le refus de transférer la moindre ressource nécessaire dans les états et les villes en faillite signifie que la crise de santé publique du Coronavirus est transformée en crise d’austérité. Les écoles publiques, les universités, les hôpitaux et les transits font face à des questions existentielles sur leur avenir.  Si les compagnies tech gagnent leur campagne de lobbying pour l’enseignement à distance, la télésanté, la 5G et les véhicules sans chauffeur – leur Screen New deal, new deal des écrans- il ne restera tout simplement plus d’argent pour des priorités publiques urgentes, par exemple cet urgent Green new deal dont notre planète a urgemment besoin.

Au contraire. Le coût pour tous ces gadgets scintillants sera un licenciement de masse des enseignants et la fermeture des hôpitaux. La technologie nous fournit des outils puissants, mais toutes les solutions ne sont pas technologiques. Et le problème en confiant la sous-traitance des décisions cruciales  sur la façon de «  réimaginer » notre pays et nos villes  à des individus comme Bill Gates ou Eric Schmidt, c’est qu’ils ont passé leur vie entière à démontrer leur croyance en la toute-puissance de la technologie et dans le fait qu’elle pouvait TOUT résoudre.

Pour eux, et pour beaucoup d’autres de la Silicon Valley, la pandémie est une opportunité en or de recevoir non seulement la gratitude mais la déférence et le pouvoir dont ils pensent avoir été injustement privés. Et Andrew Cuomo, en confiant à l’ancien PDG de Google la responsabilité de  décider de la forme que prendra la réouverture, semble lui avoir donné quelque chose comme une carte blanche.

Ceci est la première partie d’une série sur la Doctrine du choc et le capitalisme du désastre à l’âge du Covid19

Traduction Elisabeth Guerrier+