Hypothèses pour une déroute N°2 Elisabeth Guerrier

Woolworth

Les lumières de New-York en cette période, qui pourrait jamais imaginer qu’elles doivent, une nuit, s’éteindre ? Qui pourrait imaginer avoir un jour à lutter afin de faire taire ce désir sans cesse reconduit de mieux-être qu’elles éclairent ? Qui pourrait jamais condamner le mieux-être, sa nécessité et la certitude que nous parlons tous de la même chose imprégnant presque chacune de nos pensées. Comme si n’étaient concevables que deux voies, l’une déjà condamnée depuis longtemps de l’abnégation, de l’ascèse et de la fustigation, et l’autre de la génération ininterrompue du plaisir, dans la recherche à peine voilée de l’élimination de toute douleur, de toute idée de la douleur au travers de rituels d’exorcisation devenus planétaires.

Les lumières de New-York en cette période, qui pourrait jamais imaginer qu’elles doivent, une nuit, s’éteindre ? Qui pourrait imaginer avoir un jour à lutter afin de faire taire ce désir sans cesse reconduit de mieux-être qu’elles éclairent ? Qui pourrait jamais condamner le mieux-être, sa nécessité et la certitude que nous parlons tous de la même chose imprégnant presque chacune de nos pensées. Comme si n’étaient concevables que deux voies, l’une déjà condamnée depuis longtemps de l’abnégation, de l’ascèse et de la fustigation, et l’autre de la génération ininterrompue du plaisir, dans la recherche à peine voilée de l’élimination de toute douleur, de toute idée de la douleur au travers de rituels d’exorcisation devenus planétaires.

Monde des corps, monde de la question sans cesse reposée du corps. Comme si personne ne nous avait jamais vraiment dit quoi en faire, jamais clairement expliqué ce qu’il était, ce qu’il en était plutôt, sauf à le manipuler dans la capacité créative sans cesse renouvelée de contraintes sauvages ou d’ aspirations tout aussi sauvages à l’idée factice mais tenace d’une possible liberté, à la maîtrise, à la santé absolue, à l’art martial de la survie.

New-York brûle-t-il ? Dans le temple du commerce de Broadway, la gargouille de Woolworth continuera de compter ses piécettes une à une, jusqu’à la fin des temps. C’est ainsi que son pays, et les nôtres avant et avec lui, ont définitivement tranché tout possible lien nous aspirant vers les hauteurs incommensurables en les ramenant à l’adoration inconditionnelle de la vente et du chiffre. Rasant la prétention des cathédrales, dont il a pillé les images et les perspectives, à poser avec insistance la question des pouvoirs et celle conjointe de l’au-delà en tentant d’y répondre à coup de pierre d’une façon monumentale.

New-York a remis les choses à leur place. Une place de chose, extrayant de la matière l’esprit pour la rendre plus faisable, plus malléable, plus rutilante, plus désirable, plus maîtrisable, la rendre plus ce que, justement, on peut déterminer sans la pression des symboles qui la figent dans une réponse qui frôlerait la transcendance dont, après tout, on ne sait pas grand chose de ce qu’elle est censé révéler. New-York, où même le ciel s’achète, a sorti des molécules ce qui les rendait signifiantes, les rendait emblèmes de ce quelque chose qui s’inscrit dans nos corps mais tait obstinément son nom.

New York a rendu tout vivant, possiblement vivant, d’une vie d’abord transférable, modifiable, achetable, et un jour, interminable. Derrière Woolworth comptant ses pièces sont encore là, comptant leurs gènes, ceux qui poursuivent sa quête d’une réponse, une seule, mais qui soit créée par nous-mêmes, la réponse offerte comme un paquet cadeau au monde entier dans la collusion de la science avec le macrocosme pour certains d’entre nous, la tentation robotique de l’immortalité. La théorie unique qui viendrait enfin et d’un coup, effacer par sa radicalité jusqu’à l’idée que c’est avant tout au doute que l’humain se réfère en tant qu’humain, qui l’oblige depuis des millénaires avec tant de zèle à se représenter et à représenter sa place dans l’univers à travers quelques images d’une conviction momentanée portant sur son ordonnancent, appuyée et définie par le symbole, et transformable, changeante mais effectuant à chacune de ses mutations ce travail de garde-fou sériant la fluidité et la précarité ontogéniques de notre nature.

Ce que nous avons réduit à quelque chose d’enfin intelligible se promène dans le silence infini, dans ce qui ronronne dans ce silence du bruit de fond de l’univers, serré dans la panse de Voyager, pour toujours hors d’atteinte, portant en lui quelques échantillons de nos plus belles productions, triées par l’air du temps nord-américain. Ses concepteurs nous aimaient, infiniment, comme ils ont aimé infiniment leur réalisation. Pays bienheureux dont l’art et le mysticisme fusionnent avec la technologie dans une copulation qui nous repousse aux limites de nos définitions.

Pourtant c’est là, pourtant c’est ainsi : nous ne saurons jamais qui nous sommes. Sauf à nous engloutir dans l’idée d’un progrès qui, enfin, nous révélerait à nous-même. Jamais nous ne pourrons avec certitude nous dire autrement qu’avec quelques signes, changeants au fil du temps et ni plus ni moins pertinents les uns que les autres. Il dit, cet ingénieur de la NASA, commentant de son expertise l’aventure Voyagerienne, “ Nous sommes sur la Voie lactée comme des morceaux de poireaux sur une pizza, un morceau de poireau ne peut voir un autre morceau de poireau et pourtant ils sont là.” Il le dit dans la langue des Maîtres et nous devons baisser la nuque devant cette vérité que la technologie a enfin rendue absolue, un peu décontenancés tout de même devant le vide, sidéral, qui se trouve derrière elle. Poireau ? Pizza ? Si c’est donc pour en arriver là, on se demande, tout ça pour ça, et on cherche alors, avec désespoir et peut-être avec la certitude que c’est sans issue, ce que ce “pour” pouvait bien vouloir dire, avant, puisqu’à part par l’entremise de quelques morceaux de pizza, on ne pourra plus lui donner aucune signification, après.

New-York a écrasé à mort la marge, le jeu, l’écart, où devait, pour la survie de notre espèce, résider, préservé, notre mystère et avec lui, tout mystère, le lieu des rituels tenus secrets où s’accomplissaient les transmutations et les réassurances, lieu par essence indéfinissable de la métaphysique sans laquelle, assez brutalement, nous cessons d’exister. Woolworth compte ses pièces dans une cathédrale qui dit tout. Et de ceci, nous ne nous en remettrons pas.

EG

Centre commercial Océanis, le dimanche 24 décembre 2017, 10 heures 30.

 

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