L’âge de la décadence/ Ross Douthat/ Deuxième partie

The age of decadence

Lien Première partie

IV.

 Avec cette stagnation vient la torpeur sociale. L’Amérique est un pays plus paisible que dans les années 70 ou 90, avec un taux de crimes plus bas, des rues plus sûres et des enfants mieux éduqués. Mais c’est aussi un pays où tous les américains de valeur,  ayant envie de bouger ont remarquablement décliné : les américains ne vont plus «  vers l’Ouest », (ou vers le Sud, l’Est ou le Nord) à la recherche d’une opportunité comme ils le faisaient il y a cinquante ans. Le taux de déménagements d’état à état est tombé de 3,5% au début des années 70 à 1 ,4% en 2010.  De même que les américains ne changent plus d’emploi aussi souvent qu’ils le faisaient.  Avec tous les discours survoltés sur la formation continue et l’auto-entreprise, toutes les peurs du travail précaire, les Américains sont moins susceptibles de changer d’employeurs que ceux d’il y a une génération.

Mais ces jeunes gens bien élevés  sont plus déprimés que les cohortes précédentes, moins susceptibles de conduire ivres  ou de tomber enceinte mais plus enclin à être dangereux pour eux-mêmes. Elle est aussi la génération la plus médicamentée de l’histoire, des médicaments prescrits pour les ADHD aux antidépresseurs prescrits aux adolescents anxieux, et la plupart de ces médicaments sont prescrits pour se calmer, offrant une expérience d’adoucissement plutôt que qu’un pic d’excitation. Pour les adultes, le choix croissant de la drogue est celui de la marijuana, dont les utilisateurs types sont des individus décontractés et pas dangereux., dans les vapeurs du confort, l’expérience de la stagnation est un moment plutôt agréable.

Et puis nous avons la crise des opioïdes, dont l’ampleur parmi les plus malheureux de Américains blancs est passé quasiment inaperçue parmi l’élite pendant un certain temps parce que la drogue elle-même calme au lieu d’enflammer, fournissant une euphorie gentille qui permet à son usager de simplement s’échapper jour après jour et morceau par morceau, sans causer d’ennui à qui que ce soit.  Le meilleur livre sur cette épidémie, écrit par le journaliste Sam Quinones, a pour titre « Dreamland », ce n’est pas par hasard.

Au pays des mangeurs de lotus, les gens sont également moins susceptibles d’investir dans la future au sens littéral du terme. Les Etats-Unis avaient anciennement un des taux de naissances les plus élevé de tous les pays en voie de développement mais depuis la Grande récession, il a décru rapidement, convergeant vers le taux en-deçà du taux de remplacement des pays développés.  Le déclin démographique aggrave la stagnation économique, les économistes qui le prennent en compte continuent d’en découvrir les effets secondaires désolants.  Une analyse de 2016 a montré qu’un accroissement de 10% de la fraction de la population de plus de 60 ans fait baisser le PIB par tête et par état de 5,5 %. Un article de 2018 a montré que les compagnies sur un marché du travail plus jeune sont plus innovantes, une autre qu’une société vieillissante permet de comprendre la croissance des monopoles et le taux déclinant des start-ups.

Cet effet en boucle- dans lequel la stérilité nourrit la stagnation, qui elle-même décourage la procréation, qui elle plonge la société toujours plus profondément dans la vieillesse – fait du déclin démographique un exemple clair de la façon dont la décadence submerge une civilisation. Dans le courant de la plupart de l’histoire occidentale, le taux de naissance déclinant avait des répercussions immédiates sur le bien-être de tous, les victoires sur la mortalité infantile, sur les économies agraires pénibles, sur le confinement des attentes des jeunes femmes. Mais une fois que nous franchissons la limite d’un permanent taux de naissance situé sous le taux de remplacement, la pénurie des naissances commence à atteindre les véritables forces ( jeunesse, prises de risques, dynamisme) nécessaires à une croissance continue, signifiant que tout gain pour le bien-être de l’individu se fait aux dépends du futur.


V.

Maintenant, le lecteur va probablement émettre une objection évidente à ce portrait de sénescence et de stagnation : et la politique ?  Est-ce qu’une société décadente reproduirait vraiment les jours de rage de 1969 sur les médias sociaux,  avec des foules en ligne s’agglutinant et les vieux extrêmes de retour ? Cela produirait-il une poussée populiste et un renouveau socialiste, une guerre civile si polarisée que les américains pourraient confondre le travail de hackers russes avec les convictions sincères de leurs concitoyens ? Est-ce qu’elle élirait Donald Trump ?

Etrangement, la réponse est peut-être : « Oui ». A la fois le populisme et le socialisme, Trump et Sanders représentent les expressions du mécontentement face à la décadence. Les rébellions contre le management technocratique de la stagnation qui a défini l’ère Obama, « Make America great again » est le slogan d’un futur réactionnaire,  un hurlement contre un avenir qui n’était pas du tout ce qui avait été promis, et la révolution de Sanders promet que ce que la gauche a perdu pendant l’ère Reagan peut être reconquis, et la montée de l’utopie recommence une fois de plus.

Mais le désir pour un avenir différent ne va que jusqu’à un certain point et en terme pratique, le populisme ne s’est avéré qu’une impasse nouvelle et plus profonde. Du Washington de Trump aux capitales d’Europe, la politique est maintenant polarisée sur des forces anti-établissement qui ne sont pas prêtes à gouverner et un établissement trop mal-aimé pour pouvoir effectivement gouverner.

Les structures du système occidental, la constitution américaine et l’état administrative, le fédéralisme à moitié construit de l’Union européenne, craquent de toutes parts et sont de toute sparts critiquées. Mais notre impasse les rend imperméables à de potentielles réformes, sans parler de révolution. Les nationalistes européens les plus actifs ne veulent pas quitter l’Union européenne, et le premier mandant de Trump a été en fait identique au second mandat d’Obama, avec des législations avortées et des ordres exécutifs contestés, et des lois créées principalement par des négociations entre la bureaucratie et les tribunaux.

IL existe une présidence virtuelle de Trump dont les déprédations terrifient les libéraux, une qu’on sent sur Fox news dans laquelle Trump va de point fort en point fort. Mais la réalité est plus proche du genre que le président connait le mieux, la télé-réalité , que d’un réel retour de l’histoire. ( Le récent State of the Union de Trump, avec sa théâtralité et sa déclaration prématurée de victoire sur la décadence en a été une preuve marquante.)

Tout comme dans une culture politique plus étendue, la folie des foules en ligne, la façon dont internet a permis le retour de certaines formes d’extrémismes politique et la prolifération des théories conspirationnistes – oui, si notre décadence doit s’achever dans le retour de grands combats idéologiques et des combats de rue politisés, ceci peut être le début de la fin.

Mais nos batailles reflètent encore ce que Barzun nomme “ les impasses de notre époque” – l’affaire Kavanaugh rejouant l’audition de Clarence Thomas, les débats sur le politiquement correct nous ramenant en arrière de combats qui étaient frais et nouveaux dans les années 70 et 80. L’hystérie manifestée face à ces combats peut ne rien représenter  de plus que la façon dont une société décadente se débrouille avec ses passions politiques, en encourageant les individus à faire croire en l’extrémisme, à rejouer les années 30 ou 60 sur les médias sociaux, à approcher la politique radicale comme un sport, un loisir, un stimulant pour les endorphines, qui ne met rien de leur relativement confortable vie  en danger.

Fermez Twitter, déconnectez Face Book, éteignez votre television et que voyez vous de l’ère Trump aux USA ? Des campus tumultueux ?  Non. La petite vague de manifestations sur les campus, dont la plupart étaient centrées sur des querelles de clocher a connu un pic avant Trump et a diminué depuis. Des émeutes urbaines ? Non. La lueur post-Ferguson s’est éteinte. Une vague de violence politique ?  Une petite pointe peut-être mais plus proche des tueries de masse que des clashes politiques l des années 30 ou 60., dans la mesure où elle implique des individus perturbés se déclarant chevalier errants et allant chercher le massacre plutôt que des mouvements organisés avec un but précis quelconque.

L’ère du dérangement politique via Internet est partiellement responsable des suprématistes blancs s’excitant les uns les autres jusqu’à la folie, ou du supporter de Sanders qui a tenté de massacrer des Républicains à un match de Baseball organisé par le Congrès en 2017. Mais ces épisodes sont terribles mais néanmoins exceptionnels, ils n’ont pas encore établi un modèle qui puisse ressembler d’une façon ou d’une autre au début des années 70, quand il avait eu 2500 attentats à la bombe en 18 mois à travers les USA.

Peut-être que ces cas particuliers sont les avant-gardes de quelque chose de pire. Mais nos terroristes ne se considèrent pas comme des prophètes, ou des précurseurs, ils se sentent plus souvent comme des signes.

Le terroriste dans l’Amérique du 21ième siècle n’est pas l’homme qui voit plus profondément que la masse, il est celui qui ne comprend pas, qui récupère ce qu’il lit sur Internet au pied de la lettre d’une façon différente de celui de la majeure partie des personnes qui postent, qui confond le loisir virtuel avec la réalité. Le gauchiste qui essaie d’assassiner des Républicains n’est pas juste un peu plus ancré dans l’esprit de résistance que l’activiste moyen, il est celui qui ne comprend pas du tout ce qu’est la résistance, qui écoute tous les discours en ligne sur la trahison et le fascisme et pense qu’il est vraiment dans la France des années 40.  Le gars qui stationne son camion près du barrage Hoover et a exigé que des mises en cause imaginaires soient rendues publiques n’est pas simplement un peu plus orienté vers l’action qu’un classique conspirationniste de QAnon, il ne comprend fondamentalement pas ces théories labyrinthiques, les prenant pour des revendications littérales sur le monde plutôt que ce qu’elles sont pour leurs créateurs, ( un sport, une arnaque, un loisir) et pour la plupart de leurs adhérents ( une forme étrange de communauté)

Ceci n’excuse pas l’arnaque ou le fait d’attiser la haine, spécialement l’arnaque ou l’incitation à la haine présidentielles, et cela ne rend pas les fusillades de masse, quand elles se produisent, moins horribles. Mais il est important de les mettre dans leur contexte afin de voir si la politique en ligne mène raiment notre société vers un conflit civil.  Cela suggère que le royaume virtuel pourrait rendre nos batailles plus féroces mais aussi plus perforatives et vides, et que la rage en ligne est une technologie permettant de passer sa rage sur du vent pour une société qui est mal gouvernée, stagnane et pourtant, au bout du compte, beaucoup plus stable que ce qu’elle donnerait à voir sur Twitter.

Si vous voulez avoir l’impression de la société occidentale est en convulsion, il existe une application pour cela, une simulation convaincante qui vous attend. Mais dans le monde réel, il est possible que l’Occident soit allongée dans un fauteuil, branchée sur quelque chose d’édulcorant, jouant et rejouant les plus grands hits idéologiques de sa jeunesse sauvage et folle.

Ce qui signifie, pour être clair, difficilement le plus terrible destin qu’on puisse imaginer.  Se plaindre de la décadence est un produit de luxe – un des  aspects d’une société où le courrier est distribué, la criminalité relativement basse et où vous pouvez des tas de loisirs juste au bout de vos doigts. Le genre humain peut encore vivre d’une façon vigoureuse même dans un monde qui stagne, être fécond même dans la stérilité, et créatif dans la répétition. Une société décadente, contrairement à l’image d’une dystopie totale, ces signes de contradiction existent, ce qui signifie que c’est toujours possible d’imaginer et de travailler en direction d’un renouveau et d’une renaissance.

 Ce n’est pas toujours vrai quand vous pariez sur une révolution : les dernières centaines d’années de l’Occident ont offert des tas d’exemples de la façon dont les tentatives pour venir à bout de la décadence peuvent générer des maux bien pire, du besoin de sens et d’action qui a empilé les corps à Verdun et Passchendaele, aux besoins nostalgiques pour la Guerre froide qui ont inspiré la croisade post-11 septembre et conduit à la catastrophe militaire dans le Moyen-Orient.

On peut donc construire une place pour la décadence, pas comme une baisse ou une fin décevante, mais comme un équilibre sain  entre les misères de la  pauvreté et les dangers d’une croissance pour la croissance elle-même.  Une décadence viable, si l’on veut, dans laquelle les taches cruciales du 21ième siècle pour l’humanité pourront tirer le meilleur parti d’une stagnation prospère : apprendre à modérer nos attentes et vivre dans des limites, être sûrs que les ressources existantes sont distribuées d’une façon plus équitable, utiliser l’éducation pour hisser les populations sur les plateaux plus éclairés des classes créatives et faire tout ce qui est en notre possible pour aider les pays les plus pauvres à effectuer une transition vers une situation comme la nôtre. Pas parce que le méliorisme pourrait guérir tous les maux mais parce que l’alternative révolutionnaire est trop dangereuse et qu’un simple calcul du bien le meilleur pour le plus grand nombre demande que nous laissions aller le système tel qu’il est et que nous abandonnions nos rêves d’ambition.

Mais cet argument ne nous mène qu’aujourd’hui. Même si la dystopie ne se produit pas tout à fait, plus une période de stagnation se prolonge, plus l’espace de fécondité et de piété, de mémoire et d’invention, de créativité et d’audace se rétrécit.  L’absence de résistance au glissement de la décadence peut mener sur un territoire d’obscurantisme, dont le raffinement couvre une maladie mortelle. Les vraies dystopies sont distinguées, en partie, par le fait que beaucoup d’individus parmi elles ne réalisent pas qu’ils y vivent, parce que l’humain est suffisamment adaptable pour considérer des prémices même absurdes ou inhumaines pour acquises.  Si nous sentons que certains éléments de notre système sont disons, « dystopiés » – d’une star de la télé réalité à la Maison blanche aux outils de surveillance addictifs que nous avons toujours en main, des drogues et des suicides de nos arrière-pays à la stérilité de nos riches villes – alors il est probable qu’un regard extérieur regardant notre décadence la jugerait plus sévèrement encore.

Donc, il fut critique et resister à la decadence- non pas à travers le fanstasme de l’anoblissement des guerres mondiales, non pas par celui de Tyler Durden de Fight club, rêvant de faire sauter tous les séjour Ikéa mais par l’espoir que là où il y a de la stabilité , il peut éventuellement y avoir aussi du renouveau, que la décadence n’a pas besoin de laisser place à l’effondrement S pour qu’on puisse lui échapper, que la renaissance peut se produire sans qu’il y ait besoin de l’intervention misérable d’un âge sombre.

Aujourd’hui nous ne sommes qu’à une cinquantaine d’année du summum des accomplissements humains et d’avoir osé cela a porté les humains sur la lune avec tous les ferments qui l’ont entouré. La prochaine renaissance  sera nécessairement différente mais le réalisme à propos de notre situation devrait nous rendre plus  à même d’ espérer et de chercher pas moins –  le jour où notre culture se sentira plus féconde, notre politique moins futile et les frontières qui semblent fermées aujourd’hui ouvertes à nouveau.

Ross Douthat est un chroniqueur au Times depuis 2009. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et, plus récemment de “La société décadente” The Decadent Society.”

Traduction Elisabeth Guerrier

“America : La tournée d’adieu.” Extrait. Chris Hedge

 “America : La tournée d’adieu.”

Extrait du livre de Chris Hedge, ce court passage où, par ce qu’on appelle ” la force des choses” tout individu, conscient un tant soit peu de la décomposition environnante, qui est avant tout une confrontation avec les bases structurellement amorales du système capitaliste et à l’incapacité pour toute société ayant des velléités démocratiques de se rêver sans limites et sans compte à rendre, entendra en écho le cri de révolte et d’horreur qu’il pousse dans l’obscurité.

Une Amérique moralement dégénérée consumée par l’hédonisme, se complaisant dans l’ignorance, menée par des kleptocrates et des imbéciles, fragmentée par des guerres et des extrémismes culturels souvent violents et au bord d’une guerre nucléaire. C’est un pays maudit à cause de son échec à faire face ou à réparer son péché originel de génocide et d’esclavage. La philosophie d’une expansion capitaliste, le suprématisme blanc, l’exceptionnalisme américain, la perpétration incessante de guerres impérialistes, ont fini par consumer la nation elle-même.  Les complices, qui ont bénéficié un temps de ces maux, en sont devenus les victimes. Comment quiconque peut-il vivre une vie pleine de sens dans une telle société prédatrice ? Est-ce même simplement possible ? Une culture peut-elle jamais retrouver son équilibre quand elle plonge dans une telle dépravation ?

L’élévation de la dégénérescence morale lors des derniers jours n’est jamais accidentelle. Cette élite corrompue renvoie son reflet à la société, comme le fait Trump, son vide spirituel. La même stupidité, les mêmes illusions entretenues et la même auto-destructivité sont répétée sans fin.

La liberté et l’autonomie dans l’état corporatiste signifie la liberté et l’autonomie des corporations et des riches à exploiter et à piller sans interférences gouvernementales ou contrôle régulateur.  Et la simple caractéristique de la volonté du gouvernement est d’utiliser la force, sur place ou à l’extérieur afin de protéger les intérêts des classes dominantes.  Cette reddition abjecte de l’état aux possédants est illustrée par le Code des impôts de 2017 ( 2017 tax code) et le démantèlement des régulations environnementales. La dégradation des idéaux démocratiques basiques – mis en évidence quand la Cour suprême a refusé de modifier la surveillance étendue gouvernementale du public ou a défini le transfert de somme illimitées d’argent sale dans la vie politique comme un exercice de «  libre parole » et le droit de pétitionner le gouvernement- moyens qu’a une société de se définir elle-même selon des vertus qui sont mortes.  Le plus longtemps ces illusions sont perpétuées, le plus enragé le public devient en se précipitant vers des démagogues  promettant une nouvelle utopie et qui, une fois au pouvoir, accélère les assauts.

Toutes nos institutions sont corrompues. La presse, les universités, les arts, la justice, les institutions religieuses ont absorbé le breuvage toxique de l’exceptionnalisme américain, le mythe de la vertu américaine, et la combinaison de la liberté avec un capitalisme débridé.  La classe néolibérale en faillite promeut le multiculturalisme et la politique identitaire comme des impératifs éthiques et ignore la primauté de la justice économique et sociale. Elle tolère les intolérants. Je suis entouré de cadavres d’âmes. Nous vivons dans un pays de morts.

Chute et déclin : comment la société américaine se défait George Packer

Decline and fall: how American society unravelled George Packer

Déclin et chute : comment la société américaine se défait.

Il y a trente ans, le vieux contrat qui maintenait la société américaine a commencé à se défaire, avec la cohésion spéciale sacrifiée à l’appât du gain. Etait-ce un processus inévitable – ou est-ce que cela a été orchestré par une élite égoïste ?

Ruined-home-in-Youngstown-010

Youngstown, Ohio, était jadis un vivant pôle de l’acier. Maintenant, l’industrie est partie et la ville est pleine de maisons et de magasins abandonnés. Photograph: Brian Snyder/Reuters

George Packer

Aux environs de 1978, la personnalité de l’Amérique a changé. Pendant presque un demi-siècle, les US avaient été relativement égalitaristes, sûrs, orientés vers la démocratie et la classe moyenne, avec des structures en place là pour supporter les aspirations des gens ordinaires. On pourrait nommer cette période celle de la République Roosevelt. Guerres, grèves, tensions raciales et rébellion de la jeunesse agitaient la vie nationale mais un contrat de base entre Américains prévalait encore, dans les croyances sinon dans les faits : travaille dur, suit les règles, éduque tes enfants et tu seras récompensé, pas seulement en ayant une vie décente ou en ayant la perspective d’une vie meilleure pour tes enfants,  mais avec une reconnaissance de la société, une place à la table.

Ce contrat tacite fonctionnait avec un grand nombre de clauses et d’annexes qui laissaient un grand nombre d’Américains, la population noire et les autres minorités, les femmes, les homosexuels – dehors ou à moitié dedans. Mais le pays avait les instruments pour corrige ses propres défauts et les utilisa : des institutions saines comme le Congrès, les courts, les églises, les écoles, les nouvelles organisations non-violentes, le partenariat travail- commerce. Le mouvement pour les droits civils de 1960 fût une montée non violente de la masse menée par des noirs du Sud mais il attira l’appui essentiel de toutes ces institutions, qui reconnurent la validité morale et légale de ses réclamations et finalement, le besoin d’une paix sociale. La République Roosevelt comportait de très nombreuses injustices mais elle avait aussi la capacité de s’auto-corriger.

Les Américains n’étaient pas moins cupides, pas moins ignorants, égoïstes ou violents alors que maintenant, ni plus généreux, honnêtes intellectuellement ou idéalistes. Mais les institutions de l’Amérique démocratique, plus fortes que les excès des individus pouvaient habituellement les contenir et les maîtriser à des fins utiles. La nature humaine ne change pas mais les structures sociales changent, et c’est ce qu’elles ont fait.

A cette époque, la fin des années 70, tout semblait sans forme, morne, peu mémorable, Jimmy Carter était à la Maison Blanche , prêchant l’austérité  et l’esprit public et presque personne n’écoutait. L’affreux néologisme «  stagflation » qui combinait les deux phénomènes économiques normalement opposés de stagnation et d’inflation représentait parfaitement le marasme de l’époque. Ce n’est qu’avec le recul d’une génération entière que nous pouvons voir comment les choses commençaient à glisser à travers les paysage américain, envoyant le pays tournoyer vers une nouvelle époque.

Youngstown, Ohio, les fonderies qui sont nées avec la ville il y a un siècle ont fermé, les unes après les autres, à une vitesse étonnante, emportant plus de 50.000 emplois de cette petite vallée industrielle, et ne mettant rien à la place. A Cupertino, Californie, la Apple Computer Company sort le premier ordinateur public, the Apple II.  A travers la Californie, les électeurs votent pour la Proposition 13, déclenchant une révolte fiscale qui entame l’érosion du financement publique de ce qui a été l’une des meilleures écoles du pays. A Washington, les corporations s’organisent en lobby puissant dépensant des millions de dollars pour démanteler les lois sur le travail ou la consommation qu’ils avaient jadis accepté comme faisant partie du contrat social.

Newt Gingrich est nommé au Congrès comme membre du parti Républicain conservateur avec l’ambition de le détruire et de construire le pouvoir de son propre parti et le sien propre sur les ruines. A Wall Street, les frères Salomon lancent un nouveau produit financier nommé mortgage-backed securities, et deviennent la première banque d’investissement à passer au public.

A-steelworker-in-Youngsto-010

Un sidérurgiste à Youngstown, Ohio, en 1947. Dans le cadre de l’ancien marché, son dur travail était supposé être récompensé. Photographe : Willard R. Culver/National Geographic/Corbis

Les vastes courants de la génération passée : la désindustrialisation, la baisse des salaires moyens, la financiarisation de l’économie, l’inégalité des salaires, la croissance des technologies de l’information, l’inondation de l’argent sur Washington, la montée de la droite – tout cela trouve son origine dans la fin des années 70. Les US devenaient plus entreprenants et moins bureaucratiques, plus individualistes et moins communautaires, plus libres mais moins égaux, plus tolérants mais moins justes. La finance et la technologie, concentrées sur les côtes, sont devenues des usines à richesse, remplaçant le monde des biens par le monde des bits mais sans créer de large prospérité, pendant que le pays profond se creusait. Les institutions qui avaient été les fondations de la démocratie de la classe moyenne, de l’école publique à la sécurité de l’emploi en passant par la presse fleurissante et les législations efficaces ont entamé un lent déclin. C’est la période de ce que je nomme «  le déroulement ».

D’une certaine façon, le déroulement n’est que le retour à un état normal de la vie américaine. Par son analyse déterministe, les US ont toujours été un pays en roue libre et large ouvert,  avec un haut degré de tolérance aux grands perdants comme aux grands gagnants comme le prix d’opportunités égales dans une société dynamique. Si la marque du capitalisme nord-américain a des bords plus durs que dans d’autres démocraties, il vaut la peine pour l’échange de croissance et de mobilité. Il n’y a rien d’inhabituel dans le fait que les héritiers survivants de la fortune de Walmar possèdent à eux-seuls la même fortune que les 42% des Américains les plus pauvres, –– c’est le réglage par défaut du pays. Mark Zuckerberg et Bill Gates sont la réincarnation de Henry Ford et de Andrew Carnegie, Steven Cohen est un autre JP Morgan, Jay-Z est Jay Gatsby.

Les règles et les régulations de la République de Roosvelt furent des aberrations induites par un accident de l’histoire- dépression, guerre mondiale, guerre froide- qui ont amené les Américains à sacrifier un certain niveau de liberté en échange de leur sécurité. Il n’y aurait pas eu de Glass-Steagall Act, séparant les banques commerciales de banques d’investissement sans la déroute financière de 1933, pas de grand déploiement de la classe moyenne si l’économie des US n’avait pas été la seule valide après la seconde guerre mondiale, pas d’accord entre les affaires, le travail et le gouvernement sans un sens partagé de l’intérêt national face à des ennemis étrangers, pas de solidarité sociale sans la fermeture des portes aux émigrants pendant toute la moitié du siècle.

Lorsque la prééminence américaine fut défiée par les compétiteurs internationaux, que l’économie se retrouva dans des mers agitées  dans les années 70 et que le sentiment d’une menace étrangère diminua, le marché conclu s’interrompit. La Globalisation, la technologie et l’immigration accélérèrent leur déroulement, comme des marées inexorables. C’est sentimental au mieux sinon anhistorique de s’imaginer que le contrat social aurait pu survivre- comme de vouloir s’accrocher à un monde de familles nucléaires et de machine à écrire manuelles.

Cette vision déterministe est indéniable mais incomplète, ce qu’elle laisse hors de la photo est le choix humain. Une explication plus complète du  déroulement  prend en compte ces larges influences historiques mais aussi la façon dont elles ont été exploitées par l’élite nationale. Les leaders des institutions qui se sont délabrées. Les responsabilités dans l’Amérique d’après-guerre exigeait la coopération entre les deux partis au Congrès, et quand la Guerre froide s’est apaisée, la coopération s’est vue diminuer d’autant. Mais il n’y avait rien de déterminé historiquement quant à l’atmosphère empoisonnée et au langage diabolisant que Gingrich et d’autres idéologues conservateurs ont répandu dans la politique américaine.  Ces tactiques ont servi leurs intérêts étroits de vue et à court terme et quand la révolution de Gingrich a amené les Républicains au pouvoir au Congrès, leurs tactiques étaient confirmées. Gingrich est maintenant un has-been mais Washington aujourd’hui est autant sa ville que celle de n’importe qui.

Il était impossible que les compagnies sidérurgiques de Youngstown supportent la compétition mondiale et le désinvestissement local mais il n’y avait rien d’inévitable dans la suite donnée, une mêlée incontrôlable  dans laquelle les travailleurs sans emploi furent laissés à se débrouiller par eux-mêmes, pendant que les cadres faisaient l’acquisition de la carcasse inutile de l’usine endettée sous la forme de bonds poubelle et se partagèrent sa valeur restante. Il aurait pu être inévitable que les contraintes imposées aux banques américaines par le Glass-Steagall Act de 1933  aient pu commencer à se glisser sur la finance mondiale. Mais ce fût un choix politique de la part du Congrès et de Bill Clinton de déréguler Wall Street si complétement que rien ne s’interposait plus entre les grandes banques et la destruction de l’économie.

 Occupy-Wall-Street-protes-010
Un des 99% : un manifestant d’ Occupy Wall Street à Union Square, New York, en 2011. Photographe : Spencer Platt/Getty Images

Beaucoup a été écrit par la précédente génération sur les effets de la globalisation. Beaucoup moins sur les changements des normes sociales qui l’ont accompagnée. Les élites américaines ont pris les vagues transformations de l’économie comme un signal de réécriture des règles qui régissaient leurs comportements. Un sénateur n’ayant recours à l’obstruction parlementaire qu’en de rares occasions, un PDG limitant son salaire à 40 fois ce qu’un employé touchait, au lieu de 800 fois actuellement, une multinationale géante assumant sa part d’impôts   au lieu d’inventer des voies créatives afin de n’en payer que près de zéro . Il y aura toujours des détournement de la loi dans les sphères du pouvoir. Ce qui détruit toute morale sous-jacente est  le détournement systématique, la transgression, le marché avec soi seulement.

Plus tôt dans l’année, Al Gore a empoché 100 millions de dollars (£64m) en un mois en vendant Current TV à al-Jazeera pour 70 millions de dollars et récupérant ses parts d’actions de Apple pour 30 millions. Peu importe que al-Jazeera appartienne au gouvernement du Qatar, dont les exportations de pétrole et la vision des femmes et des minorités rendent ridicules les idées que Gore promeut dans ses livres et ses films chaque année. Peu importe que ses actions Apple aient été obtenues avec sa position dans le bureau de la compagnie, un cadeau à un ancien concurrent à la présidentielle. Gore était un politicien engagé dont la carrière semblait dédiée au service public. Aujourd’hui– contrairement à Tony Blair – il a marchandé sa vie politique pour joindre la classe des rares super-riches mondiaux.

Il n’est pas étonnant que de plus en plus d’Américain pensent que le jeu est truqué. Il n’est pas étonnant qu’ils achètent des maisons qu’ils ne peuvent pas s’offrir puis laissent l’emprunt qu’ils ne peuvent plus rembourser. Une fois que le contrat social est compromis, une fois que le contrat est corrompu, seuls les pigeons continuent à respecter les règles.

Traduction : Elisabeth Guerrier