La surprotection de l’esprit américain / Greg Lukianoff et Jonathan Haidt

La surprotection de l’esprit américain

The Coddling of the American Mind

Au nom du “bien être émotionnel”, les étudiants demandent de plus en plus souvent aux universités  une protection contre les mots et les idées qu’ils n’aiment pas. Voici pourquoi c’est à la fois désastreux pour l’éducation et pour la santé mentale.

Andrew B. Myers / The Atlantic Par Greg Lukianoff et Jonathan Haidt

 

Quelque chose d’étrange se produit dans les universités et les grandes écoles américaines. Un mouvement prend de l’ampleur, sans leader et conduit largement par les élèves, qui cherche à nettoyer les campus et à ôter les mots, les sujets, les idées qui pourraient causer de l’inconfort ou porter offense. En décembre dernier, Jeannie Suk  écrivit un article dans The New Yorker, à propos d’étudiants en droit demandant à son collègue Professeur à Harvard de ne pas enseigner la loi sur le viol – ou si besoin, d’utiliser le terme « enfreindre » comme dans « enfreindre la loi »  de peur que cela génère de la détresse chez ses étudiants. En février,  Laura Kipnis, Professeur  à la Northwestern University,  écrivit un essai dans “Les Chroniques de l’enseignement supérieur” The Chronicle of Higher Education décrivant la nouvelle politique de paranoïa sexuelle sur les campus – et fut l’objet d’une longue enquête après que des étudiants qui s’étaient sentis offensés par l’article et par un tweet qu’elle avait envoyé aient rempli la plainte du Titre IX contre elle.  En juin, un Professeur se protégeant sous un pseudonyme écrivit un essai pour Vox décrivant combien il devait maintenant enseigner avec précaution. « Je suis un enseignant libéral et les étudiants libéraux me terrifient » en est le titre. Un grand nombre d’acteurs populaires dont Chris Rock  ont cessé d’intervenir  sur les campus ( se référer à l’article de Caitlin Flanagan).

 Jerry Seinfeld et Bill Maher  ont publiquement condamné cette hyper sensibilité des étudiants disant que nombre d’entre eux étaient incapables de second degré.

Deux termes sont apparus rapidement, venus de nulle part et imprégnant la parlance commune ; “Microagressions”, ce sont de petites actions et des choix de mots qui semble à première vue ne pas avoir d’intention maligne mais ui sont malgré tout une forme d’agression. Par exemple, suivant les codes de conduites de certains campus, c’est une microagression de demander à un Asio-américain ou à un latino-américain :  “Où es-tu né ?” parce que cela impliquerait qu’il n’est pas un véritable américain.  Des “déclencheurs d’avertissement”, Trigger warnings sont des alertes que les professeurs sont censés fournir si un sujet dans un cours est supposé entraîner de fortes réponses émotionnelles. Par exemple, certains étudiants ont demandé à ce que le Things Fall Apart de Chinua Achebe, qui décrit la violence raciale et le The Great Gatsby  de F. Scott Fitzgerald qui décrit la misogynie et les abus physique soient repérables afin que les étudiants qui ont subi le racisme ou les violences domestiques puissent choisir d’éviter ces œuvres, qui, croient-ils, pourraient réveiller un retour post-traumatique.

Certains actions sur les campus touchent au surréel. En avril, à l’université de Brandeis  l’association des asio-américains a cherché à attirer l’attention sur les microagressions touchant les asiatiques à travers une installation sur les marches d’un des halls de l’université. L’installation donnait des exemples de microagressions comme : “vous n’êtes pas supposés être bons en maths ?” ou “Je suis insensible à la couleur de peau. ” Mais cela généra une réaction de la part d’autres asio-américains qui ont senti que l’exposition elle-même était une microagression. L’association a enlevé l’installation et son président a écrit à toute la communauté estudiantine une note d’excuses pour « tous ceux qui avaient été blessés ou touchés par le contenu de la microagression. »

Selon les principes les plus basiques de la psychologie, voulant aider les personnes avec des crises d’anxiété (nosographie biopsy : anxiety disorders) en leur évitant la chose qui les effraie est une erreur. C’est pourtant le nouveau climat qui est institutionnalisé et qui affecte ce qui peut être dit dans la classe, même lors d’une simple discussion. Pendant l’année scolaire 2014 2015, par exemple, les recteurs et les administrateurs de 10 universités américaines ont été conviés à des formations de cadres où étaient présentés des exemples de microagressions. La liste des propos offensifs incluait : “Je crois que la personne la plus qualifiée devrait obtenir le poste”.

La presse a majoritairement décrit ces développements comme des résurgences du politiquement correct. C’est partiellement exact, bien qu’il y ait d’importantes différences entre ce qui se produit maintenant et ce qui s’est passé dans les années 80 ; 90.

 Le mouvement cherchait à réduire le discours, particulièrement les discours de haine à l’égard des minorités marginalisées, mais il questionnait également la littérature, la philosophie, et les critères de l’histoire, cherchant à étendre l’usage en y incluant une perspective plus large. Le mouvement actuel est principalement autour du “bien-être émotionnel ”    et plus que le précédent, il postule une extraordinaire fragilité de la psyché estudiantine, et donc élève les objectifs à la protection des étudiants contre tout tort psychologique subi.

Le but ultime, semble-t-il est de transformer les campus en « lieux sûrs » où les jeunes adultes seraient protégés contre les mots ou les idées qui mettent certains d’entre eux mal à l’aise. Et plus que le prédécesseur, ce mouvement cherche également à punir quiconque pourrait enfreindre cet objectif, même accidentellement. On pourrait qualifier cette tendance de “vindicte protectionniste”. Elle crée une culture dans laquelle tout le monde doit s’y reprendre à deux fois avant de s’exprimer, sous peine de subir des accusations d’insensibilité, d’agression ou pire.

L’écrivain Greg Lukianoff  s’est joint à l’éditeur en chef d’Atlantic James Bennet pour discuter cette question.

Nous avons étudié ce développement depuis un certain temps déjà, en sonnant l’alarme. Greg Lukianoff est un avocat en droit constitutionnel et président et PDG de la Fondation pour les droits de l’individu dans l’éducation, qui défend la liberté d’expression et la liberté d’enseigner sur les campus, il a aussi plaidé pour certains étudiants et enseignants  impliqués dans les cas cités plus haut. Jonathan Haidt est un psychosociologue qui étudie la culture de la guerre américaine. Les récits de la façon dont nous en sommes venus à discuter de ceci peuvent être lus ici.

Le danger que ces tendances posent pour la scolarité et pour la qualité des universités américaines sont réels. Nous pourrions écrire un essai entier pour les décrire. Mais ici, nous nous centrons sur différentes questions  : quels sont les effets de ce nouveau protectionnisme sur les étudiants eux-mêmes ?  Est-ce que cela avantage les personnes supposes devoir être aidées ?  Qu’apprennent exactement les étudiants quand ils passent quatre années ou plus dans une communauté qui police les “affronts” non intentionnels, place des notes d’avertissement sur les ouvrages de la littérature classique et de beaucoup d’autres façons implique le fait que les mots peuvent être une forme de violence qui demande un strict contrôle par les autorités universitaires, qui sont supposés agir à la fois comme protecteurs et comme procureurs ?

Il y a un adage commun dans les cercles universitaires : « N’apprend pas aux étudiants quoi  penser mais enseigne leur comment penser. L’idée remonte aussi loin que Socrate. Aujourd’hui, ce qu’on nomme la “méthode socratique” est une façon d’enseigner qui génère la pensée critique, encourageant en partie les étudiants à questionner et à examiner leurs propres croyances ainsi que la sagesse reçue provenant de ceux qui les entourent. De tels questionnement amènent parfois de l’inconfort et même de la colère liés à la manière de comprendre.

Mais le protectionnisme vindicatif enseigne aux étudiants une tout autre méthode. Il les prépare très mal à la vie professionnelle, qui demande fréquemment un engagement intellectuel avec ces gens et des idées que l’on peut considérer désagréables ou fausses.

Le tort causé peut être également plus immédiat. Une culture de campus dédiée à la police du langage et punissant les intervenants est supposée générer des modèles de pensée qui sont étonnamment similaires à ceux qui ont depuis longtemps été identifiés par les thérapistes cognitivo-comportementaux comme causes de dépressions et d’anxiété. Le nouvel hyper-protectionnisme apprend aux étudiants à penser d’une façon pathologique.

Comment en est-on arrivés là ?

Il est difficile de savoir exactement pourquoi la vindicte protectionniste s’est répandue si largement ces dernières années. Le phénomène est peut-être lié aux récents changements dans l’interprétation des statuts fédéraux anti-discrimination (sur lesquels nous reviendrons plus tard) Mais la réponse implique probablement des modifications des relations intergénérationnelles également. L’enfance elle-même a énormément changé pendant  la dernière génération. De nombreux Baby boomer ou  Gen Xers peuvent se souvenir d’avoir roulé en bicyclette, sans la surveillance d’adulte alors qu’ils n’avaient que sept ou huit ans. Dans les heures suivant la classe, les enfants étaient supposés s’occuper eux-mêmes,  s’affronter à des heurts mineurs et apprendre de leur expérience. Mais l’élevage en plein air” de l’enfance est devenu plus rare dans les années 80. La montée de la criminalité des années 60 au début des années  90 a rendu les parents plus protecteurs que leurs propres parents. Les histoires d’enlèvements d’enfants sont devenues plus communes et en 1984, leurs photos sont apparues sur les packs de lait. En réponse, les parents ont serré les vis et ont travaillé plus pour assurer la sécurité de leurs enfants.  

La progression vers la sécurité s’est aussi manifestée à l’école. Les structures potentiellement dangereuses des jeux furent enlevées des cours de récréation, le beurre de cacahuètes banni de déjeuner des enfants. Après le massacre de Columbine de 1999, beaucoup d’écoles ont sévi contre le harassement, intégrant des mesures de « tolérance zéro » . De diverses façons, les enfants nés dans les années 80—the Millennials—ont reçu un message fort des adultes : la vie est dangereuse mais les adultes vont faire tout ce qui est en leur pouvoir pour vous protéger, pas seulement des étrangers mais les uns des autres également.

Ces mêmes enfants ont grandi dans une culture qui était (et est encore) de plus en plus polarisée politiquement. Les Républicains et les Démocrates ne se sont jamais particulièrement appréciés mais des enquêtes remontant à 1979 montrent qu’en moyenne, leur antipathie mutuelle était assez modérée. Les sentiments négatifs sont devenus de plus en plus forts cependant à partir du début des années 2000. Les sciences politiques appellent cela « une polarisation affective partisane » et c’est un sérieux problème dans une démocratie. Comme chacun des côtés diabolise de plus en plus l’adversaire, les compromis deviennent de plus en plus difficiles.

Une étude récente montre que des biais implicites et inconscients sont maintenant au moins aussi forts au sein des partis politiques qu’ils le sont en ce qui concerne les races.

Il est donc assez facile d’imaginer pourquoi des étudiants aujourd’hui peuvent être désireux de protection et plus hostiles à l’égard des opposants idéologiques que la génération passée. L’hostilité et la suffisance nourries par des émotions partisanes fortes peuvent être supposées ajouter de l’intensité à n’importe quelle croisade morale. Un principe de psychologie morale est que le « moralité attache et aveugle ». Une partie de ce que nous faisons quand nous posons des jugements moraux est d’exprimer notre allégeance à un groupe. Mais ceci peut interférer avec notre capacité à penser d’une façon critique. Reconnaître que le point de vue opposé à quelque mérite est risqué- vos coéquipiers peuvent vous considérer comme un traître.

Les médias sociaux rendent la contribution à une croisade, l’expression de la solidarité et l’outrage et la poursuite des traîtres extrêmement faciles. Face Book a été fondé en 2004 et depuis 2006, tout enfant âgé de plus de treize ans peut le joindre. Ceci signifie que la première vague d’étudiants qui ont passé leur adolescence avec Face Book ont intégré l’université en 2011 et ont passé leur diplôme uniquement cette année.

Andrew B. Myers

Ces premiers ” vrais indigènes des médias sociaux” peuvent être différents des générations antérieures sur la façon de partager des jugements moraux et se supportent dans des campagnes morales et des conflits.  Nous trouvons beaucoup à apprécier dans ces tendances, les jeunes adultes aujourd’hui sont engagés les uns par rapport aux autres, avec de nouvelles histoires, et avec des attitudes prosociales plus développées que lorsque la télévision était la technologie dominante. Mais les médias sociaux ont aussi fondamentalement modifié l’équilibre de pouvoir dans les relations entre étudiants et enseignants, ces derniers craignant de plus en plus ce que certains étudiants pouvaient faire subir à leur réputation et à leur carrière en suscitant des attaques en ligne contre eux.

Nous ne voulons pas faire l’hypothèse d’une causalité directe, mais la taux de troubles psychiques chez les jeunes adultes a augmenté, à la fois dans et hors des campus, lors des dernières décennies. Une partie de cette croissance est certainement due à de meilleurs diagnostics et à une plus grande volonté de chercher de l’aide, mais la plupart des experts semblent s’entendre sur le fait  que cette tendance est réelle. Presque tous les responsables de la santé mentale sur les campus ayant été consultés par l’ American College Counseling Association  en 2013, ont rapporté le fait que le nombre d’étudiants avec des problèmes psychologiques sévères était en augmentation dans leur université.  Le taux de détresse émotionnelle rapportée par les étudiants eux-mêmes est également élevé et en hausse. Dans une enquête de 2014 effectuée par l’American College Health Association, 54 % des étudiants questionnés disent qu’ils ont “ressenti une angoisse débordante” lors des derniers douze mois, plus de 49 % de plus que lors de la même enquête réalisée juste cinq années plus tôt. Les étudiants semblent rapporter plus de crises émotionnelles, beaucoup semblent être plus fragile, et ceci a certainement changé la façon dont les professeurs et les administrateurs échangent avec eux. La question est de savoir si ces changements dans la relation sont supposés faire plus de mal que de bien.

La cure de réflexion

Depuis des millénaires, les philosophes ont compris que nous ne voyons pas la vie comme elle est, nous y voyons une version déformée de nos espoirs, de nos peurs, et de nos attachements. Le Bouddha a dit : “ Notre vie est une création de notre esprit.” Marc Aurèle dit : “La vie est ce que tu te représentes.” La quête de la sagesse dans de nombreuses traditions, commence par cette considération. Les Bouddhistes de la première heure et les Stoïciens, par exemple, ont développés des pratiques pour la réduction des attachements, rendre la pensée plus clairvoyante et tendre vers la libération des tourments émotionnels de la vie mentale normale.

Les thérapies cognitives comportementales sont la mise en pratiques contemporaine de cette ancienne sagesse.  C’est le traitement non pharmaceutique le plus largement étudié pour la maladie mentale et c’est utilisé pour traiter la dépression, les troubles anxieux, les troubles de l’alimentation, et les addictions. Cela peut même être envisagé pour les schizophrènes. Aucune autre forme de thérapie ne fonctionne sur un éventail aussi large de problèmes. Les études montrent que c’est aussi efficace que les traitements antidépresseurs (comme le prozac) pour le traitement de l’anxiété et de la dépression. La thérapie est relativement rapide et facile à apprendre, après quelques mois d’entrainement, de nombreux patient peuvent l’appliquer seuls. Contrairement aux drogues, les thérapies cognitive-comportementales fonctionnent longtemps après que le traitement s’est arrêté, parce qu’elles apprennent au patient des compétences mentales qu’ils peuvent continuer à utiliser.

Le but est de minimiser les pensées déformées et de voir le monde d’une façon plus exacte. Vous commencez par apprendre les noms d’une douzaine ou plus de déformations cognitives communes (comme la généralisation, la négligence des aspects positifs, et le raisonnement émotionnel, voir la liste en bas d’article). Chaque fois que vous vous percevez comme aux prises avec l’une d’entre elles, vous la nommez, décrivez les faits de la situation, considérez des interprétations alternatives puis choisissez une interprétation des événements plus en accord avec ces faits. Vos émotions suivent cette nouvelle interprétation. Avec le temps, le processus devient automatique. Lorsque les gens améliorent leur hygiène morale de cette façon – lorsqu’ils se libèrent des pensées répétitives irrationnelles qui avait précédemment empli une part si importante de leur conscience- ils deviennent moins déprimés, anxieux ou irritables.

Le parallèle avec l’éducation officielle est clair : la thérapie cognitive-comportementale enseigne des compétences dans une bonne pensée critique, celle que les éducateurs luttent depuis si longtemps pour transmettre.  Suivant presque toutes ses définitions la pensée critique implique d’enraciner ses croyances dans des preuves plutôt que dans des émotions ou des désirs et apprendre comment chercher et évaluer ces preuves qui peuvent contredire vos hypothèses initiales. Mais est-ce que la vie sur les campus génère de la pensée critique ? Ou induit-elle les étudiants à penser d’une façon plus déformée.

Jetons un regard aux diverses tendances présentes dans le cursus universitaire au regard de ces déformations identifiées par les thérapies comportementalistes. Nous tirons leurs dénominations et leurs descriptions du livre populaire de David D. Burns « Se sentir bien » Feeling Good, ainsi que de la deuxième édition de «  Planification  et interventions de traitements pour la dépression et les désordres liés à l’anxiété «Treatment Plans and Interventions for Depression and Anxiety Disorders », de Robert L. Leahy, Stephen J. F. Holland, et  Lata K. McGinn.

L’approche du raisonnement émotionnel dans l’enseignement supérieur

Burns définit le raisonnement émotionnel comme assumant que « nos émotions négatives reflètent nécessairement la façon dont est vraiment la réalité : si je ressens ça, c’est donc que c’est vrai ». Leahy, Holland, et McGinn définissent ceci comme le fait de laisser « vos sentiments vous guider dans l’interprétation de la réalité ». Mais bien sûr les émotions ne sont pas toujours des guides fiables, lorsqu’ils ne sont pas canalisés, ils peuvent amener à s’en prendre aux autres qui n’ont rien fait de mal. La thérapie implique de sortir de cette idée que chacune de vos réponses émotionnelles représentent quelque chose de vrai et d’important le raisonnement émotionnel domine les débats et les discussions sur de nombreux campus. La plainte que les propos de quelqu’un puisse être “offensants”  n’est pas seulement l’expression de votre propre sentiment d’ “offense”. C’est plutôt l’accusation publique que le locuteur a fait  quelque chose d’objectivement déplacé. C’est une exigence qu’il s’excuse et soit puni par une autorité quelconque pour avoir commis une offense.

Il y a toujours eu des gens pour croire qu’ils avaient le droit de ne pas être offensés. Cependant, à travers l’histoire américaine – de l’ère victorienne aux militants de la liberté de parole  des années 60 70- les radicaux ont poussé les limites et se sont moqués des sensibilités dominantes. Par contre, dans les années 80, des campus ont commencé à se centrer sur la prévention du discours offensif, tout spécialement sur ceux qui pouvaient être blessants pour les femmes et les groupes minoritaires.  La préoccupation sous-jacente était louable, mais elle a rapidement produit un résultat absurde.

Que faisons-nous à nos étudiants si nous les encourageons à développer une extrême susceptibilité juste avant de quitter le cocon familial de la protection adulte ?

 Parmi les exemples les plus précoces se situe l’incident dénommé “du buffle d’eau” de l’Université de Pennsylvanie. En 1993, l’université à accusé un étudiant né en Israël de harcèlement racial après qu’il ait crié « La ferme, espèce de buffle d’eau » à un groupe de femmes noires qui faisaient du bruit pendant la nuit à l’extérieur du dortoir. De nombreux enseignants et commentateurs à l’époque ne voyaient pas comment le terme “buffle d’eau”  ( une traduction littérale d’une insulte en Hébreu qui s’applique à une personne indélicate et chahuteuse) pouvait être une injure raciale à l’encontre d’Afro-américains et le résultat fût de transformer le cas en nouvelle internationale.

Les exigences du droit à ne pas se sentir offensé ont continué à augmenter depuis et les universités ont continué à les privilégier. Dans un cas particulièrement choquant en 2018, par exemple, l’Université d’Indiana-Purdue a déclaré un étudiant blanc coupable de harassement racial parce qu’il lisait un ouvrage intitulé «  Notre dame vs Le Klan ». Le livre honore l’opposition estudiantine au Ku Kkux Klan lorsqu’il marcha sur Notre Dame en 1924. Néanmoins, la photo sur la couverture a offensé au moins un des partenaires de cet étudiant (il était agent d’entretien en même temps qu’étudiant) et cela a été suffisant pour qu’il soit déclaré coupable par le Affirmative Action Office.

Ces exemples peuvent sembler extrêmes mais le raisonnement derrière eux s’est banalisé lors de ces dernières années. L’an dernier, à l’Université de Saint Thomas dans le Minnesota, un événement appelé “Hump  day , le jour de la bosse”, qui devait autoriser à caresser un chameau a été brutalement annulé. Des étudiants avaient créé un groupe sur Face Book  où ils protestaient contre l’événement en raison de sa cruauté animale, du fait qu’il était un gaspillage d’argent et de son manque de sensibilité aux habitants du Moyen -Orient. L’inspiration pour le chameau est certainement venue d’une publicité télévisée populaire dans laquelle un chameau flâne dans des bureau, célébrant le « Jour de la bosse »  et ne fait à aucun moment référence au habitants du Moyen Orient.  Néanmoins, le groupe à l’origine de l’événement a annoncé sur sa page Face Book, que celui-ci serait annulé parce que : “le programme divisait les gens et créerait un environnement inconfortable et éventuellement dangereux.”

Parce qu’il existe un large bannissement dans les cercles académique à propos du « blâme de la victime », il est généralement considéré comme inacceptable de questionner le caractère raisonnable ( sans parler de la sincérité) des états émotionnels que quelqu’un, particulièrement lorsque ceux-ci sont liés à une identité groupale.  L’argument si mince de « je suis offensé » est un atout imbattable.  Ceci conduit à ce que Jonathan Rauch, un éditeur contribuant à ce magazine, nomme : « la loterie de l’offense » dans laquelle les parties opposées utilise la plainte contre l’offense comme un gourdin. » Dans le processus, la barre de ce qui est considéré comme un discours inacceptable se baisse de plus en plus.

Depuis 2013, de Nouvelles pressions de la part du gouvernement ont renforcé cette tendance. Les statuts anti-discrimination  régulent le harcélement et les traitements inégalitaires basés sur le sexe, la race, la religion et les origines nationales.  Jusqu’à récemment le Département de l’éducation pour les droits civiques (Department of Education’s Office for Civil Rights) reconnaissait qu’un discours doit être “objectivement offensant” avant qu’il puisse être l’objet d’une plainte pour harcèlement sexuel. Il se devait de passer le test de la « personne raisonnable ». Pour être prohibé, le Comité a écrit en 2003, que le discours ouvertement harcelant se devait d’aller “au-delà la simple expression de vues, mots, symboles ou pensées que certaines personnes peuvent trouver offensantes. “

Mais en 2013, le Département de la justice et de l’éducation (Departments of Justice and Education) a largement étendu la définition du harcèlement sexuel pour y inclure des conduites verbales étant simplement “malvenues”. Par crainte d’investigations fédérales, les universités appliquent maintenant ces standards- définissant les discours de harcèlement malvenus – pas seulement à l’égard du sexe mais aussi de la race, de a religion, et du statut de vétéran également. Tout le monde est supposé s’appuyer sur ses émotions pour décider si un commentaire par un étudiant ou par un professeur est malvenu et mérite une plainte pour harcèlement.  Le raisonnement émotionnel est maintenant accepté comme preuve.

Si nos universités enseignent à leurs étudiants que leurs émotions peuvent être efficacement utilisés comme des armes. Ou au moins comme des preuves lors des procédures administratives – alors elles apprennent à nos étudiants à nourrir une sorte d’hypersensibilité qui les conduira à des conflits sans nombre à l’université et ailleurs. Les écoles peuvent enseigner aux étudiants des modes de pensée qui vont endommager eus carrières, leurs amitiés et leur santé mentale.

Les prédictions de bonne-aventure et les déclencheurs d’avertissements.

Burns définit la prédiction de bonne-aventure comme « anticipant que les choses vont mal tourner »“ et se sentir « convaincu que votre prédiction est un fait déjà établi » Leahy, Holland, et McGinn la définissent comme « prédire le futur négativement » ou voir des dangers potentiels dans une situation quotidienne. La croissance récente de déclencheurs d’avertissement sur des demandes de lectures avec des contenus provocateurs est un exemple de ces prédictions.

L’idée que les mots (ou les odeurs ou n’importe quel stimuli des sens) peuvent déclencher le retour de souvenirs d’un passé traumatique – ou une peur intense qu’il puisse se répéter – est connue au moins depuis la Première guerre mondiale, quand les psychiatres commencèrent à traiter les soldats pour ce qui s’appelle maintenant les désordres  du stress post-traumatiques.

Mais les avertissements de contenus explicites semblent avoir émergés plus récemment, lors des contrôles de messages du début de l’internet. Les avertissements devinrent particulièrement prévalents dans les forums d’auto-aide et féministes où ils permettaient aux lecteurs qui avaient subis un événement traumatique d’éviter les contenus comme des agressions sexuelles afin de ne pas déclencher de souvenirs ou de crises de panique. Les outils de recherche indiquent que l’expression n’est passé dans le domaine courant que vers 2011, s’est répandue en 2014 et a atteint des records en 2015. L’usage d’avertissements sur les camus semblent avoir suivi la même tendance, apparemment du jour au lendemain, des étudiants demandant aux universités dans tout le pays que les professeurs les informent avant d’évoquer du matériel qui puisse impliquer une réponse émotionnelle négative.

En 2013,  un groupe de travail compose d’administrateurs, d’étudiants, de récents diplômés et d’un membre de la faculté de l’Université Oberlin, dans l’Ohio a mis en ligne un guide de ressources pour les facultés. (qui fut ensuite retiré sous la pression  de la faculté). Il comprenait une liste de thèmes susceptibles  des déclencheurs d’avertissement. Ces thèmes incluaient le classisme et les privilèges, parmi d’autres. Le groupe de travail recommandait que le matériel qui pouvait déclencher des réactions négatives au sein des étudiants soit complètement évité à moins qu’ils ne “ contribuent directement ” à des objectifs pédagogiques et il suggérait que les oeuvres trop importantes pour être évitées soient déclarées optionnelles.

Il est difficile d’imaginer comment des romans impliquant le classisme et les privilèges puissent provoquer ou réactiver le genre de terreur typiquement impliquée dans les PTSD. En fait, les déclencheurs d’avertissements sont plutôt demandés pour une longue liste d’idées ou d’attitudes que certains étudiants considèrent comme offensives politiquement parlant, au nom d’une prévention des torts causés à d’autres étudiants. C’est un exemple de ce que les psychologues nomment «  le raisonnement motivé » – nous générons spontanément des arguments pour étayer la conclusion que nous voulons tirer. Lorsque vous avez trouvé quelque chose d’haineux, il est facile d’argumenter que l’exposition à cette même chose pourrait traumatiser d’autres individus.  Vous croyez savoir comment les autres vont réagir et leur réaction pourrait être catastrophique.  Prévenir cette dévastation devient une obligation morale pour l’ensemble de la communauté. Les ouvrages qui ont été considérés par les étudiants comme susceptibles de déclencher des avertissements pendant les deux dernières années incluent Mrs Dalloway de Virginia Woolf ( à Rutgers pour des “inclinaisons suicidaires”) et les Métamorphoses d’Ovide ( à Colombia, pour “agression sexuelle”)

L’essai de Jeannie Sukdans le New Yorker  décrit les difficultés à enseigner les lois sur le viol en ces temps de «  déclencheurs d’avertissement ». certains étudiants, écrit-elle ont fait pression sur les professeurs afin qu’ils évitent d’aborder les sujet de façon à se protéger et à protéger les élèves d’une potentielle détresse.  Suk compare ceci à des étudiants en médecine qui veut devenir chirurgien mais a peur d’éprouver de a détresse si il voit ou s’approche du sang. »

Cependant, il y a un problème plus important avec ces « déclencheurs d’avertissements ». Selon les principes de psychologie, l’idée même d’aider les personnes atteintes d’anxiété à éviter les choses qu’elles craignent est une erreur.  Une personne qui est bloquée dans un ascenseur pendant une panne de courant peut se mettre à paniquer et à penser qu’elle va mourir. Cette expérience effrayante peut modifier ses connexions neuronales dans l’amygdale entraînant une phobie des ascenseurs.  Si vous voulez que cette femme garde cette peur à vie, vous devriez lui faire éviter les ascenseurs.

Mais si vous voulez retourner à la normale, vous devriez appliquer les principes de Ivan Pavlov et la guider vers un processus nommé « thérapie de l’exposition ». Vous pourriez commencer par demander à cette femme de simplement regarder à l’ascenseur de loin – en étant dans le hall d’un immeuble par exemple.  Si rien de désagréable ne se produit alors – si la peur n’est pas « renforcée », elle va alors commencer à faire de nouvelles associations : les ascenseurs ne sont pas dangereux. Jusqu’à ce que l’appréhension commence à diminuer. (Cette réduction de la peur est nommée « habituation »). Ensuite, dans les jours qui suivent, vous pourrez lui demander de se rapprocher, puis un eu plus tard d’appuyer sur le bouton, et à la fin, de monter jusqu’u premier étage. C’est ainsi que l’amygdale peut être reconnectée afin d’associer une situation auparavant source de peur avec la sécurité ou la norme.

Les étudiants qui demandent des déclencheurs d’avertissement peuvent avoir raison de craindre que certains de leurs pairs puissent avoir la mémoire de traumatismes qui peuvent se réactiver à la lecture. Mais ils ont tort de vouloir empêcher ces réactivations. Les étudiants avec des PTSD devraient évidemment suivre un traitement mais ils ne devraient pas  chercher à éviter  la vie normale, avec toutes ses opportunités pour l’habituation. Les discussions en classe sont des endroits sûrs pour se trouver exposé à un rappel incidentel du traumatisme. ( comme le terme : violer)  Il est peu probable qu’une discussion sur la violence débouche sur de la violence mise en acte, c’est donc une bonne façon d’aider les étudiants à modifier les associations qui sont inconfortables Et il est préférable qu’ils acquiert leur habituation à l’université parce que le monde en dehors sera beaucoup moins disposé à aménager ces demandes de déclencheurs d’avertissement ou d’exclusion.

L’usage étendu des déclencheurs d’avertissement peut aussi déclencher des habitudes mentales malsaines dans le groupe plus large des étudiants qui ne souffrent pas de PTSD ou autre symptôme d’anxiété. Les gens acquièrent leurs peurs pas seulement à partir de leurs expériences passées mais dans l’apprentissage social également. Si tout le monde autour de vous se comporte comme si quelque chose était dangereux, ascenseurs, certains voisinages, romans décrivant le racisme – alors vous courez le risque d’acquérir cette peur également. La psychiatre Sarah Roff  a développé sur ce point l’an passé dans un article en ligne pour The Chronicle of Higher Education. « Un de mes plus grands soucis, écrit-elle, est que ceci ne s’applique pas seulement pour ceux et celles souffrant de traumatismes mais pour tous les étudiants, créant une atmosphère dans laquelle ils soient encourages à croire qu’il y a quelque chose de dangereux et de risqué à discuter des différents aspects de notre histoire. »

Le nouveau climat est lentement institutionnalisé, et il affecte ce qui eut être dit dan la classe, même sur la base d’une discussion ou d’un débat.

Dans un article publié dans Inside Higher Ed, sept professeurs de lettres ont écrit que les déclencheurs d’avertissement avaient déjà un «  effet effrayant sur leur enseignement et leur pédagogie » Ils rapportent que certains de leurs collègues reçoivent des «  appels des recteurs ou d’autres administrateurs faisant des recherches sur les plaintes  d‘étudiants  disant qu’ils ont inclus des contenus «  déclencheurs »  dans leurs cours, avec ou sans avertissement. » Un déclencheur d’avertissement, écrivent-ils “ sert comme garantie que les étudiants n’éprouveront un inconfort inattendu et implique que s’ils l’éprouvent, un contrat aura été rompu. » Quand les étudiants en viennent à attendre des déclencheurs d’avertissement pour n’importe quel contenu qui les fait se sentir mal à l’aise, la façon a plus facile pour l’université de ne pas s’attirer des ennuis est d’éviter les contenus qui dérangent les élèves les plus sensibles de la classe.

Amplification, labellisation et micro-agressions.

Burns définit l’amplification comme « le fait d’exagérer l’importance des choses » et Leahy, Holland, et McGinn définissent la labellisation comme «  l’assignation de traits globaux négatifs sur vous-mêmes ou sur les autres. » La tendance récente dans les universités de mettre au jour du supposé racisme, sexisme, classisme etc. ou des micro-agressions discriminantes n’enseigne pas incidemment aux élèves à se concentrer sur des affronts accidentels ou légers. Son but est que les étudiants se concentrent sur eux-mêmes puis relabellisent les individus qui ont fait ces remarques comme agresseurs.

Le terme de microaggression est apparu dans les années 1970 et se rapporte à des affronts racistes subtils et inconscients. La définition a été étendue récemment afin d’inclure tout ce qui peut être perçu comme discriminant sur virtuellement n’importe quelle base.  Par exemple, en 2013, un groupe d’étudiants  à l’ UCLA ont entamé un sit-in pendant un cours donné par Val Rust,  un Professeur en Sciences de l’éducation. Le groupe a lu une lettre exprimant ses inquiétudes à l’égard de l’hostilité du campus à l’égard des étudiants de couleur. Bien que Rust n’ait pas été explicitement nommé, le groupe a tout à fait clairement critiqué son enseignement comme micro-agressif. En corrigeant la grammaire et l’orthographe de ses étudiants, Rust a noté qu’un des étudiants avait mis à tort une majuscule à indigène.  Le groupe a déterminé que mettre une minuscule au I était une insulte à l’étudiante et à son idéologie.

Même plaisanter à propos des micro-agressions peut être vu comme une micro-agression, entraînant une punition. L’automne dernier, Omar Mahmood, a un étudiant de l’Université du Michigan a écrit un article satirique pour une publication conservatrice  The Michigan Review,  se moquant de ce qu’il voyait de la tendance sur le campus à voir des micro-agressions dans à peu près n’importe quoi. Mahmood était aussi employé dans le journal du campus, The Michigan Daily. Les éditeurs du Daily dirent que la façon dont Mahmood s’était moqué satiriquement les expériences de ses collaborateurs réguliers et des communautés minoritaires sur le campus … créait un conflit d’intérêt.

The Daily s’est débarrassé de Mahmood après qu’il ait décrit l’incident sur deux site web, The College Fix et The Daily Caller.  Un groupe de femmes a plus tard vandalisé la porte d’entrée de Mahmood avec des œufs, des hot dogs, des chewing-gums avec un message qui disait : « Tout le monde te hait, violent connard ».   Quand la parole en vient à être considérée comme une forme de violence,  le protectionnisme vindicatif peut justifier une réponse hostile et peut-être même violente.

En Mars, la direction des étudiants de l’Université d’Ithaca, dans l’upstate New York, est allée jusqu’à proposer la création d’un système de report de micro-agressions anonymes. Les sponsors des étudiants envisageaient certaines formes d’actions disciplinaires contre les “oppresseurs” engagés dans des discours de dénigrement. Un des sponsors du programme a dit que “bien que les faits ne demanderont pas tous un procès ou une  sorte de brutale punition”,   elle voulait que ce programme soit « une sorte  mémoire enregistrée avec un impact”.

Il est certain que les gens font des remarques sexistes ou racistes subtiles ou finement voilées sur les campus, et il est normal que les étudiants posent des questions sur de tels faits. Mais la montée du centrement sur les micro-agressions ajoutée à la légitimation du raisonnement émotionnel est une formule pour un état d’outrage constant, même à l’encontre d’intervenants bien intentionnés essayant d’engager une discussion authentique.

Que faisons-nous quand nous encourageons nos étudiants à déveloper une susceptibilité hypertrophiée pendant les années juste avant qu’ils quittent le cocon de la protection adulte et entre dans le monde du travail ? Ne peut-on créer de meilleures réactions et accorder à chacun le bénéfice du doute.

Enseigner aux étudiants à catastrophiser et à avoir une tolérance zéro.

Burns  définit la « catastrophisation » catastrophizing comme une sorte de développement qui change «  tout évènement banal en un monstre cauchemardesque ». Leahy, Holland, et McGinn le définissent comme le fait de « croire que ce qui s’est produit ou va se produire » est « si horrible et insupportable que vous n’allez pas être capable de le supporter. » Les demandes de déclencheurs d’avertissement impliquent la catastrophisation, mais cette façon de penser s’applique à d’autres zones du campus également.

La rhétorique catastrophiste à propos des dangers physiques est utilisée par les administrateurs des campus plus fréquemment qu’on pourrait le penser. Quelquefois, semble-t-il, avec des fins cynique à l’esprit. Par exemple les administrateurs de la Bergen Community College, dans le New Jersey ont suspendu un professeur, Francis Schmidt, a posté une photo de sa fille sur son compte Google. La photo la montrait dans une posture de yoga, portant un teeshirt où était inscrit « Je prendrai ce qui est mien avec le feu et le sang », une citation du film de HBO Game of Thrones. Schmidt avait effectué une requête contre l’école deux mois plus tôt pour avoir été exclu d’un congé sabbatique.  La citation a été interprétée comme une menace par l’administrateur du campus, qui a reçu une notification après que Schmidt ait posté la photo, elle avait été envoyée, automatiquement à tout une groupe de ses contacts. Selon Schmidt, un responsable de la sécurité de Bergen sprésent au meeting entre les administrateurs qui a suivi pensait que le mot « feu » pouvait se référer à un AK-47s.

Puis on peut trouver cette sage datant de huit années à l’Université de Valdosta State en Georgie, où les étudiants ont été renvoyés suite à une protestation contre la construction d’un parking en postant un collage supposé « menaçant » sur Face Book. Ce collage décrivait la structure à venir comme un Parking memorial, une plaisanterie se référant aux propos du Président de l’université affirmant que ce garage ferait partie de son héritage. Le Président a conclu de ce collage qu’il menaçait sa vie.

Il ne devrait pas sembler surprenant que les étudiants montrent des sensibilités similaires. Dans l’Université de   Central Florida en 2013,  par exemple Hyung-il Jung, un conseiller en comptabilité a été suspendu après qu’un étudiant est rapporté qu’il avait fait  un commentaire menaçant pendant une cours. Jung a expliqué Orlando Sentinel  que le contenu sur lequel il travaillait était difficile et qu’il avait noté que les visages  étaient contractés, alors il a fait une plaisanterie ; « Il semble que vous êtes lentement suffoqués par ces questions », se rappelle-t-il avoir dit : «  Je suis pris d’une folie meurtrière ou quoi ? ».

Après que l’étudiant eut rapporté ce commentaire de Jung, un groupe d’une vingtaine de personnes ont envoyé des emails à l’administration expliquant qu’il s’agissait d’une clairement d’une plaisanterie. Malgré cela, Jung a été suspendu de toute intervention dans le champ universitaire et obligé de faire établir un certificat par un professionnel de la santé attestant qu’il « n’était pas une menace pour lui-même ou pour les membres de la communauté universitaire. » avant de pouvoir être autorisé à revenir sur le campus.

Tout ceci nous enseigne que des individus intelligents réagissent d’une façon outrancière à des propos anodins, font des montagnes de détails et cherchent la punition pour tous ceux dont les mots pourraient mettre mal à l’aise n’importe qui.

Filtre mental et saison de désinvitation

Comme Burns le définit, le « filtrage mental » est une façon de  « sélectionner les détails négatifs  dans toutes les situations et de ne se concentrer que sur eux, et donc de percevoir que l’ensemble de la situation est négative. »

Leahy, Holland, et McGinn se réfère à ceci comme « filtre négatif », qu’ils définissent comme étant « centré presque exclusivement sur le négatif et rarement sur le positif ». Lorsqu’il est appliqué à la vie sur le campus, le filtrage mental permet des démonisations simplettes.

Les étudiants et les membres de la faculté en grand nombre se sont mode lés   sur cette distortion cognitive pendant la  « disinvitation season. » de 2014.

C’est le moment de l’année –  généralement au début du Printemps, ou les noms des intervenants de la cérémonie de remise des diplômes sont annoncés et où les étudiants et les professeurs exigent que certains soient «  désinvités » à cause des choses qu’ils ont pu faire ou dire. Selon les informations rassemblées par la Foundation for Individual Rights in Education, aux USA, depuis 2000, au moins 240 campagnes ont été menées afin d’empêcher des personnages publics d’apparaître lors d’événements sur les campus, la plupart d’entre elles ayant eu lieu depuis 2009

Considérons deux des cibles les plus connues de ces désinvitations : l’ancienne Secrétaire d’état Condoleezza Rice et la Directrice du Fond monétaire international Christine Lagarde, qui fût la première femme à devenir ministre des finances d’un pays du G8 et la première femme à la tête du FMI. Ces deux intervenants auraient pu être considérés comme des modèles de grand succès pour les étudiantes, et Rice pour les étudiants minoritaires également. Mais les critiques, en fait, ont annulé tout ce qui pouvait émerger de positif de leurs interventions.

Les membres de la communauté académique bien sûr devraient être libre de poser des questions sur le rôle de Rice dan la guerre d’Irak ou de considérer d’un œil sceptique la politique du FMI. Mais le fait de disqualifier une partie du curriculum d’un individu doit-il l’empêcher de partager ses points de vue ?

Si la culture des campus génère l’idée que les visiteurs doivent être “ purs” , avec des CV qui n’offensent jamais la sensibilité généralement libérale de gauche des campus, alors les études supérieures auront effectué un nouveau pas vers l’homogénéité intellectuelle et la création d’un environnement dans lequel les étudiants rencontrent rarement des points de vue divers.  Et les universités auront réenforcé la croyance qu’il est naturel de filtrer les éléments positifs. Si les étudiants croient qu’ils  ne peuvent rien apprendre  de gens qu’ils n’aiment pas ou de ceux avec lesquels ils ne sont pas d’accord, nous les aurons desservis sur le plan intellectuel.

Que peut-on faire maintenant ?

Les tentatives pour protéger les étudiants contre les mots, les idées, et les gens qui pourraient leur causer un inconfort émotionnel sont mauvais pour eux. Ils sont mauvais pour le lieu de travail, qui vont se trouver pris dans un bourbier de procédures sans fin si les attentes des étudiants pour leur sécurité sont entendues. Elles sont mauvaises pour la démocratie américaine, qui est déjà paralysée par un esprit partisan qui empire. Quand les idées, les valeurs, et les discours de l’autre côté ne sont pas seulement considérés comme faux mais comme volontairement agressifs à l’endroit de personnes innocentes, il est difficile d’imaginer le genre de respect mutuel, de négociation et de compromis requis pour transformer la politique en jeu à solde positif.

Plutôt que de protéger les étudiants contre des mots ou des idées qu’ils rencontreront inévitablement,  les universités devraient faire leur possible pur les équiper afin qu’ils puissent s’épanouir dans un monde plein d’idées et de mots qu’ils ne peuvent pas contrôler. Une des grandes vérités  apprises par le Bouddhisme ( et le Stoïcisme, l’Indouisme et de nombreuses autres traditions) est que vous ne pouvez jamais atteindre le bonheur en essayant de rendre le monde conforme à vos désirs. Mais que vous pouvez contrôler vos désirs, vos habitudes et vos pensées.  Ceci, bien sûr est le but de la thérapie cognitive-comportementale. Avec ça à l’esprit, voici quelques-unes des étapes qui peuvent aider à retourner le sens du courant de la mauvaise pensée sur les campus.

Le pas le plus important dans la bonne direction n’implique pas  les administrateurs de la faculté mais plutôt le gouvernement fédéral, qui devrait libérer les universités de la peur d’investigations déraisonnables et de sanctions par le Département de l’éducation. Le Congrès devrait définir le harcèlement entre pairs selon la définition de la Cour suprême selon les standards du cas de Davis v. Monroe County Board of Education. en 1999  qui dit qu’un seul commentaire ou une remarque irréfléchie fait par un étudiant n’est pas l’équivalent d’un harcèlement, le harassement implique un modèle de comportement objectivement agressif d’un étudiant sur un autre et qui a des conséquences sur l’accès de celui-ci à son éducation.

Appliquer les standards de Davis pourrait aider à éliminer la tendance de l’université à policer le discours étudiant avec tant de zèle.

Les universités elles-mêmes devraient essayer d’éveiller la conscience à propos du besoin d’équilibre entre la liberté de parole et le besoin de favoriser l’accueil de tous les étudiants. Parler ouvertement à propos de telles valeurs importantes mais conflictuelles est la sorte de défi que toute communauté diverse mais tolérante doit apprendre à se lancer. Les codes de discours restreint devraient être abandonnés.

Les universités devraient également officiellement et fortement décourager les déclencheurs d’alerte. Elles devraient adopte les conclusions du rapport des Professeurs de  l’American Association of University qui note : «  La présomption que les étudiants ont besoin d’être protégés plutôt que défiés dans une classe est à la fois infantilisante et anti-intellectuelle. » Les Professeurs devraient  être libres d’utiliser des déclencheurs d’avertissement  si ils le croient bons, mais en décourageant explicitement cette pratique, les universités aideraient à fortifier la faculté contre les  demandes de plaintes des étudiants dans de tels cas.

Finalement, les universités devraient repenser les compétences et les valeurs à privilégier pour leurs étudiants. Actuellement, beaucoup de programmes d’orientation pour les étudiants en licence tentent de développer la sensibilité des étudiants d’une façon quasiment impossible.  Enseigner aux étudiants à éviter de provoquer involontairement des offenses est un but important, spécialement quand les étudiants viennent de milieux et de cultures différents. Mais les étudiants devraient également apprendre à vivre dans un monde empli d’offenses potentielles. Pourquoi ne pas leur apprendre à pratiquer la thérapie cognitive-comportementale  ? Etant donné le niveau élevé et croissant des maladies mentales, ce simple pas pourrait être un soutien des plus humains qu’une université puisse faire. Le coût et l’investissement en temps pourraient être maintenus bas, on pourrait ajouter l’usage de quelques sites web ou d’applications à des entrainements de groupe. Mais le résultat pourrait être rentable de plusieurs façons.  Par exemple, un vocabulaire partagé touchant le raisonnement, les distortions communes, et l’usage approprié des preuves afin de tirer des conclusions qui faciliteraient la pensée critique et un réel débat. Cela calmerait aussi l’état d’outrage perpétuel qui semble avoir absorbé certaines universités, permettant aux étudiants de pouvoir ouvrir leurs esprits plus largement aux nouvelles idées et aux nouvelles personnes. Un plus grand engagement dans les débats  publics officiels sur les campus et aux assemblées dans une faculté plus diverse politiquement pourraient servir ce but.

Thomas Jefferson, en fondant l’université de Virginie  a dit :

Cette institution sera basée sur la liberté infinie de l’esprit humain. Parce qu’ici, nous ne sommes pas effrayés de suivre la vérité où qu’elle mène, ni de tolérer les erreurs tant que la raison est maintenue libre pour les combattre. Nous croyons que c’est encore- et sera toujours- la meilleur attitude pour les universités américaines. Facultés, administrateurs, étudiants, et le gouvernement fédéral ont tous un rôle à jouer afin de restaurer les universités dans leur mission historique.”

Power, identity, and speech in the new American university
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Traduction : Elisabeth Guerrier

L’âge de la décadence/ Ross Douthat/ Deuxième partie

The age of decadence

Lien Première partie

IV.

 Avec cette stagnation vient la torpeur sociale. L’Amérique est un pays plus paisible que dans les années 70 ou 90, avec un taux de crimes plus bas, des rues plus sûres et des enfants mieux éduqués. Mais c’est aussi un pays où tous les américains de valeur,  ayant envie de bouger ont remarquablement décliné : les américains ne vont plus «  vers l’Ouest », (ou vers le Sud, l’Est ou le Nord) à la recherche d’une opportunité comme ils le faisaient il y a cinquante ans. Le taux de déménagements d’état à état est tombé de 3,5% au début des années 70 à 1 ,4% en 2010.  De même que les américains ne changent plus d’emploi aussi souvent qu’ils le faisaient.  Avec tous les discours survoltés sur la formation continue et l’auto-entreprise, toutes les peurs du travail précaire, les Américains sont moins susceptibles de changer d’employeurs que ceux d’il y a une génération.

Mais ces jeunes gens bien élevés  sont plus déprimés que les cohortes précédentes, moins susceptibles de conduire ivres  ou de tomber enceinte mais plus enclin à être dangereux pour eux-mêmes. Elle est aussi la génération la plus médicamentée de l’histoire, des médicaments prescrits pour les ADHD aux antidépresseurs prescrits aux adolescents anxieux, et la plupart de ces médicaments sont prescrits pour se calmer, offrant une expérience d’adoucissement plutôt que qu’un pic d’excitation. Pour les adultes, le choix croissant de la drogue est celui de la marijuana, dont les utilisateurs types sont des individus décontractés et pas dangereux., dans les vapeurs du confort, l’expérience de la stagnation est un moment plutôt agréable.

Et puis nous avons la crise des opioïdes, dont l’ampleur parmi les plus malheureux de Américains blancs est passé quasiment inaperçue parmi l’élite pendant un certain temps parce que la drogue elle-même calme au lieu d’enflammer, fournissant une euphorie gentille qui permet à son usager de simplement s’échapper jour après jour et morceau par morceau, sans causer d’ennui à qui que ce soit.  Le meilleur livre sur cette épidémie, écrit par le journaliste Sam Quinones, a pour titre « Dreamland », ce n’est pas par hasard.

Au pays des mangeurs de lotus, les gens sont également moins susceptibles d’investir dans la future au sens littéral du terme. Les Etats-Unis avaient anciennement un des taux de naissances les plus élevé de tous les pays en voie de développement mais depuis la Grande récession, il a décru rapidement, convergeant vers le taux en-deçà du taux de remplacement des pays développés.  Le déclin démographique aggrave la stagnation économique, les économistes qui le prennent en compte continuent d’en découvrir les effets secondaires désolants.  Une analyse de 2016 a montré qu’un accroissement de 10% de la fraction de la population de plus de 60 ans fait baisser le PIB par tête et par état de 5,5 %. Un article de 2018 a montré que les compagnies sur un marché du travail plus jeune sont plus innovantes, une autre qu’une société vieillissante permet de comprendre la croissance des monopoles et le taux déclinant des start-ups.

Cet effet en boucle- dans lequel la stérilité nourrit la stagnation, qui elle-même décourage la procréation, qui elle plonge la société toujours plus profondément dans la vieillesse – fait du déclin démographique un exemple clair de la façon dont la décadence submerge une civilisation. Dans le courant de la plupart de l’histoire occidentale, le taux de naissance déclinant avait des répercussions immédiates sur le bien-être de tous, les victoires sur la mortalité infantile, sur les économies agraires pénibles, sur le confinement des attentes des jeunes femmes. Mais une fois que nous franchissons la limite d’un permanent taux de naissance situé sous le taux de remplacement, la pénurie des naissances commence à atteindre les véritables forces ( jeunesse, prises de risques, dynamisme) nécessaires à une croissance continue, signifiant que tout gain pour le bien-être de l’individu se fait aux dépends du futur.


V.

Maintenant, le lecteur va probablement émettre une objection évidente à ce portrait de sénescence et de stagnation : et la politique ?  Est-ce qu’une société décadente reproduirait vraiment les jours de rage de 1969 sur les médias sociaux,  avec des foules en ligne s’agglutinant et les vieux extrêmes de retour ? Cela produirait-il une poussée populiste et un renouveau socialiste, une guerre civile si polarisée que les américains pourraient confondre le travail de hackers russes avec les convictions sincères de leurs concitoyens ? Est-ce qu’elle élirait Donald Trump ?

Etrangement, la réponse est peut-être : « Oui ». A la fois le populisme et le socialisme, Trump et Sanders représentent les expressions du mécontentement face à la décadence. Les rébellions contre le management technocratique de la stagnation qui a défini l’ère Obama, « Make America great again » est le slogan d’un futur réactionnaire,  un hurlement contre un avenir qui n’était pas du tout ce qui avait été promis, et la révolution de Sanders promet que ce que la gauche a perdu pendant l’ère Reagan peut être reconquis, et la montée de l’utopie recommence une fois de plus.

Mais le désir pour un avenir différent ne va que jusqu’à un certain point et en terme pratique, le populisme ne s’est avéré qu’une impasse nouvelle et plus profonde. Du Washington de Trump aux capitales d’Europe, la politique est maintenant polarisée sur des forces anti-établissement qui ne sont pas prêtes à gouverner et un établissement trop mal-aimé pour pouvoir effectivement gouverner.

Les structures du système occidental, la constitution américaine et l’état administrative, le fédéralisme à moitié construit de l’Union européenne, craquent de toutes parts et sont de toute sparts critiquées. Mais notre impasse les rend imperméables à de potentielles réformes, sans parler de révolution. Les nationalistes européens les plus actifs ne veulent pas quitter l’Union européenne, et le premier mandant de Trump a été en fait identique au second mandat d’Obama, avec des législations avortées et des ordres exécutifs contestés, et des lois créées principalement par des négociations entre la bureaucratie et les tribunaux.

IL existe une présidence virtuelle de Trump dont les déprédations terrifient les libéraux, une qu’on sent sur Fox news dans laquelle Trump va de point fort en point fort. Mais la réalité est plus proche du genre que le président connait le mieux, la télé-réalité , que d’un réel retour de l’histoire. ( Le récent State of the Union de Trump, avec sa théâtralité et sa déclaration prématurée de victoire sur la décadence en a été une preuve marquante.)

Tout comme dans une culture politique plus étendue, la folie des foules en ligne, la façon dont internet a permis le retour de certaines formes d’extrémismes politique et la prolifération des théories conspirationnistes – oui, si notre décadence doit s’achever dans le retour de grands combats idéologiques et des combats de rue politisés, ceci peut être le début de la fin.

Mais nos batailles reflètent encore ce que Barzun nomme “ les impasses de notre époque” – l’affaire Kavanaugh rejouant l’audition de Clarence Thomas, les débats sur le politiquement correct nous ramenant en arrière de combats qui étaient frais et nouveaux dans les années 70 et 80. L’hystérie manifestée face à ces combats peut ne rien représenter  de plus que la façon dont une société décadente se débrouille avec ses passions politiques, en encourageant les individus à faire croire en l’extrémisme, à rejouer les années 30 ou 60 sur les médias sociaux, à approcher la politique radicale comme un sport, un loisir, un stimulant pour les endorphines, qui ne met rien de leur relativement confortable vie  en danger.

Fermez Twitter, déconnectez Face Book, éteignez votre television et que voyez vous de l’ère Trump aux USA ? Des campus tumultueux ?  Non. La petite vague de manifestations sur les campus, dont la plupart étaient centrées sur des querelles de clocher a connu un pic avant Trump et a diminué depuis. Des émeutes urbaines ? Non. La lueur post-Ferguson s’est éteinte. Une vague de violence politique ?  Une petite pointe peut-être mais plus proche des tueries de masse que des clashes politiques l des années 30 ou 60., dans la mesure où elle implique des individus perturbés se déclarant chevalier errants et allant chercher le massacre plutôt que des mouvements organisés avec un but précis quelconque.

L’ère du dérangement politique via Internet est partiellement responsable des suprématistes blancs s’excitant les uns les autres jusqu’à la folie, ou du supporter de Sanders qui a tenté de massacrer des Républicains à un match de Baseball organisé par le Congrès en 2017. Mais ces épisodes sont terribles mais néanmoins exceptionnels, ils n’ont pas encore établi un modèle qui puisse ressembler d’une façon ou d’une autre au début des années 70, quand il avait eu 2500 attentats à la bombe en 18 mois à travers les USA.

Peut-être que ces cas particuliers sont les avant-gardes de quelque chose de pire. Mais nos terroristes ne se considèrent pas comme des prophètes, ou des précurseurs, ils se sentent plus souvent comme des signes.

Le terroriste dans l’Amérique du 21ième siècle n’est pas l’homme qui voit plus profondément que la masse, il est celui qui ne comprend pas, qui récupère ce qu’il lit sur Internet au pied de la lettre d’une façon différente de celui de la majeure partie des personnes qui postent, qui confond le loisir virtuel avec la réalité. Le gauchiste qui essaie d’assassiner des Républicains n’est pas juste un peu plus ancré dans l’esprit de résistance que l’activiste moyen, il est celui qui ne comprend pas du tout ce qu’est la résistance, qui écoute tous les discours en ligne sur la trahison et le fascisme et pense qu’il est vraiment dans la France des années 40.  Le gars qui stationne son camion près du barrage Hoover et a exigé que des mises en cause imaginaires soient rendues publiques n’est pas simplement un peu plus orienté vers l’action qu’un classique conspirationniste de QAnon, il ne comprend fondamentalement pas ces théories labyrinthiques, les prenant pour des revendications littérales sur le monde plutôt que ce qu’elles sont pour leurs créateurs, ( un sport, une arnaque, un loisir) et pour la plupart de leurs adhérents ( une forme étrange de communauté)

Ceci n’excuse pas l’arnaque ou le fait d’attiser la haine, spécialement l’arnaque ou l’incitation à la haine présidentielles, et cela ne rend pas les fusillades de masse, quand elles se produisent, moins horribles. Mais il est important de les mettre dans leur contexte afin de voir si la politique en ligne mène raiment notre société vers un conflit civil.  Cela suggère que le royaume virtuel pourrait rendre nos batailles plus féroces mais aussi plus perforatives et vides, et que la rage en ligne est une technologie permettant de passer sa rage sur du vent pour une société qui est mal gouvernée, stagnane et pourtant, au bout du compte, beaucoup plus stable que ce qu’elle donnerait à voir sur Twitter.

Si vous voulez avoir l’impression de la société occidentale est en convulsion, il existe une application pour cela, une simulation convaincante qui vous attend. Mais dans le monde réel, il est possible que l’Occident soit allongée dans un fauteuil, branchée sur quelque chose d’édulcorant, jouant et rejouant les plus grands hits idéologiques de sa jeunesse sauvage et folle.

Ce qui signifie, pour être clair, difficilement le plus terrible destin qu’on puisse imaginer.  Se plaindre de la décadence est un produit de luxe – un des  aspects d’une société où le courrier est distribué, la criminalité relativement basse et où vous pouvez des tas de loisirs juste au bout de vos doigts. Le genre humain peut encore vivre d’une façon vigoureuse même dans un monde qui stagne, être fécond même dans la stérilité, et créatif dans la répétition. Une société décadente, contrairement à l’image d’une dystopie totale, ces signes de contradiction existent, ce qui signifie que c’est toujours possible d’imaginer et de travailler en direction d’un renouveau et d’une renaissance.

 Ce n’est pas toujours vrai quand vous pariez sur une révolution : les dernières centaines d’années de l’Occident ont offert des tas d’exemples de la façon dont les tentatives pour venir à bout de la décadence peuvent générer des maux bien pire, du besoin de sens et d’action qui a empilé les corps à Verdun et Passchendaele, aux besoins nostalgiques pour la Guerre froide qui ont inspiré la croisade post-11 septembre et conduit à la catastrophe militaire dans le Moyen-Orient.

On peut donc construire une place pour la décadence, pas comme une baisse ou une fin décevante, mais comme un équilibre sain  entre les misères de la  pauvreté et les dangers d’une croissance pour la croissance elle-même.  Une décadence viable, si l’on veut, dans laquelle les taches cruciales du 21ième siècle pour l’humanité pourront tirer le meilleur parti d’une stagnation prospère : apprendre à modérer nos attentes et vivre dans des limites, être sûrs que les ressources existantes sont distribuées d’une façon plus équitable, utiliser l’éducation pour hisser les populations sur les plateaux plus éclairés des classes créatives et faire tout ce qui est en notre possible pour aider les pays les plus pauvres à effectuer une transition vers une situation comme la nôtre. Pas parce que le méliorisme pourrait guérir tous les maux mais parce que l’alternative révolutionnaire est trop dangereuse et qu’un simple calcul du bien le meilleur pour le plus grand nombre demande que nous laissions aller le système tel qu’il est et que nous abandonnions nos rêves d’ambition.

Mais cet argument ne nous mène qu’aujourd’hui. Même si la dystopie ne se produit pas tout à fait, plus une période de stagnation se prolonge, plus l’espace de fécondité et de piété, de mémoire et d’invention, de créativité et d’audace se rétrécit.  L’absence de résistance au glissement de la décadence peut mener sur un territoire d’obscurantisme, dont le raffinement couvre une maladie mortelle. Les vraies dystopies sont distinguées, en partie, par le fait que beaucoup d’individus parmi elles ne réalisent pas qu’ils y vivent, parce que l’humain est suffisamment adaptable pour considérer des prémices même absurdes ou inhumaines pour acquises.  Si nous sentons que certains éléments de notre système sont disons, « dystopiés » – d’une star de la télé réalité à la Maison blanche aux outils de surveillance addictifs que nous avons toujours en main, des drogues et des suicides de nos arrière-pays à la stérilité de nos riches villes – alors il est probable qu’un regard extérieur regardant notre décadence la jugerait plus sévèrement encore.

Donc, il fut critique et resister à la decadence- non pas à travers le fanstasme de l’anoblissement des guerres mondiales, non pas par celui de Tyler Durden de Fight club, rêvant de faire sauter tous les séjour Ikéa mais par l’espoir que là où il y a de la stabilité , il peut éventuellement y avoir aussi du renouveau, que la décadence n’a pas besoin de laisser place à l’effondrement S pour qu’on puisse lui échapper, que la renaissance peut se produire sans qu’il y ait besoin de l’intervention misérable d’un âge sombre.

Aujourd’hui nous ne sommes qu’à une cinquantaine d’année du summum des accomplissements humains et d’avoir osé cela a porté les humains sur la lune avec tous les ferments qui l’ont entouré. La prochaine renaissance  sera nécessairement différente mais le réalisme à propos de notre situation devrait nous rendre plus  à même d’ espérer et de chercher pas moins –  le jour où notre culture se sentira plus féconde, notre politique moins futile et les frontières qui semblent fermées aujourd’hui ouvertes à nouveau.

Ross Douthat est un chroniqueur au Times depuis 2009. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et, plus récemment de “La société décadente” The Decadent Society.”

Traduction Elisabeth Guerrier

L’âge de la décadence/ Ross Douthat/ Première partie

Opinion

Beaucoup d’assertions assumées dans cet article comme des faits ou des concepts évidents mériteraient une approche critique précise. Le fond ramène en effet à l’idée de “décadence”, avec comme toile de fond l’inéluctable mention de celle de l’empire romain, à vrai dire avec si peu d’analyses et sans faire jamais référence à aucun auteur ou historien l’ayant précédemment travaillée dans sa complexité ainsi qu’à celle, en miroir, de “civilisation”, elle aussi brandie sans référence. Ces deux pôles restent vagues mais montrent comme les glissements sémantiques et les appropriations peuvent être effectués par un esprit journalistique sorti du cadre de recherche et ainsi se voir porteurs de tous les présupposés, assertions illustrant à l’insu de l’auteur lui-même, l’idéologie impérialiste à l’oeuvre dans l’es représentations et dans esprit de chacun des citoyens qui se reconnaîtrait dans la main mise culturelle d’outre-Atlantique, ce monde se réduisant pour les bienfaits de l’exposé au temps et à l’espace historiques des USA et uniquement à eux. La culture américaine vulgarisée, ou médiatisée faisant ainsi fi, entre autres, des Guerres de religion, du Modernisme, des Lumières, de la Première révolution industrielle, et s’auto-qualifiant “civilisation” et laissant à des chroniqueurs le droit de réécrire l’histoire de l’Occident en son entier mais en en extrayant dans un souci d’accessibilité, l’absolue complexité, les marques du travail accompli par les historiens qui les ont précédés et jusqu’à leurs noms mêmes, pour se confiner dans des prêches simplificateurs à la masse. EG

L’âge de la décadence

The Age of Decadence Ne nous  racontons plus d’histoires, celle du 21ième siècle occidental est celle de l’impasse et de la stagnation.

 Ross Douthat

Chroniqueur et auteur de l’ouvrage à paraître “ La société décadente “ “The Decadent Society,”  d’où cet extrait est tiré.

I.

Et tout le monde sait que nous vivons en des temps de constante accélération, de changement vertigineux, de transformation ou de désastres imminents partout où l’on pose le regard.

Les partisans se préparent pour la guerre civile, les robots vont nous voler nos emplis,  et les informations ressemblent à un carambolage chaque fois que vous ouvrez Twitter. Les pessimistes voient des crises partout, les optimistes insistent sur le fait que nous ne sommes anxieux que parce que le monde change plus rapidement que nos cerveaux de chimpanzés primitifs ne peuvent le tolérer.

Mais qui prouve que le sentiment d’accélération n’est pas une illusion,  déclenchée par les attentes d’un progrès perpétuel et exagéré par le filtre déformant d’internet ?

Qui prouve que nous – c’est-à-dire du moins nous qui vivons dans l’aire occidentale, en Amérique et en Europe et dans les bords du Pacifique – n’habitons pas une zone où la répétition est plus la norme que l’invention, où l’impasse  plutôt que la révolution marque nos politiques , où la sclérose afflige les institutions publiques et la vie privée, où chaque nouveau développement scientifique, chaque projet d’exploration  sont chaque fois décevants.

Et si le désastre du Caucus en Iowa, une système antique mal modifié par des pseudo-innovations et de l’incompétence était plus emblématique de notre temps que les grandes catastrophes ou les grandes découvertes. ?

La vérité sur cette première décennie du 21ième siècle, une vérité qui a permis de mettre Trump au pouvoir mais qui demeurera une vérité essentielle après son départ,  est que nous n’entrons probablement pas dans une crise du libéralisme occidental du style de celle des années 30, balançant entre le transhumanisme et l’extinction.  Au lieu de cela, nous vieillissons, confortables et bloqués, coupés du passé et plus optimistes sur l’avenir, repoussant à la fois la mémoire et l’ambition tout en attendant une innovation salvatrice, devenant âgés ensemble et malheureux sous les lumières de minuscules écrans.

Plus vous vous éloignez du halo de votre Iphone, plus cela devient clair : notre civilisation est entrée dans sa décadence. Le mot “ décadence” a un usage varié mais rarement précis. Dans les débats politiques, il est associé avec un manque de résolution face aux menaces.  Avec la ligne de Neville Chamberlain et W.B Yeats sur le meilleur manquant de conviction. Dans l’imagination populaire, il est associé au sexe et à la bonne chère, avec les romances pornographiques et les fraises en chocolat.  Esthétiquement et intellectuellement, il fait allusion à l’épuisement, à la fin – « le sentiment, à la fois oppressant et exaltant d’être les derniers d’une série. » selon les mots du poète russe Vyacheslav Ivanov.

Mais il est possible de distiller une définition utile à partir de toutes ces associations. Suivant les pas du célèbre critique culturel Jacques Barzun, nous pouvons dire que la décadence se réfère à : « une stagnation économique, un effritement institutionnel, et un épuisement culturel et intellectuel dans un haut niveau de prospérité matérielle et de développement technologique. »  « Lors de la décadence, écrit Barzun, « les formes de l’art et de la vie semblent épuisées, les étapes de développement semblent se répéter, les institutions fonctionnent péniblement. Répétition et frustration en sont le résultat intolérable » et il ajoute : « Quand les gens acceptent le futilité et l’absurde comme la norme, la culture est décadente. ». Mais surtout, la stagnation est souvent la conséquence de développements antérieurs : une société décadente est, par définition, victime de son propre succès.

Il est à noter que cette définition n’implique pas de jugement esthétique ou moral. (Le terme n’est pas une insulte, écrit Barzun, c’est un label technique.) Une société qui génère beaucoup de mauvais films n’est pas nécessairement décadente, mais une société qui crée le même film encore et encore peut l’être. Une société dirigée par des individus cruels et arrogants peut ne pas être décadente, mais une société où les sages et les justes ne peuvent légiférer l’est. Une société guidée par le crime n’est pas nécessairement décadente mais une société pacifiste, vieillissante, sans enfants et traversée par des courants de violence nihiliste est plus proche de notre définition.

Cette définition n’implique pas non plus que la décadence soit nécessairement une porte ouverte sur la catastrophe, lors de laquelle des Wisigoths mettent le feu à Manhattan et où le coronavirus nous élimine tous. L’histoire n’est pas toujours une fable moralisante et la décadence est une maladie confortable.  La Chine et l’empire ottoman se sont maintenus pendant des siècles dans des conditions de décadence et il s’est écoulé plus de quatre cents ans de Caligula à la chute de Rome. « Ce qui nous fascine et nous terrifie à propos de l’empire romain n’est pas qu’il ait finalement succombé » écrit W.H Auden à propos de cet automne sans fin, mais plutôt qu’il « s’est débrouillé pour durer quatre siècles sans créativité, sans chaleur et sans espoir.» Que nous attendions les Chrétiens ou les Barbares, une renaissance ou la Singularité, le dilemme décrit par Auden est maintenant le nôtre.

 

 

 II.

«Les gens sur votre côte pensent-il que c’est réel ? »

Le cadre semblait curieux, fier, un peu insécurisé. Nous parlions dans le bureau de San Francisco d’une société de capital-risque, un espace voûté baigné dans le soleil californien. Il faisait référence au monde doré entourant la baie, l’entière économie d’internet. C’était en 2015. Voici trois histoires se déroulant dans les cinq années qui ont suivi.

Un jeune-homme arrive à NYC.  C’est un travailleur acharné, un lutteur, à cheval entre l’entreprenariat et le talent  pour l’escroquerie.  Son premier effort, un carte de crédit pour trentenaires aisés, l’emmène brutalement au sein de l’économie des célébrités, où il fait la rencontre un rapper-business man ambitieux.  Ensemble ils conçoivent une maison de courtage où les célébrités peuvent vendre leur seule présence au plus offrant. Comme mise en valeur p commerciale de la marque,  ils décident de créer un festival de musique important – exclusivement ouvert sur une île des Caraïbes aux influenceurs, aux obsédés des festivals et à la jeunesse dorée.

Le lancement de ce festival est un grand succès. Il y a une vidéo virale de super-modèles et de célébrités d’instagram s’ébrouant sur une plage déserte, un site classe pour les clients et les curieux, et à la fin, plus de 5000 personnes ont acheté les tickets, qui coûtent chacun une moyenne de 2500 à 4000 $. Le goût pour le superflu d’une société riche, la vôtre, pour le bon achat.

Mais ce festival n’existe pas. Au lieu de cela les plans de nos entrepreneurs s’effondrent les uns après les autres. Les propriétaires de l’île privée se retirent du contrat. Le gouvernement local ne coopèrent pas. Même après la vente de tous les tickets, l’argent rassemblé n’est pas suffisant et ils doivent continuer à vendre des tickets à de nouveaux acheteurs pour pouvoir régler ceux qui ont déjà été achetés. Bils ont une équipe travaillant vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour préparer… quelque chose pour leurs clients mais ce qu’ils se voient offrir à la fin est une mer de tentes de la FEMA ( Federal Emergency Management Agency) plus ou moins proches de la plage, un traiteur inquiet qui distribue de maigres sandwiches  et des flots de tequila bon marché.

Etonnamment, les gens sont pourtant venus- de jeunes créatures brillantes dont le fil Instagram est devenu l chronique hilarante de leur déconvenue, pendant que les entrepreneurs rates tentaient de maintenir l’ordre avec un porte-voix avant de prendre la fuite vers New York, où ils trouvèrent leur disgrâce, furent arrêtés et l’objets de l’inévitable documentaire Netflix.

 C’est l’histoire de Billy McFarland a et du Fyre Festival. C’est une histoire à la petite semaine, la suivante est plus importante.

Une fille a grandi au Texas, elle a été reçue à Stanford, elle veut être Steve Jobs.  Elle a une idée qui va révolutionner une industrie qui n’a pas changé depuis des années, le monde ennuyeux mais essentiels des tests sanguins. Elle imagine une machine, surnommée l’Edison, qui testera le présence de maladies en utilisant une seule goutte de sang. Et tout comme Jobs, elle quitte l’université pour essayer de la construire. Dix ans plus tard, elle est devenue la milliardaire la plus riche d’internet, avec un flot de capital-risque, un site tentaculaire, une évaluation de sa compagnie à dix milliards de dollars, et un contrat lucratif avec Wallgreens qui utilise sa machine dans chacun de ses magasins. Son histoire fait contrepoint à toutes les critiques adressées à la Silicon Valley, qu’il s’agit d’un club de garçons sans expérience, que la réalité virtuelle n’a jamais rendu le monde de sang et de chair meilleur, qu’il résout les questions d’utilité mais ne guérit pas les malades. Et qu’elle est la crème de l’élite, dans les domaines politiques et technologiques, qui veut croire que l’esprit d‘Edison vit encore

Mais la boîte Edison, – malgré des efforts sans fin et les meilleures équipes de recherche pouvant être achetées par le capital-risque- ne fonctionne pas. Et au fur et à mesure, alors que la compagnie continue de croître, elle a cessé de même essayer d’innover et est devenue une arnaque, utilisant tous ses fonds et ses appuis haut-placés à discréditer les lanceurs d’alerte. Ce qui a réussi jusqu’à ce que ça échoue, au point où la compagnie et tous ses milliards se sont évaporés, laissant derrière des poursuites pour fraude, un livre best-seller et l’inévitable émission et documentaire HBO pour nourrir la gloire de sa fondatrice.

C’est l’histoire de Elizabeth Holmes  et de Theranos. C’est une grosse affaire. Mais la troisième qui vient est encore plus grosse et n’est pas encore bouclée.

Une compagnie internet décide de révolutionner une industrie : le marché du taxi et de la limousine, qui définit la coopération ancienne école du business et du gouvernement, avec toute la bureaucratie attenante et les services insatisfaisants. Elle promet aux investisseurs qu’elle peut se frayer un chemin vers la dominance du marché et utilise la technologie haut de gamme afin d’atteindre une efficacité encore inégalée. Sur les bases de cette promesse, elle lève des milliards de dollars tout au long de ses dix années d’ascension, temps pendant lequel elle devient synonyme de succès pour l’ère internet, le modèle de la subversion de l’industrie. Alors qu’elle devient publique, en 2019, elle a accumulé plus de 11 milliards de revenus annuels- du véritable argent, en échange de véritables services, rien de frauduleux là-dedans.

Pourtant l’histoire de succès étonnant ne fait aucun profit, même à une telle échelle. Au lieu de ça, elle perd des milliards, y compris 5 milliards lors d’un trimestre particulièrement coûteux. Après dix ans de croissance, elle a écrasé le vieux modèle de son industrie, affaibli les compétiteurs légaux et créé de la valeur pour le consommateur – mais elle n’a fait tout cela qu’en utilisant le pouvoir immense de l’argent libre, construisant une compagnie qui tomberait dans la faillite sui cet argent lui était soudain retiré. Et elle n’a résolu aucun des problèmes l’empêchant d’être rentable. : la technologie qu’elle utilise n’est pas brevetée ou complexe, ses rivaux dans le contrôle de la perturbation contrôlent 30 % du marché, les joueurs du système antérieur sont encore bien en vie, et toutes ses voies pour réduire ses pertes – des coûts plus élevés, des rétributions plus basses- détruirait les avantages qu’elle a construits.

Alors elle reste assise là, une licorne ne ressemblant à aucune autre, avec un plan pour devenir profitable qui implique de vagues promesses de plus ou moins monétiser toutes les informations de ses usagers, et une promesse plus spécifique que ses investissements dans une technologie nouvelle différente_ la voiture auto-conduite, encore dans sa première enfance et pas vraiment réelle- permettra de rétablir l’équilibre.

C’est l’histoire de Uber, jusqu’ici. Ce n’est pas un fantasme Instagram ou une fraude pure, elle s’est débrouillée pour devenir publique et pour maintenir sa valeur disproportionnée, contrairement à ses camarades licornes WeWork , dont la dernière tentative d’IPO  ( Initial Public Offering) s’est achevée en crise.  Mais cela reste, jusqu’à nouvel ordre, un exemple de ces compagnies du 21ième siècle, entièrement créées sur du surplus et naviguant sur l’espoir qu’avec suffisamment d’argent et des parts de marché, vous pouvez donner une existence à une compagnie. Ce qui en fait un autre cas d’école pour ce qui se passe quand une société extraordinairement riche ne peut pas trouver assez de nouvelles idées pour justifier les investissements de sa richesse accumulée. Nous créons des bulles et puis les éclatons, investissons dans Theranos puis nous repentons, et la soi-disant pointe du capitalisme est de plus en plus définie par des technologies qui sont presque advenues, des modèles commerciaux qui sont en voie d’être profitables, par des pistes qui n’en finissent pas sans qu’aucun avion ne parvienne à décoller.

Est-ce que le gens sur votre côte pensent que tout cela est réel ? Quand le cadre m’a posé cette question, je lui ai répondu que nous le pensions, que les promesses de la Silicon Valley était un objet de foi autant pour ceux observant de l’extérieur que pour ceux y travaillant, que tous nous enviions le monde du digital et croyions en lui comme la place où l’innovation américaine était encore vivante. Je dirai probablement la même chose maintenant, pare que, en dépit de toutes les histoires que l’on m’a raconté, l’économie du net continue de croître et innove. Toujours.

Mais ce que cela nous dit, hélas, c’est que la croissance et l’innovation du 21ième siècle  ne sont pas du tout ce qu’on nous avait dit qu’elles seraient.

III.

L’économie décadente n’est pas appauvrie. Les USA sont un pays extraordinairement riche, sa classe moyenne est prospère au-delà des rêves du siècle passé, sa protection sociale est efficace dans l’allègement des peines de la récession, et la dernière décennie de croissance a (lentement) élevé nos standards de vie à une nouvelle hauteur après les pertes de la Grande récession. Mais une croissance lente n’est pas la même chose que du dynamisme. L’entreprenariat américain est en déclin depuis les années 70 :  Au début de la présidence de Jimmy Carter, 17 % des entreprises aux USA avaient été créées l’année précédente,  au début du second mandat de Obama, ce taux était d’environ 10 %. A la fin des années 80, Presque la moitié des compagnies américaines étaient “ jeunes” , c’est à dire avaient moins de cinq ans, lors de la Grande récession ce taux était seulement de 39 %, et la quantité de «  vieilles » firmes  ( c’est-à-dire fondée il y a plus de quinze ans) était montée de 22 à 34 % pendant la même période. Et ces compagnies ont de plus en plus thésaurisé ou fait circuler vers les actionnaires plutôt que d’investir dans de nouvelles entreprises. eDe la fin de la Deuxième guerre mondiale aux années 80, selon un rapport récent provenant du bureau du Sénateur Marco Rubio, l’investissement national privé à souvent approché les 10 % du PIB, en 2019, en dépit des baisses sur les impôts des grandes entreprises, prévues pour faire sortir l’argent des marges, le rapport investissement-PIB était deux fois moins élevé que ça.

Ceci suggère que les gens les plus expérimentés qui créent une entreprise et qui observant autour d’eux les possibilités d’investissement, voient plus de start-ups qui ressemblent à Theranos qu’à Amazon, sans parler des géants de l’ancienne économie. Et la pénurie d’investissement des entreprises signifie aussi que la montée régulière des actions a accru la richesse des rentiers – c’est à dire foncièrement, des populations déjà riches s’enrichissant toujours plus grâce aux dividendes plutôt que de refléter la montée de la croissance en général.

Derrière cette décélération se profile le spectre de la stagnation technologique.  Contrairement aux dires de la campagne présidentielle de Andrew Yang, les bonds dans la robotique n’ont pas l’objectif de mettre tout le monde au chômage. La croissance de la productivité, la meilleure façon de mesurer les effets de la technologie sur l’économie, est restée faible’ aux USA et encore plus faible en Europe depuis la première crise de la bulle internet.

En 2017 un groupe d’économistes publiérent un article demandant si « Les idées devenaient plus difficiles à trouver ? ». La réponse fût un oui, très clair : « Nous présentons un large panel de preuves originées dans diverses industries, produits, et firmes montrant que l’effort de recherche augmente d’une façon substantielle mais que la recherche en productivité décline d’une façon importante. » Dans son livre de 2011,  La grande stagnation,  Tyler Cowen  cite une analyse du  médecin du Pentagone  Jonathan Huebner, qui a modélisé le ratio innovation-population pour les dernières 600 années  : il montre un arc lentement ascendant lors due la fin du 19 ième siècle ; alors que des inventions majeures étaient plutôt aisées à concevoir et à adopter et une baisse régulière depuis, alors que le pays riches dépensent de plus en plus dans la recherche avec des retours d’investissement qui diminuent.

Ces tendances ne signifient pas que le progrès a cessé. Moins de médicaments à grand succès sont approuvés mais le mois dernier a cependant vu la baisse régulière générationnelle des morts par cancer, et une possible découverte dans le traitement de la fibrose cystique. La recherche scientifique traverse une crise dans la réplication  but mais il est encore aisé de discerner des zones de claire avance – des frontières du Crispr à l’étude des ADN anciens.

Mais ces tendances révèlent un ralentissement, une difficulté toujours plus grande à faire des découvertes, un rétrécissement si vous êtes optimistes, un plafond si vous ne l’êtes pas.  Et l’exception relative, Internet et toutes ses merveilles ne fait qu’éclairer le modèle général.

L’économiste Robert Gordon, de l’Université du Nord Ouest ( Northwestern University) un des théoriciens   les plus convaincants de la stagnation  , fait remarquer que la période entre 1840 et 1970 f a vu une croissance  et des innovations très importantes dans de multiples domaines – énergie et transports, e médecine, agriculture et communication et la construction de l’environnement- Alors que lors des deux dernières générations, le progrès est devenu de plus en plus monodimensionnel-  de la technologie et rien d’autre.  Même au sein du paysage de la Silicone Valley, les plus belles réussites sont souvent celles des plus pures entreprises internet-ordinateurs- compagnies de médias sociaux, manufactures d’équipement, compagnies de software – alors que les fraudes, les échecs et les possibles catastrophes impliquent l’effort d’utiliser la technologie pour transformer d’autres industries, des festivals musicaux à la location d’espaces de bureaux ou aux tests sur la nourriture.

Le magnat de la Silicon Valley, Peter Thiel,  un autre proéminent stagnationniste,  aime à ricaner sur la fait que «  nous voulions des voitures volantes  et au lieu de ça nous avons eu 140 caractères ». Et même les gens qui vont vous expliquer, avec le plus grand sérieux, que personne ne voudrait vraiment une voiture volante ne peuvent contourner ce que Thiel, Gordon et d’autres affirment. Prenez n’importe laquelle des découvertes majeures de l’ère industrielle – avions ou trains ou automobiles, antibiotiques ou la plomberie intérieure – et cela a plus d’impact sur nos vies de tous les jours que toutes les contributions de la révolution informatique combinées.

Nous voyagions plus vite, construisions plus vite et vivions plus longtemps. Maintenant, nous communiquons plus vite, papotons plus, prenons plus de selfies. Nous allions sur la lune, maintenant nous réalisons de films sur l’espace- des films étonnants avec des effets spéciaux complètement convaincants qui nous donnent l’impression d’avoir laissé la terre derrière nous.  Et nous faisons toute une affaire de la dernière application sur notre tablette de façon à nous convaincre que nos attentes précédentes n’étaient que des fantaisies. « Jetsons stuff » — que ce progrès est le seul progrès que nous pouvions raisonnablement espérer.