AMONG THE THRONG

Elisabeth Guerrier Traductions Textes

Category: Déportation des populations autochtones

Naomi Klein : Ce qui est vraiment en jeu à la conférence sur le climat de Paris maintenant que les marches sont bannies. 

Ce qui est vraiment en jeu à la conférence sur le climat de Paris maintenant que les marches sont bannies.

 

Article de Naomi Klein  paru dans Common Dreams et dans The Guardian sur les interdictions de manifestations et de marches sur tout le territoire français au moment décisif des pourparlers pour le climat de la COP 21 de Paris.  Les descentes de polices et les perquisitions se succèdent chez des militants ou des agriculteurs écologistes n’ayant de terroristes que la force de leur point de vue face au laxisme intéressé  et aux liens immoraux entre les gouvernements  sensés représenter les citoyens  du monde,  brutalement forcés au silence alors qu’ils sont en première ligne des catastrophes climatiques présentes et à venir et les actions et l’état d’esprit incurablement pervers des multinationales. Il semble d’autre part indispensable face aux degrés d’urgence et à la hiérarchisation des maux auxquels nous sommes, en tant qu’espèce, confrontés, de rappeler ces quelques phrases de Jared Diamond : «La menace d’un holocauste nucléaire et celle d’un holocauste écologique sont les deux questions les plus pressantes que doit affronter l’espèce humaine aujourd’hui. À côté d’elles les problèmes du cancer, du sida ou de la malnutrition qui nous obsèdent généralement, sont relativement mineurs, car ils ne mettent pas en cause notre survie en tant qu’espèce. » * Nous aurions pu ajouter à la liste le terrorisme qui n’est un danger que pour les vivants.

 

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Article originellement paru dans The Guardian

En interdisant les marches de protestation à la COP21, Hollande condamne au silence ceux qui font face aux impacts les pires du changement climatique et de sa monstrueuse violence.

Par

Naomi Klein

 

De qui la sécurité reste-t-elle protégée par tous les moyens nécessaires ?

De qui la sécurité est-elle sacrifiée avec désinvolture, en dépit des moyens pour faire beaucoup mieux ? Ce sont des questions au cœur de la crise climatique et les réponses sont la raison pour laquelle les sommets climatiques finissent si souvent dans l’acrimonie et les larmes.

La décision du Gouvernement français d’interdire les manifestations, les marches et autres « activités extérieures » pendant le sommet de Paris sur la climat est gênant à plusieurs niveaux. Celui qui me préoccupe le plus est lié avec la façon dont cela reflète l’inégalité fondamentale de la crise climatique elle-même  – et la question clef de quelle sécurité est actuellement valorisée dans ce monde asymétrique.

 

 

Voici la première chose à comprendre. Les gens affrontant les impacts les pires du changement climatique n’ont virtuellement aucune voix dans les débats occidentaux pour déterminer que faire sérieusement pour prévenir le réchauffement mondial catastrophique. De gigantesques sommets comme celui qui va se tenir à Paris sont de rares exceptions. Pour deux semaines   les voix de ceux qui sont heurtés le plus et en premier ont un peu d’espace  pour être entendus dans un lieu où des décisions déterminantes sont prises. C’est pourquoi les insulaires du pacifique, les chasseurs Inuits et les bas salaires des gens de couleur de la Nouvelle-Orléans font des milliers de kilomètres afin d’être présents. Le coût est énorme, à la fois en dollars et en carbone, mais être présents au sommet est une occasion précieuse de parler sur le changement climatique et de donner un visage humain à cette catastrophe en cours. Ensuite, ce qui doit être compris c’est que même dans ces moments rares, les voix de premières lignes n’ont pas assez d’une plateforme dans les réunions officielles dans lesquelles le micro est dominé par les gouvernements et les groupes écologistes largement financés. Les voix des gens ordinaires sont entendues principalement dans les réunions de la base parallèles au sommet, ainsi que dans les marches et les manifestations. Maintenant, le Gouvernement français a décidé les plus bruyants de ces mégaphones,  prétendant que de sécuriser les marches compromettrait sa capacité à sécuriser la zone du sommet officiel où se rencontreront les politiciens.  .

” Une fois de plus, le message est : notre sécurité n’est pas négociable, la vôtre est à gagner.”

Certains prétendent qu’il s’agit d’un juste contrecoup contre la toile de fond de la terreur. Mais un climat des Nations unies pour le climat n’est pas comme une rencontre du G8 ou de l’Organisation mondiale du commerce, où les puissants se rencontrent et où les sans dents tentent de compromettre leurs fête. Les événements parallèles de la société civile ne sont pas un ajout ou une distraction de l’événement principal. Ils sont partie intégrante du processus. Ce qui est la raison pour laquelle le gouvernement français ne devrait jamais avoir décidé quelle partie de ce sommet devrait être gardée et quelle autre annulée.  Plutôt, après l’attaque horrible du 13 Novembre, il était nécessaire de déterminer s’il avait la volonté et la capacité d’accueillir l’ensemble du sommet avec la pleine participation de la société civile, la rue comprise. S’il ne le pouvait pas, il aurait pu repousser ou demander à un autre pays de prendre le relais. Au lieu de ça, Hollande et son gouvernement ont pris une série de décisions qui reflètent un éventail de valeurs et de priorités très particulières afin de déterminer qui et quoi devait bénéficier de la protection de l’état. Oui, les leaders mondiaux, les matchs de foot-ball et les marchés de Noël, non les marches pour le climat et les manifestations désignant le fait que les négociations, avec l’actuel niveau d’émissions  prévu, mettent en danger les vies et les moyens de subsistance de millions sinon milliards de personnes

 

Et qui sait où cela peut mener ? Devons-nous nous attendre à ce que les Nations Unies révoquent les autorisations de la moitié de la société civile ? Ceux les plus susceptibles de créer des troubles au sein de la forteresse ? Je n’en serais pas surprise du tout.   Cela vaut la peine de songer à ce que l’annulation des marches  et des manifestations signifie réellement tout autant qu’en termes symboliques. Le changement climatique est une crise morale parce qu’à chaque fois que les gouvernements des nations riches ont manqué à agir, cela a envoyé un message qui montrait que nous, peuples du nord, mettions notre confort et notre sécurité économique avant la souffrance et la survie des peuples les plus pauvres et la s plus vulnérables de la planète. La décision d’interdire l’espace le plus important où les voix des peuples subissant l’impact climatique auraient pu être entendues est l’expression dramatique d’un abus de pouvoir profondément immoral : une fois de plus le message est : notre sécurité n’est pas négociable, la vôtre vous devrez la gagner.

Une autre pensée : j’écris ces mots de Stockholm, où j’ai fait une série de conférences publiques sur le changement climatique. Quand je suis arrivée, la presse s’en donnait à cœur joie avec un tweet envoyé par la ministre de l’environnement Åsa Romson.  Peu de temps après a éclaté la nouvelle des attaques à Paris, elle a alors tweeté son outrage et sa tristesse pour les victimes. Puis elle a tweeté qu’elle pensait que c’était une mauvaise nouvelle pour le sommet sur le climat, une pensée qui est venue à tous ceux que je connais qui sont d’une façon ou d’une autre connectés à ce moment environnemental. Pourtant elle a été mise au pilori pour son soi disant manque de sensibilité – comment pouvait-elle penser au changement climatique face à un tel carnage ?

La réaction était assez révélatrice parce qu’elle montrait comme un acquis le fait que la changement climatique est une question mineure, une cause sans de réelles victimes, presque frivole.  Tout particulièrement quand des problèmes sérieux comme la guerre et le terrorisme occupent le centre de la scène. Cela m’a fait penser à quelque chose que l’auteure Rebecca Solnit a écrit il n’y a pas longtemps. «Le changement climatique est de la violence »  C’est vrai. Certaines de ces violences sont horriblement lentes : la montée des eaux qui efface progressivement des nations entières, et la sécheresse qui tue des milliers d’individus. D’autres sont terrifiantes de rapidité : les tempêtes avec des noms comme Katrina et Haiyan   qui volent des milliers de vies en une seule fois. Quand les gouvernements et les multinationales manquent sciemment d’agir afin de prévenir ce réchauffement catastrophique, c’est un acte de violence. C’est une violence si étendue, si mondiale et infligée simultanément contre des temporalités si diverses (cultures anciennes, vies présentes, avenir potentiel) qu’il n’existe pas encore de mot capable de désigner cette monstruosité. Et utiliser des actes de violence pour faire taire ces voix des plus vulnérables à la violence climatique est encore plus violent.

En expliquant pourquoi les match de football programmés seraient maintenus comme prévu, le Secrétaire d’état au sport a dit : « La vie doit continuer »   Bien sûr qu’elle le doit. C’est pourquoi je joins le mouvement pour une justice climatique. Parce que quand les gouvernements et les multinationales manquent à leur devoir d’agir d’une façon qui révèle la valeur de tous sur terre, on doit protester contre eux.

© 2015 Guardian News and Media Limited

 

  • Jared Diamond ” Le troisième chimpanzé ” Essai sur l’évolution et lavenir de l’animal humain. p. 613 Folio essais

 

 

Traduction : Elisabeth Guerrier

 

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La vérité sur Diego Garcia David Vine

The truth about Diego Garcia

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Ils ont d’abord essayé de tirer sur les chiens. Puis ils ont essayé de les empoisonner avec de la strychnine. Quand les deux échouèrent comme méthode d’extermination efficace, les agents du gouvernement britannique et le personnel de l’US Navy utilisèrent de la viande crue pour piéger les animaux à l’intérieur d’un hangar fermé hermétiquement.  Après les avoir enfermés, ils asphyxièrent les chiens qui hurlaient avec des gaz de pots d’échappement des véhicules de l’armée US. Puis, mettant le feu avec des coquilles de noix de coco, ils brûlèrent les carcasses des animaux pendant que leurs maîtres commençaient à s’interroger sur leur sort.

La vérité sur la base militaire américaine sur l’île de l’Océan Indien de Diego Garcia, contrôlée par les Britanniques est souvent difficile à croire. Il serait simple de confondre l’histoire vraie avec les récits d’îles trouvées dans les films Transformer, dans les séries de télévision 24 ou dans les théories conspirationnistes sur la disparition du vol MH370 pour la Malaisie.

Bien que la saga sinistre de Diego Garcia puisse fréquemment se lire comme une fiction, elle s’est montrée plus que vraie pour les personnes impliquées. Elle est l’histoire d’une base militaire US  et d’officiels britanniques construite sur des fictions de la vie réelle pendant plus d’une cinquantaine d’année. La fiction centrale est que les Américains ont construit leur base sur une île «  inhabitée ». Ce qui n’était «  vrai » que parce que les peuples indigènes furent exilés secrètement de l’archipel Chagos lorsque la base a été construite. Bien que leurs ancêtres aient été installés sur place depuis la révolution américaine, les officiels anglo-américains décidèrent, comme l’écrit l’un d’entre eux de «  maintenir la fiction »       que les habitants de Chagos [n’étaient] pas des résidents permanents ou semi-permanents mais juste «  des travailleurs transitoires sous contrat ». Le même officiel résumant la question sans ménagement : «  Nous sommes à même de créer les règles que nous suivons ». Et c’est ce qu’ils firent : entre 1968 et 1973, les officiels américains conspirèrent avec leurs collègues britanniques pour déplacer les Chagossiens, cachant soigneusement leur expulsion du Congrès, du Parlement, des Nations Unies et des médias. Pendant leur déportation, les agents britanniques et les membres du bataillon de construction de l’US Navy rassemblèrent et tuèrent tous les chiens domestiques. Puis ils déportèrent leurs propriétaires dans les îles Maurice et les Seychelles, à plus de 1931 kilomètres de leur terre natale, où ils ne reçurent aucune espèce d’aide à la réinstallation. Plus de quarante ans après leur expulsion, les Chagossiens demeurent généralement les plus pauvres entre les pauvres sur leur terre d’adoption, luttant pour survivre dans des lieux que les regards extérieurs considèrent comme des destinations de tourisme exotiques.

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Pendant cette période, Diego Garcia est devenue une base militaire de plusieurs milliards pour la Marine et l’armée de l’air et un point central  dans l’effort de contrôle du Grand Moyen-Orient,  de son pétrole et de ses ressources en gaz naturel. La base, dont peu d’Américains connaissent l’existence, est plus importante stratégiquement et plus secrète que la base-et-prison de Guantanamo Bay, à Cuba, contrairement à Guantanamo, aucun journaliste n’a pu jeter plus d’un seul coup d’œil à Diego Garcia en plus de trente ans. Et pourtant elle a joué un rôle majeur  dans les guerres du Golf, dans l’invasion de l’Irak en 2003, dans la guerre menée en Afghanistan par les US et dans les actuelles campagnes de bombardements de l’Etat islamique en Syrie et en Irak.

Faisant suite à des années de rapport   affirmant que la base était un secret «  site noir » de la CIA prévu pour détenir les suspects de terrorisme et des années de déni des officiels britanniques et américains, les responsables des deux côtés de l’Atlantique  se sont déboulonnés en 2008. «  Contrairement à des affirmations antérieures explicites, a dit le Secrétaire d’Etat aux affaires étrangères et du Commonwealth David Miliband  Diego Garcia a joué bien sûr un certain rôle dans le programme secret de la CIA  « Interprétation ». 

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L’année dernière, les officiels britanniques prétendaient que le livre de bord des vols, qui aurait pu mettre quelque lumière sur ces opérations du programme Interprétation,  étaient «  incomplet à cause de dégâts causés par l’eau, à cause d’un temps extrêmement pluvieux en Juin 2014 ». Une semaine plus tard, ils font subitement volte-face disant que «  les documents auparavant humides avaient séché ». Deux mois plus tard, ils insistent sur le fait que les livrets de vol n’ont pas séché du tout et «  sont endommagés au point de ne pouvoir être utilisé du tout ».  Sauf que les propres données météorologiques  du gouvernement britannique indiquent que Juin 2014  a été un mois exceptionnellement sec à Diego Garcia. Un avocat des droits légaux dit que les officiels britanniques «  pourraient à peine être plus crédible si ils disaient simplement que «  le chien a mangé mon cahier de devoirs »

Et ce ne sont là que quelques-unes des fictions concernant la base militaire occupant l’ancienne terre des Chagossiens et que les militaires US ont surnommée « L’empreinte de la Liberté ».   Après plus de quatre décennies d’exil, cependant, avec un mouvement pour le retour sur leur terre croissant, les fictions de Diego Garcia pourraient finir par s’effondrer.

Pas des  “Tarzans”

L’histoire de Diego Garcia commence à la fin du 18ième siècle. A cette époque des esclaves originaires d’Afrique, travaillant sur les plantations de noix de coco franco-mauritaniennes, deviennent les premiers occupants de l’archipel de Chagos. Suite à l’émancipation des contrats synallabatiques* des travailleurs venant des Indes, une population mixte crée une nouvelle société avec son propre langage le Créole Chagos. Ils se nomment eux-mêmes les Ilois, les Insulaires.

Bien que demeurant une société de plantations, l’archipel, à cette époque sous le contrôle de l’empire colonial britannique, offre une vie sûre avec un emploi généralisé et de nombreux bénéfices sociaux sur cette île, décrite par beaucoup comme idyllique. «  Ce bel atoll de Diego Garcia, juste au centre de l’océan » est la façon dont Stuart Barber le décrit en 1950. Un civil travaillant pour l’US Navy, Barber deviendra l’architecte d’une des bases militaires américaines les plus puissantes outre-mer.

* Le contrat est dit “synallagmatique” ou “bilatéral”, lorsque ses dispositions mettent à la charge de chacune des parties ayant des intérêts opposés l’exécution de prestations qu’elles se doivent réciproquement. Tel est le cas de la vente ou du contrat de bail. L’ adjectif exprimant le contraire de synallagmatique est “unilatéral“. La donation qui est consentie sans charges pour le donataire, est une disposition unilatérale.

Le contrat synallagmatique “imparfait”, est un acte juridique qui dans sa première phase, présente les caractères d’un engagement unilatéral, mais dont l’exécution génère des obligations réciproques. Il en est ainsi de la donation avec charges et du dépôt. L’échange d’une promesse unilatérale d’achat et d’une promesse unilatérale de vente réalise une promesse synallagmatique* de vente valant vente définitive lorsque les deux promesses réciproques ont le même objet et sont stipulées dans les mêmes termes. (Com. – 22 novembre 2005, BICC n°635 du 1er mars 2006).

Textes

  • Code civil, Article 1102.

Au cœur de la compétition avec l’Union Soviétique de la guerre froide, Barber et d’autres officiels étaient soucieux de l’absence presque totale de présence militaire US autour et dans l’Océan Indien. Barber nota que l’isolement de Diego Garcia- à moitié chemin entre l’Afrique et l’Indonésie et à 1600 kilomètres des Indes- assurerait une sécurité en cas d’attaque, tout en restant à distance de frappe des territoires d’Afrique du Sud et du Moyen-Orient jusqu’à l’Asie du Sud et du Sud-Est.

Guidés par l’idée de Barber, l’administration de John. F. Kennedy et de Lyndon Johnson convainc le gouvernement britannique de détacher l’archipel de Chagos de la Mauritanie coloniale et de créer une nouvelle colonie, dont le nom serait Territoire Britanniques de l’Océan Indien. Son seul but étant de devenir un hébergement pour les équipements de l’armée américaine.

Lors de négociations secrètes avec leur homologues britanniques, les officiels du Pentagone et du Département d’Etat ont insisté sur la fait que Chagos passe sous leur «  contrôle exclusif (sans ses habitants) » incluant un ordre d’expulsion dans une phrase entre parenthèse à l’allure polie. Les officiels américains veulent une île « nettoyée » et  « assainie ». Les officiels britanniques semblent heureux de leur être obligés, déplaçant un peuple qu’un des officiels nomma «  des Tarzans » et, dans une référence raciste à Robinson Crusoe, des «  Hommes Vendredi ».

“ Ils doivent absolument partir”

Ce plan se confirme dans un  « échange de notes »,  signées le 30 Décembre 1966, par les officiels britanniques et américains, comme me l’a confié un des négociateurs du Département d’Etat «  sous la protection de l’obscurité ». Les notes constituaient en effet un traité mais ne requéraient pas l’approbation du Congrès ou du Parlement, impliquant que les deux gouvernements allaient garder leurs plans cachés.

Selon cet accord, les Etats Unis gagneraient l’usage de cette nouvelle colonie « sans charge ». Ce qui est une autre fiction. Dans confidential minutes les Etats Unis décidèrent d’effacer une dette militaire de 14 millions de dollars, contournant le besoin de demander un financement au Congrès. En échange, mes Britanniques donnèrent leur accord pour prendre les «  mesures administratives » pour la «  réinstallations des habitants ».

Ces mesures signifiaient que, après 1967, tout habitant de Chagos quittant son domicile pour un traitement médical ou des vacances ordinaires en Mauritanie se verrait interdire le retour. Bientôt, les officiels britanniques commencèrent à réduire l’approvisionnement de nourriture et de médicaments à Chagos. Comme les conditions se détérioraient, de plus en plus d’habitants commencèrent à quitter l’île. En 1970, l’US Navy avait rassemblé les fonds pour ce que les officiels décrirent au Congrès comme « une austère station de communication ». Ils avaient cependant, déjà prévu de demander un financement supplémentaire pour développer l’équipement d’une base plus importante. Comme le précise le bureau de la communication et de la cryptologie de l’US Navy, «  Les exigences de communication évoquées comme justification sont une fiction » . Dès les années 1980, Diego Garcia deviendra une garnison de plusieurs milliards de dollars.

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Dans des documents d’instructions au Congrès, la Navy décrit la population de Chagos comme «  négligeable » avec les îles «  dans tout objectif pratique…inhabitées » En fait il y avait à peu près 1000 personnes vivant à Diego Garcia dans les années 60 et entre 500 et 1000 dans les autres îles de l’archipel. Avec les fonds alloués par le Congrès assurés, l’amiral le plus haut gradé de la Navy, Elom Zumwalt, a résumé le destin des Chagossiens en 1971 dans une note de trois mots «  doivent absolument partir ». Les autorités embarquèrent rapidement aux derniers Chagossiens –  lesquels avaient droit à une boîte où mettre leurs biens et à un matelas pour dormir- sur des cargos surpeuplés à destination des Seychelles et de la Mauritanie. En 1973, les derniers Chagossiens étaient partis.

Une pauvreté abjecte

Arrivé à destination, la plupart des Chagossiens furent littéralement laissé sur les docks, sans logis, sans travail, et avec très peu d’argent.  En 1975, deux ans après la dernière expulsion, un reporter du Washington Post a trouvé qu’ils vivaient dans une  «  pauvreté abjecte ».

Aurélie Lisette Talate   fût une des dernières à partir. «  Je suis arrivée en Mauritanie avec six enfants et ma mère «  nous a-t-elle dit, « nous avons eu un logement mais il n’y avait pas de porte ni d’eau courante, il n’y avait pas l’électricité. Puis mes enfants et moi avons commencé à souffrir. Tous mes enfants ont commencé à tomber malades.

En deux ans elle a perdu deux de ses enfants. Le second a été enterré dans une tombe sans nom parce qu’elle manquait d’argent pour lui organiser des funérailles correctes. Aurélie a eu des crises d’évanouissements et ne pouvait se nourrir. «  Nous vivions comme des animaux. De la terre ? Nous n’en avions pas. Et nos enfants n’étaient pas scolarisés.

Aujourd’hui, la plupart des Chagossiens, qui sont maintenant plus de 5000 demeure dans la grande pauvreté. Dans leur langue, leur vie est  lamizer (misère financière) et sagren (profonde tristesse et désespoir d’avoir été exilés http://www.counterpunch.org/2015/03/20/what-the-torture-report-missed/ de leur terre natale.  Beaucoup d’insulaires attribuent la maladie et même la mort à ce sagren. « Je suis atteint de quelque chose qui m’affecte depuis très longtemps, depuis qu’on nous a déracinés » a été la façon dont Aurélie me l’a expliqué. «  Ce sagren, ce choc, c’est la même chose qui a tué mes enfants. Nous ne vivions plus libres comme quand nous étions encore dans notre pays natal. »

 Lutter pour la justice

A partir du moment où ils ont été déportés, les Chagossiens ont exigé leur retour ou au moins des conditions décente de réinstallation. Après des années de protestation, dont cinq grèves de la faim menées par des femmes comme Aurélie Talate, quelques-uns parmi eux en Mauritanie ont reçu quelques compensations très modestes du gouvernement britannique : de petites maisons de préfabriqué, de minuscules parcelles de terre, et à peu près 6000 dollars par adulte. Beaucoup ont utilisé cet argent pour rembourser des dettes importantes qu’ils avaient accumulées. Ceux qui vivent aux Seychelles n’ont rien reçu.

La lutte des Chagossiens s’est développée en 1997, avec le dépôt d’une plainte contre le gouvernement britannique. En Novembre 2000, la Haute Court de Justice de Grande Bretagne s’est prononcée pour l’illégalité de la déportation. En 2001 et 2002, la plupart des Chagossiens ont déposé de nouvelles plaintes à la fois devant les tribunaux britanniques et américains exigeant le droit au retour ou des compensations correctes http://scholarlycommons.law.northwestern.edu/njihr/vol11/iss1/6/  pour leur déplacements et pour le réaménagement de leurs îles. La poursuite américaine a été rejetée en dernier ressort sur la base d’une incapacité du judiciaire, dans la plupart des cas, régler les domaines de l’exécutif dans les domaines militaires ou de politique étrangère. En grande Bretagne, les Chagossiens ont eu plus de succès, En 2002, ils se sont assurés du plein droit d’accès à la citoyenneté britannique. Plus de 1000 Chagossiens ont depuis déménagé en Grande Bretagne

Deux autres fois, la court britannique a jugé en faveur du peuple, avec des magistrats nommant le comportement de l’état «  répugnant » et comme «  abus de pouvoir »

Dans un dernier appel du gouvernement, cependant, la court suprême de Grande Bretagne, les juges siégeant à la Chambre des Lord ont maintenu la décision d’exil à 3 voix contre 2. Les Chagossiens ont fait appel devant la Court Européenne des Droits de l’Homme pour modifier ce jugement.

Une fiction verte

Avant que la court Européenne ne se prononce, le gouvernement britannique a annoncé la création de la plus grande zone maritime protégée ( Marine Protected Area, MPA) au monde dans l’archipel de Chagos. La date de l’annonce, le 1ier Avril 2010 aurait pu être un indice qu’il y avait bien autre chose qu’une question environnementale derrière cette décision. La MPA bannit la pêche commerciale et limite d’autres activités humaines dans l’archipel, rendant risquée la viabilité de toute tentative de réinstallation. Puis vint Wikileaks. En Décembre 2010, il a publié une dépêche de l’Ambassade américaine à Londres citant un ancien haut responsable de l’Office de la politique étrangère et du Commonwealth [ Foreign and Commonwealth Office], disant que «  les anciens habitants trouveront difficile voire impossible, de maintenir leur plainte pour une réinstallation dans les îles si l’archipel entier de Chagos est une réserve marine. » Les officiels US acquiescèrent. Selon l’Ambassade, le Conseiller Politique Richard Mills a écrit, «  Etablir une réserve marine pourra, bien sûr, être la meilleure façon à long terme d’empêcher tout ancien habitant des îles Chagos ou leur descendants de se réinstaller. »

Sans surprise, la préoccupation principale du Département d’Etat était de savoir si une MPA pourrait affecter les opérations. «  Nous sommes inquiets » note l’Ambassade londonienne ; «  que certains puissent venir constater que la création d’une MPA soit fondamentalement contradictoire avec l’usage militaire de Diego Garcia ». Les officiels britanniques assurèrent aux Américains qu’il n’y aurait « aucune contrainte quant aux opérations militaires »

Bien que la Cour Européenne des Droits de l’Homme se soit finalement  prononcée contre les Chagossiens en Mars 2013, un tribunal des Nations Unies  a déclaré que la Grande Bretagne avait enfreint les lois internationales en créant cette zone maritime protégée.  La semaine suivante, les Chagossiens ont porté leur requête sur la MPA et leur expulsion auprès de la Cour Suprême Britannique, maintenant la plus haute instance, armé des lois des Nations Unies et des révélations que le gouvernement a gagné la décision de la Chambre des Lords avec l’aide d’une étude falsifiée sur la réinstallation.

Pendant ce temps, le Parlement Européen a voté une résolution prévoyant le retour des Chagossiens, l’Union Africaine a condamné leur déportation en la qualifiant d’horrible, trois lauréats du Prix Nobel ont parlé en leur faveur et des dizaines de membres du Parlement Britannique ont rejoint un groupe supportant leur lutte. En Janvier, une  étude de faisabilité  publiée par le gouvernement britannique a estimé qu’il n’y avait pas de barrières légales significatives à leurs plans de réinstallation dans les îles et a esquissé plusieurs plans de réinstallation à commencer par Diego Garcia. Il est à noter que les Chagossiens ne demandent pas le déplacement de la base militaire américaine. Leur opinion à son propos sont diverses et compliquées. Au moins, certains préféreraient des emplois sur la base à des vies sans emploi en exil.Bien sûr aucune étude n’était nécessaire pour savoir que la réinstallation à Diego Garcia et dans le reste de l’archipel était possible.  La base qui a hébergé des milliers de militaires et de personnel civil pendant plus de quarante ans a démontré cela suffisamment bien. En fait, Stuart Barber, son architecte, en est venu à la même conclusion quelques années avant sa mort. Après qu’il ait appris le sort des Chagossiens, il a écrit une série de lettres passionnées au Centre de surveillance des droits de l’homme ( Human Rights Watch) et à l’ambassade britannique de Washington, entre autres, les implorant d’aider les Chagossiens à revenir chez eux. Dans une lettre au Sénateur de l’Alaska Ted Stevens, il dit crûment que l’expulsion «  n’était pas nécessaire sur le plan militaire ».

Dans une lettre au Washington Post en 1991, Barber suggère « qu’il est temps de redresser ces torts inhumains inexcusables infligés par les Britanniques contre nos protestations ». Il ajoute, «  Des compensations supplémentaires substantielles pour ces 18 à 25 années de misère passées pour tous les évincés sont certainement légitimes. Même si cela devait se monter à 100.000 dollars par famille, nous n’atteindrions que la somme de 40 à 50 millions de dollars, somme modeste par rapport aux investissements effectués dans la base militaire. »

Presque un quart de siècle plus tard, rien encore n’a été fait. En 2016, le contrat de 50 ans pour Diego Garcia expirera. Bien qu’il soit l’objet d’un renouvellement automatique de vingt ans, il offre un période de renégociation de deux ans, qui commence à la fin 2014. Avec la dynamique de soutien acquise par les Chagossiens, ceux-ci sont optimistes sur la capacité des deux gouvernements à corriger l’injustice. Les officiels américains ayant autorisé l’étude de faisabilité britannique afin de reconsidérer une réinstallation pour Diego Garcia est un signe d’espoir que la politique anglo-américaine puisse finalement changer et redresser de grands torts commis dans l’Océan Indien.

Malheureusement, Aurélie Lisette Talate ne verra jamais le jour où son peuple retournera chez lui. Comme d’autres parmi le nombre rapidement décroissant des Chagossiens nés sur l’archipel, Aurélie est décédée en 2012 à l’âge de 70 ans, succombant d’un malaise cardiaque dû au sagren.

David Vine, un auteur régulier de TomDispatch , est Professeur Associé d’Abnthropologie à l’Université Américiane de Washington D.C. Son nouveau livre  Base Nation: How U.S. Military Bases Abroad Harm America and the World sera publié en Août dans le cadre de l’American Empire Project (Metropolitan Books). Il est aussi l’auteur de l’ Island of Shame: The Secret History of the U.S. Military Base on Diego Garcia. Il a écrit pour le NYT, le Washington Post et Mother Jones entre autres publications. Pour plus de renseignements sur ses écrits, visiter www.davidvine.net.

Traduction : Elisabeth Guerrier