L’âge de la décadence/ Ross Douthat/ Deuxième partie

The age of decadence

Lien Première partie

IV.

 Avec cette stagnation vient la torpeur sociale. L’Amérique est un pays plus paisible que dans les années 70 ou 90, avec un taux de crimes plus bas, des rues plus sûres et des enfants mieux éduqués. Mais c’est aussi un pays où tous les américains de valeur,  ayant envie de bouger ont remarquablement décliné : les américains ne vont plus «  vers l’Ouest », (ou vers le Sud, l’Est ou le Nord) à la recherche d’une opportunité comme ils le faisaient il y a cinquante ans. Le taux de déménagements d’état à état est tombé de 3,5% au début des années 70 à 1 ,4% en 2010.  De même que les américains ne changent plus d’emploi aussi souvent qu’ils le faisaient.  Avec tous les discours survoltés sur la formation continue et l’auto-entreprise, toutes les peurs du travail précaire, les Américains sont moins susceptibles de changer d’employeurs que ceux d’il y a une génération.

Mais ces jeunes gens bien élevés  sont plus déprimés que les cohortes précédentes, moins susceptibles de conduire ivres  ou de tomber enceinte mais plus enclin à être dangereux pour eux-mêmes. Elle est aussi la génération la plus médicamentée de l’histoire, des médicaments prescrits pour les ADHD aux antidépresseurs prescrits aux adolescents anxieux, et la plupart de ces médicaments sont prescrits pour se calmer, offrant une expérience d’adoucissement plutôt que qu’un pic d’excitation. Pour les adultes, le choix croissant de la drogue est celui de la marijuana, dont les utilisateurs types sont des individus décontractés et pas dangereux., dans les vapeurs du confort, l’expérience de la stagnation est un moment plutôt agréable.

Et puis nous avons la crise des opioïdes, dont l’ampleur parmi les plus malheureux de Américains blancs est passé quasiment inaperçue parmi l’élite pendant un certain temps parce que la drogue elle-même calme au lieu d’enflammer, fournissant une euphorie gentille qui permet à son usager de simplement s’échapper jour après jour et morceau par morceau, sans causer d’ennui à qui que ce soit.  Le meilleur livre sur cette épidémie, écrit par le journaliste Sam Quinones, a pour titre « Dreamland », ce n’est pas par hasard.

Au pays des mangeurs de lotus, les gens sont également moins susceptibles d’investir dans la future au sens littéral du terme. Les Etats-Unis avaient anciennement un des taux de naissances les plus élevé de tous les pays en voie de développement mais depuis la Grande récession, il a décru rapidement, convergeant vers le taux en-deçà du taux de remplacement des pays développés.  Le déclin démographique aggrave la stagnation économique, les économistes qui le prennent en compte continuent d’en découvrir les effets secondaires désolants.  Une analyse de 2016 a montré qu’un accroissement de 10% de la fraction de la population de plus de 60 ans fait baisser le PIB par tête et par état de 5,5 %. Un article de 2018 a montré que les compagnies sur un marché du travail plus jeune sont plus innovantes, une autre qu’une société vieillissante permet de comprendre la croissance des monopoles et le taux déclinant des start-ups.

Cet effet en boucle- dans lequel la stérilité nourrit la stagnation, qui elle-même décourage la procréation, qui elle plonge la société toujours plus profondément dans la vieillesse – fait du déclin démographique un exemple clair de la façon dont la décadence submerge une civilisation. Dans le courant de la plupart de l’histoire occidentale, le taux de naissance déclinant avait des répercussions immédiates sur le bien-être de tous, les victoires sur la mortalité infantile, sur les économies agraires pénibles, sur le confinement des attentes des jeunes femmes. Mais une fois que nous franchissons la limite d’un permanent taux de naissance situé sous le taux de remplacement, la pénurie des naissances commence à atteindre les véritables forces ( jeunesse, prises de risques, dynamisme) nécessaires à une croissance continue, signifiant que tout gain pour le bien-être de l’individu se fait aux dépends du futur.


V.

Maintenant, le lecteur va probablement émettre une objection évidente à ce portrait de sénescence et de stagnation : et la politique ?  Est-ce qu’une société décadente reproduirait vraiment les jours de rage de 1969 sur les médias sociaux,  avec des foules en ligne s’agglutinant et les vieux extrêmes de retour ? Cela produirait-il une poussée populiste et un renouveau socialiste, une guerre civile si polarisée que les américains pourraient confondre le travail de hackers russes avec les convictions sincères de leurs concitoyens ? Est-ce qu’elle élirait Donald Trump ?

Etrangement, la réponse est peut-être : « Oui ». A la fois le populisme et le socialisme, Trump et Sanders représentent les expressions du mécontentement face à la décadence. Les rébellions contre le management technocratique de la stagnation qui a défini l’ère Obama, « Make America great again » est le slogan d’un futur réactionnaire,  un hurlement contre un avenir qui n’était pas du tout ce qui avait été promis, et la révolution de Sanders promet que ce que la gauche a perdu pendant l’ère Reagan peut être reconquis, et la montée de l’utopie recommence une fois de plus.

Mais le désir pour un avenir différent ne va que jusqu’à un certain point et en terme pratique, le populisme ne s’est avéré qu’une impasse nouvelle et plus profonde. Du Washington de Trump aux capitales d’Europe, la politique est maintenant polarisée sur des forces anti-établissement qui ne sont pas prêtes à gouverner et un établissement trop mal-aimé pour pouvoir effectivement gouverner.

Les structures du système occidental, la constitution américaine et l’état administrative, le fédéralisme à moitié construit de l’Union européenne, craquent de toutes parts et sont de toute sparts critiquées. Mais notre impasse les rend imperméables à de potentielles réformes, sans parler de révolution. Les nationalistes européens les plus actifs ne veulent pas quitter l’Union européenne, et le premier mandant de Trump a été en fait identique au second mandat d’Obama, avec des législations avortées et des ordres exécutifs contestés, et des lois créées principalement par des négociations entre la bureaucratie et les tribunaux.

IL existe une présidence virtuelle de Trump dont les déprédations terrifient les libéraux, une qu’on sent sur Fox news dans laquelle Trump va de point fort en point fort. Mais la réalité est plus proche du genre que le président connait le mieux, la télé-réalité , que d’un réel retour de l’histoire. ( Le récent State of the Union de Trump, avec sa théâtralité et sa déclaration prématurée de victoire sur la décadence en a été une preuve marquante.)

Tout comme dans une culture politique plus étendue, la folie des foules en ligne, la façon dont internet a permis le retour de certaines formes d’extrémismes politique et la prolifération des théories conspirationnistes – oui, si notre décadence doit s’achever dans le retour de grands combats idéologiques et des combats de rue politisés, ceci peut être le début de la fin.

Mais nos batailles reflètent encore ce que Barzun nomme “ les impasses de notre époque” – l’affaire Kavanaugh rejouant l’audition de Clarence Thomas, les débats sur le politiquement correct nous ramenant en arrière de combats qui étaient frais et nouveaux dans les années 70 et 80. L’hystérie manifestée face à ces combats peut ne rien représenter  de plus que la façon dont une société décadente se débrouille avec ses passions politiques, en encourageant les individus à faire croire en l’extrémisme, à rejouer les années 30 ou 60 sur les médias sociaux, à approcher la politique radicale comme un sport, un loisir, un stimulant pour les endorphines, qui ne met rien de leur relativement confortable vie  en danger.

Fermez Twitter, déconnectez Face Book, éteignez votre television et que voyez vous de l’ère Trump aux USA ? Des campus tumultueux ?  Non. La petite vague de manifestations sur les campus, dont la plupart étaient centrées sur des querelles de clocher a connu un pic avant Trump et a diminué depuis. Des émeutes urbaines ? Non. La lueur post-Ferguson s’est éteinte. Une vague de violence politique ?  Une petite pointe peut-être mais plus proche des tueries de masse que des clashes politiques l des années 30 ou 60., dans la mesure où elle implique des individus perturbés se déclarant chevalier errants et allant chercher le massacre plutôt que des mouvements organisés avec un but précis quelconque.

L’ère du dérangement politique via Internet est partiellement responsable des suprématistes blancs s’excitant les uns les autres jusqu’à la folie, ou du supporter de Sanders qui a tenté de massacrer des Républicains à un match de Baseball organisé par le Congrès en 2017. Mais ces épisodes sont terribles mais néanmoins exceptionnels, ils n’ont pas encore établi un modèle qui puisse ressembler d’une façon ou d’une autre au début des années 70, quand il avait eu 2500 attentats à la bombe en 18 mois à travers les USA.

Peut-être que ces cas particuliers sont les avant-gardes de quelque chose de pire. Mais nos terroristes ne se considèrent pas comme des prophètes, ou des précurseurs, ils se sentent plus souvent comme des signes.

Le terroriste dans l’Amérique du 21ième siècle n’est pas l’homme qui voit plus profondément que la masse, il est celui qui ne comprend pas, qui récupère ce qu’il lit sur Internet au pied de la lettre d’une façon différente de celui de la majeure partie des personnes qui postent, qui confond le loisir virtuel avec la réalité. Le gauchiste qui essaie d’assassiner des Républicains n’est pas juste un peu plus ancré dans l’esprit de résistance que l’activiste moyen, il est celui qui ne comprend pas du tout ce qu’est la résistance, qui écoute tous les discours en ligne sur la trahison et le fascisme et pense qu’il est vraiment dans la France des années 40.  Le gars qui stationne son camion près du barrage Hoover et a exigé que des mises en cause imaginaires soient rendues publiques n’est pas simplement un peu plus orienté vers l’action qu’un classique conspirationniste de QAnon, il ne comprend fondamentalement pas ces théories labyrinthiques, les prenant pour des revendications littérales sur le monde plutôt que ce qu’elles sont pour leurs créateurs, ( un sport, une arnaque, un loisir) et pour la plupart de leurs adhérents ( une forme étrange de communauté)

Ceci n’excuse pas l’arnaque ou le fait d’attiser la haine, spécialement l’arnaque ou l’incitation à la haine présidentielles, et cela ne rend pas les fusillades de masse, quand elles se produisent, moins horribles. Mais il est important de les mettre dans leur contexte afin de voir si la politique en ligne mène raiment notre société vers un conflit civil.  Cela suggère que le royaume virtuel pourrait rendre nos batailles plus féroces mais aussi plus perforatives et vides, et que la rage en ligne est une technologie permettant de passer sa rage sur du vent pour une société qui est mal gouvernée, stagnane et pourtant, au bout du compte, beaucoup plus stable que ce qu’elle donnerait à voir sur Twitter.

Si vous voulez avoir l’impression de la société occidentale est en convulsion, il existe une application pour cela, une simulation convaincante qui vous attend. Mais dans le monde réel, il est possible que l’Occident soit allongée dans un fauteuil, branchée sur quelque chose d’édulcorant, jouant et rejouant les plus grands hits idéologiques de sa jeunesse sauvage et folle.

Ce qui signifie, pour être clair, difficilement le plus terrible destin qu’on puisse imaginer.  Se plaindre de la décadence est un produit de luxe – un des  aspects d’une société où le courrier est distribué, la criminalité relativement basse et où vous pouvez des tas de loisirs juste au bout de vos doigts. Le genre humain peut encore vivre d’une façon vigoureuse même dans un monde qui stagne, être fécond même dans la stérilité, et créatif dans la répétition. Une société décadente, contrairement à l’image d’une dystopie totale, ces signes de contradiction existent, ce qui signifie que c’est toujours possible d’imaginer et de travailler en direction d’un renouveau et d’une renaissance.

 Ce n’est pas toujours vrai quand vous pariez sur une révolution : les dernières centaines d’années de l’Occident ont offert des tas d’exemples de la façon dont les tentatives pour venir à bout de la décadence peuvent générer des maux bien pire, du besoin de sens et d’action qui a empilé les corps à Verdun et Passchendaele, aux besoins nostalgiques pour la Guerre froide qui ont inspiré la croisade post-11 septembre et conduit à la catastrophe militaire dans le Moyen-Orient.

On peut donc construire une place pour la décadence, pas comme une baisse ou une fin décevante, mais comme un équilibre sain  entre les misères de la  pauvreté et les dangers d’une croissance pour la croissance elle-même.  Une décadence viable, si l’on veut, dans laquelle les taches cruciales du 21ième siècle pour l’humanité pourront tirer le meilleur parti d’une stagnation prospère : apprendre à modérer nos attentes et vivre dans des limites, être sûrs que les ressources existantes sont distribuées d’une façon plus équitable, utiliser l’éducation pour hisser les populations sur les plateaux plus éclairés des classes créatives et faire tout ce qui est en notre possible pour aider les pays les plus pauvres à effectuer une transition vers une situation comme la nôtre. Pas parce que le méliorisme pourrait guérir tous les maux mais parce que l’alternative révolutionnaire est trop dangereuse et qu’un simple calcul du bien le meilleur pour le plus grand nombre demande que nous laissions aller le système tel qu’il est et que nous abandonnions nos rêves d’ambition.

Mais cet argument ne nous mène qu’aujourd’hui. Même si la dystopie ne se produit pas tout à fait, plus une période de stagnation se prolonge, plus l’espace de fécondité et de piété, de mémoire et d’invention, de créativité et d’audace se rétrécit.  L’absence de résistance au glissement de la décadence peut mener sur un territoire d’obscurantisme, dont le raffinement couvre une maladie mortelle. Les vraies dystopies sont distinguées, en partie, par le fait que beaucoup d’individus parmi elles ne réalisent pas qu’ils y vivent, parce que l’humain est suffisamment adaptable pour considérer des prémices même absurdes ou inhumaines pour acquises.  Si nous sentons que certains éléments de notre système sont disons, « dystopiés » – d’une star de la télé réalité à la Maison blanche aux outils de surveillance addictifs que nous avons toujours en main, des drogues et des suicides de nos arrière-pays à la stérilité de nos riches villes – alors il est probable qu’un regard extérieur regardant notre décadence la jugerait plus sévèrement encore.

Donc, il fut critique et resister à la decadence- non pas à travers le fanstasme de l’anoblissement des guerres mondiales, non pas par celui de Tyler Durden de Fight club, rêvant de faire sauter tous les séjour Ikéa mais par l’espoir que là où il y a de la stabilité , il peut éventuellement y avoir aussi du renouveau, que la décadence n’a pas besoin de laisser place à l’effondrement S pour qu’on puisse lui échapper, que la renaissance peut se produire sans qu’il y ait besoin de l’intervention misérable d’un âge sombre.

Aujourd’hui nous ne sommes qu’à une cinquantaine d’année du summum des accomplissements humains et d’avoir osé cela a porté les humains sur la lune avec tous les ferments qui l’ont entouré. La prochaine renaissance  sera nécessairement différente mais le réalisme à propos de notre situation devrait nous rendre plus  à même d’ espérer et de chercher pas moins –  le jour où notre culture se sentira plus féconde, notre politique moins futile et les frontières qui semblent fermées aujourd’hui ouvertes à nouveau.

Ross Douthat est un chroniqueur au Times depuis 2009. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et, plus récemment de “La société décadente” The Decadent Society.”

Traduction Elisabeth Guerrier

La langue de l’éducation néolibérale par le Dr. Henry Giroux

Cet interview du Dr. Henry Giroux laissera peut-être une sorte d’insatisfaction à certains, nous sommes dans le cadre d’une revue, ce qui explique vraisemblablement l’abondance des généralités pour ne pas dire des évidences et le peu de références à des liens concrets, discours, faits ou publications qui étayent le propos, en particulier autour des glissements propres au langage néolibéral comme le titre le laisse entendre. Nous ne pouvons pas négliger le fait que le Dr. Giroux s’adresse à une population de lecteurs américains non spécialisés et que le niveau d’analyse sociohistorique en est peut-être condamné à rester dans des termes généraux à forte connotation militante. Il semblera également étonnant qu’il n’envisage pas les liens à l’évolution historique du modèle éducatif néolibéral à travers la montée des communautarismes identitaires et des idéologies victimaires comme bases de perspective d’analyse politico-sociale imposées dans les contenus universitaires anglo-saxons et la capacité de l’idéologie néolibérale à ingurgiter, dépouiller puis massifier toute critique et opposition pour les transformer en dogme “tendance” à travers un des aspects de la perniciosité du totalitarisme consenti qui lui est propre. Par contre, le point mis sur les interactions entre éducation et système demeure essentiel, tant la conscience politique et la culture, au sens de la démarche d’acquisition de connaissances critiques civiques sont d’une façon insidieuse les premières touchées par l’idéologie du narcissisme consumériste tout en étant les seules voies d’acquisitions de l’esprit analytique nécessaire pour le contrer. EG

2 5 DECEMBRE, 2018

La langue de l’éducation néolibérale

The Language of Neoliberal Education

Par  HENRY GIROUX – MITJA SARDOČ

Cette interview avec Henry Giroux a été menée par Mitja Sardoč, de l’Institut de recherche sur l’éducation (Educational Research Institute), de la Faculté des Sciences sociales à l’Université Ljubljana, en Slovénie.

Mitja Sardoč : depuis plusieurs décennies maintenant, le néolibéralisme a été au premier plan des discussions non seulement dans le champ économique  et financier mais il a infiltré notre vocabulaire dans un nombre d’autres domaines aussi divers que les Etudes sur la gouvernance, la criminologie, la santé et les soins, la jurisprudence, l’éducation etc. Qu’est ce qui a déclenché l’utilisation et l’application de cette «  idéologie économiste » associée à la promotion de l’efficacité et du rendement ?

Henry Giroux :  Le Néoliberalisme est devenu l’idéologie dominante de notre époque et s’est établi comme une figure centrale de la politique.  Non seulement se définit-il comme système politique et économique dont le but est de consolider le pouvoir aux mains d’une élite corporatiste et financière, mais il déclenche également des guerres pour ces idées.  Dans ce domaine, il s’est définit lui-même comme une forme de sens commun et fonctionne comme un mode de pédagogie publique qui produit un modèle non pas uniquement pour structurer les marchés mais aussi toute la vie sociale.

En ce sens, il a et continue de fonctionner pas uniquement à travers l’éducation publique et secondaire afin de produire et répandre les valeurs du marché, les identités et les modes de pouvoir mais également à des niveaux d’appareils culturels plus larges pour privatiser, déréguler, économiser et soumettre toutes les institutions aux commandes et toutes les relations quotidiennes aux diktats de la privatisation, de la rentabilité, de la dérégulation et de la marchandisation.

Depuis les années 70, alors que de plus en plus d’institutions majeures de la société passèrent sous le contrôle de l’idéologie libérale, ses notions du sens commun – un individualisme forcené, une compétition sans pitié, une attaque agressive sur l’état providence, l’éviscération des biens publiques, et ses attaques contre tout modèle de société différent de celui du marché-sont devenus le règne de l’hégémonie des sociétés capitalistes. Ce que beaucoup à gauche ont manqué de réaliser, c’est que le néolibéralisme touche plus que les structures économiques, il est aussi une puissante force pédagogique- spécialement dans les domaines des médias sociaux- qui engage une dominance à large spectre à tous les niveaux de la société civile. Il s’étend non seulement au domaine de l’éducation mais également à travers un éventail de plateformes digitales comme dans la large sphère de la culture populaire. Sous le mode de gouvernance néolibérale, sans tenir compte des institutions, chaque relation sociale est réduite à un acte commercial. La promotion de la rentabilité et de l’utilitarisme par le Néolibéralisme donne libre court à sa capacité et son succès dans la centralisation de l’éducation au sein de la politique.  Il offre aussi un avertissement aux progressifs, comme l’a développé Pierre Bourdieu, qui insiste sur le fait que « la gauche a sous-estimé la dimension symbolique et pédagogique de la lutte et n’a pas toujours mis au point les armes adéquates pour se battre sur ce front. » 

Mitja Sardoč : Selon les avocats du Néolibéralisme, l’éducation représente l’indicateur principal de la croissance économique à venir et du bien-être individuel. Comment – et pourquoi l’éducation est-elle devenue un des éléments centraux de la «  révolution néolibérale » ?

Henry Giroux : Les avocats du Néo-libéralisme ont toujours admis que l’éducation est un site de luttes à propos duquel se trouvent de forts enjeux touchant la jeunesse, qui doit être éduqué, et quelle vision du présent et du futur devrait être valorisée et privilégiée.

L’enseignement supérieur a traversé une période révolutionnaire durant les années 60 aux USA et dans d’autres pays quand les étudiants ont cherché à redéfinir l’éducation comme une sphère publique et à l’ouvrir à une variété de groupes qui jusque-là en avaient été  exclus.  Les Conservateurs en ont été extrêmement effrayés et ont tout fait pour le contrer. Des preuves claires en sont données à travers le bilan de Memo Powell, publié en 1971 et plus tard dans le rapport si épais de la Commission trilatérale, titrée «  La crise de la démocratie » publié en 1975. A partir des années 60, les Conservateurs, en particulier la droite néo-libérale, est entrée en guerre avec l’éducation afin d’éliminer son rôle potentiel dans la sphère publique. En même temps, ils ont tenté d’une façon agressive de restructurer ses modes de gouvernance, de couper le pouvoir des facultés et de privilégier les savoirs qui étaient fonctionnels sur le marché, définissant les étudiants principalement comme des consommateurs et réduisant largement la fonction de l’enseignement supérieur à un entrainement des étudiants à participer à la force de travail . Au cœur de l’investissement néolibéral dans l’éducation est le désir de compromettre l’engagement des universités à l’égard de la vérité, de la pensée critique, et de son devoir de se lever pour la justice et d’assumer la responsabilité d’être un corps de surveillance des intérêts de la jeunesse alors qu’ils entrent dans le monde du marché et ses inégalités massives, ses exclusions, et la violence locale et étrangère.

L’enseignement supérieur est peut-être une des seules institutions dans les sociétés néo-libérales qui offre un espace protégé pour questionner, provoquer, et penser à contre-courant. Le Néolibéralisme considère un tel espace comme dangereux et a tout fait afin d’éliminer l’enseignement supérieur en tant que lieu où les étudiants peuvent se réaliser comme citoyens critiques, où la faculté peut participer aux structures de gouvernement, et où l’éducation peut se définir comme un droit plutôt que comme un privilège.

Mitja Sardoč : Presque par définition, les réformes et autres initiatives tendant à améliorer les pratiques éducatives ont été un des pivots pour améliorer l’agenda néolibéral de la rentabilité et de l’efficacité. Quel aspect du néolibéralisme et de son agenda  éducatif trouvez-vous le plus problématique ? Pourquoi ?

Henry Giroux : De plus en plus alignée sur les forces du marché, l’éducation supérieure est principalement organisée pour enseigner les principes des affaires et les valeurs de corporations, quand les administrateurs y sont  sélectionnés sur la base des audits néolibéraux entant que PDG ou bureaucrates. Beaucoup d’universités ont été macdonaldisées alors que le savoir est de plus en plus vu comme un élément résultant dans de curriculums qui ressemblent à des menus de restaurants fast-food. Qui plus est, les universités sont sujettes à un modèle de fonctionnement à la Wal Mart où les relations de travail sont ce que Noam Chomsky  a décrit  et qui «  réduit les coûts du travail et accroît le rapport à la servilité ». A l’âge de la précarité et de la flexibilité, la majorité des postes en université ont été réduits  à des emplois à mi-temps, avec de bas salaires, une absence de contrôle sur le conditions de travail, ils ont soufferts de bénéfices réduits, et sont effrayés par l’idée d’évoquer des questions sociales par peur de perdre leur emploi. Ce dernier point est peut-être la question centrale puisqu’il modifie la liberté d’expression dans l’université. D’autant plus que ces universitaires sont à peine capables de joindre les deux bouts  avec leurs salaires de misère, et que certains sont sur les aides sociales (food stamps). Si les membres de la faculté sont traités comme du personnel d’entretien, les élèves ne s’en sortent pas mieux, qui sont relégués aux statuts de clients ou de consommateurs.  Plus encore, ils ne sont pas seulement inondés par les valeurs néolibérales orientées vers le marché de la compétition,  ils sont aussi punis par ces mêmes valeurs sous la forme de tarifs d’inscription exhorbitant, de dettes astronomiques possédées par les banques et par d’autres institutions financières, et dans trop d’autres cas l’absence d’emploi conséquents. Comme projet et mouvement, le néolibéralisme perverti la capacité des éducateurs et autres de créer les conditions qui permettent aux étudiants les savoirs et le courage civique nécessaires pour ne pas rendre le cynisme convaincant et rendre l’espoir pratique. En tant qu’idéologie, le néolibéralisme est à l’opposé de toute notion de la démocratie viable qu’il considère comme un ennemi du marché. Cependant,   la démocratie ne peut pas marcher si les citoyens ne sont pas autonomes, doués d’une capacité de jugement personnelle, curieux, analytiques et indépendants – qualités qui sont indispensables pour les étudiants si ils veulent construire un jugement vital et des choix de participation dans les décisions essentielles qui touchent la vie quotidienne, les réformes institutionnelles et les politiques gouvernementales.

Mitja Sardoč : Pourquoi l’évaluation à grande échelle et les données quantitatives en général sont-elles  un point central dans la boîte à outil néolibérale de la recherche en éducation ?

Henry Giroux : Ce sont les outils des comptables et ils n’ont rien à voir avec des visions plus étendues ou des questionnements à propos de ce qui importe dans le contexte des études universitaires. Le fait de s’appuyer uniquement sur la quantification et la mesure est devenu un outil qui permet d’évacuer les questions de responsabilité, de moralité, et de justice du langage des politiques éducatives. Je crois que la «  boîte à outil » néolibérale, comme vous ma nommez fait partie du discours de la culture civique qui est présente d’une façon rampante dans la recherche universitaire sur l’éducation, une sorte d’investissement dans la culture du système métrique ankylosant l’esprit qui tue l’imagination et déclare l’assaut contre ce que cela signifie d’être critique, réfléchi, audacieux, et de vouloir prendre des risques. Les indicateurs au service d’une culture de l’audit   sont devenus le nouveau visage de la culture de la positivité, une sorte de panoptique empirique qui change les idées en nombres et les impulsions créatives en cendres. Des évaluations à grande échelle et des données quantitatives sont les mécaniques motrices qui permettent que tout soit absorbé dans la culture des affaires.

La distinction entre information et savoir n’a plus de sens dans le cadre de ce modèle et tout ce qui ne peut pas être capturé par les chiffres est traité avec dédain. Dans ce nouveau panoptique de l’audit, le seul savoir qui compte est celui qui peut être mesuré. Ce qui est occulté ici, bien sûr, c’est que l’utilitarisme quantifiable  est une plaie en tant que principe universel parce qu’il ignore toute forme de savoir fondé sur l’hypothèse que les individus ont besoin de comprendre plus que la façon dont les choses fonctionnent ou que ce que leur utilité pratique va être. C’est une langue qui ne peut pas répondre aux questions sur la responsabilité de l’université et des éducateurs peut être en temps de tyrannie, face à l’informulable, ou face à la large attaque systématique  des immigrés, des Musulmans, ou de tout autre groupe disponible. C’est une langue qui a à la fois peur d’imaginer et lutte contre l’idée qu’un monde alternatif, inspiré par la recherche de l’égalité et de la justice,  puisse être possible dans un âge assailli par les forces obscures de l’autoritarisme.

Mitja Sardoč : Alors que l’agenda éducatif néolibéral est bien documenté, l’analyse du langage de l’éducation néolibérale reste aux limites de l’intérêt de la recherche.  En particulier l’expansion du vocabulaire néolibéral avec ses idées égalitaires comme l’équité, la justice, l’égalité des chances, le bien-être etc. n’a reçu au mieux qu’une attention limitée. Quels facteurs ont-ils contribués à c glissement dans les priorités ?

Henry Giroux : Le Néolibéralisme a renversé la manière dont le langage est utilisé à la fois dans l’éducation et dans la société. Il fonctionne en rendant appropriés les discours qui sont associés à la démocratie libérale qui s’est normalisée de façon a à la fois limiter leur signification et à les utiliser dans un sens opposé à ce qu’ils signifiaient traditionnellement, spécialement au regard des droits humains, de la justice, du jugement informé, des pratiques critiques et de la démocratie elle-même. Il a déclaré la guerre non seulement contre les structures économiques mais aussi contre la mémoire, les mots, les significations et la politique. Le Néolibéralisme prend des mots comme «  liberté » et le limite à la liberté de consommer, vomit de la haine, et célèbre des notions d’intérêt personnel et d’individualisme forcené comme le nouveau sens commun. L’égalité des chances signifie l’engagement dans des systèmes de compétition impitoyables, l’éthique de la guerre de tous contre tous et la survie des comportements les plus adaptés. Le vocabulaire du Néolibéralisme  opère au service de la violence dans le sens où il réduit les capacités de satisfaction humaines dans un sens collectif, diminue la compréhension élargie de la liberté comme  élargissant le pouvoir humain, et diminue l’imagination éthique en la réduisant aux intérêts du marché et à l’accumulation du capital. Les mots, la mémoire, le langage et leurs significations sont transformés en armes sous le Néolibéralisme. Certainement, ni les médias ni les progressistes n’ont porté assez d’attention sur la façon dont le Néolibéralisme colonise  le langage parce que aucun groupe n’a prêté assez d’attention au fait que le Néolibéralisme n’était pas seulement une crise économique mais aussi une crise des idées. L’éducation n’y est pas vue comme une force centrale à la politique et en tant que telle le lieu d’intersection du langage, du pouvoir et de la politique selon le paradigme néolibéral a été largement ignoré.

A fortiori, en des temps où la culture civique a été éradiquée, où la sphère public disparaît et où les notions de citoyenneté partagée semble obsolète, les mots qui disent la vérité, révèlent les injustices et permettent une analyse critique informée commencent aussi à disparaître.

Ceci rend difficile l’engagement critique dans l’usage colonisateur du langage néolibéral. Aux USA, les tweets prodigieux de Trump ne signifient pas seulement que nous sommes dans une période de production pathologique sans fin mais aussi qu’ils fonctionnent afin de renforcer une pédagogie de l’infantilisme organisée afin de laisser sa base dans une surcharge  de chocs tout en renforçant une culture de la guerre, de la peur, de la division et de la cupidité de façon à rendre toute critique impuissante.

Mitja Sardoč :    Vous avez abondamment écrit sur la vision néolibérale exclusivement instrumentale de l’éducation, sa compréhension réductionniste de la rentabilité et sa représentation tordue de l’équité. De quelle façon la pédagogie radicale peut-elle combattre le Néolibéralisme et son agenda éducatif ?

Henry Giroux : Tout d’abord, l’enseignement supérieur doit reprendre sa mission de bien public de façon à pouvoir réclamer ses motivations égalitaires et démocratiques.  Les éducateurs doivent initier et étendre un débat national dans lequel l’enseignement supérieur pourra être défendu  comme partie de la sphère publique démocratique et la classe comme lieu de recherche délibérative, de dialogue et de pensée critique, un lieu qui prétende à l’imagination radicale et au sens du courage civique. En même temps, le discours définissant l’enseignement supérieur comme partie prenante de la sphère publique peut fournir une plate-forme pour des engagements plus significatifs en développant un mouvement social pour la défense du bien publique et contre le néolibéralisme comme menace pour la démocratie. Cela implique aussi de repenser comment l’éducation s’est fondée comme bien commun et ce que peut signifier le fait de combattre les politiques qui interrompent les subventions allouées à l‘enseignement en combattant pour le changement d’attribution des fonds alloués à l’armée et aux prisons  vers ceux supportant l’éducation à tous les niveaux de la société. Le défi pour l’enseignement supérieur est de ne pas abandonner son investissement dans la démocratie et de reconnaître que le néolibéralisme opère au service des forces de domination économiques et de la répression idéologique.

Deuxièmement, les éducateurs ont besoin de reconnaître et tenir leur parole sur le fait qu’un citoyen ayant une culture critique est indispensable à la démocratie, spécialement dans des temps où l’éducation supérieure est privatisée et sujette aux efforts de restructuration néolibéraux. Cela suppose de placer l’éthique, la culture civique, les responsabilités sociales et la compassion en tête des apprentissages de façon à combiner les savoirs, l’enseignement, et la recherche avec les rudiments de ce qu’on pourrait qualifier de «  grammaire d’une imagination éthique et sociale ». Ceci impliquerait de prendre au sérieux les valeurs, les traditions, les histoires et les pédagogies qui promeuvent le sens de la dignité, de l’auto-analyse et de la compassion du cœur d’une démocratie réelle. Troisièmement, une éducation supérieure doit être considérée comme un droit, comme elle l’est dans de nombreux pays comme l’Allemagne, la France, la Norvège,  la Finlande, et le Brésil, plutôt qu’un privilège pour une minorité, comme c’est la cas aux USA, au Canada, et en Grande Bretagne,. Quatrièmement, dans un monde régit par les données, les mesures et le remplacement des connaissances par une saturation d’information, les éducateurs doivent rendre les étudiants à même de s’engager dans des apprentissages multiples, allant de la culture imprimée à la culture digitale. Ils doivent devenir des passeurs de frontières pouvant penser d’une façon dialectique et apprendre à ne pas seulement consommer la culture mais aussi à la produire. Cinquièmement, l’université doit réclamer le droit de contrôler la nature de leur travail, organiser les choix politiques et avoir la maîtrise des voies d’accès avec la sécurité de l’emploi et la protection de la liberté académique et de la liberté d’expression.

Mitja Sardoč :  Pourquoi est-ce si important d’analyser les relations entre le néolibéralisme  et la culture civique, en particulier comme projet éducationnel ?

Henry Giroux : L’ascendance du néolibéralisme dans la politique américaine a rendu visible la peste d’une inculture civique très profonde, un système politique corrompu et un mépris pour la raison qui s’est construit sur  des dizaines d’années. Elle pointe aussi le mépris pour l’attachement aux valeurs civiques, la déconstruction de la culture civique, le déclin de la vie publique et l’érosion de tout sens d’une citoyenneté partagée.

Comme la mentalité et la moralité du marché resserrent leur emprise sur tous les aspects de la société,  la sphère publique  est réduite, sinon condamnée à la disparition.

Ses institutions disparaissent – de l’école élémentaire et des médias alternatifs aux centres de soins- on assiste aussi à une sérieuse érosion du discours communautaire, de celui de la justice, de l’égalité et des valeurs publiques et du bien commun.  Dans le même temps, la raison et la vérité ne sont pas seulement contestées, ou sujettes à des discussions informées comme elles le devraient, mais faussement diffamées – bannies du monde empoisonné de la désinformation de Trump. Par exemple, sous l’administration Trump, la langue a été pillée, la vérité et la raison dénigrées, et les mots et phrases vidés de toute substance et transformés en leur contraire, tout ceci à travers une production incessante de Tweets et le spectacle clownesque de Fox News. Cette sombre réalité pointe un échec dans la pouvoir de l’imagination civique, de volonté politique et de démocratie ouverte.

Cela fait aussi partie de la politique qui ôte au social tout idéal démocratique et mine toute compréhension de l’éducation comme bien publique. Ce dont nous sommes témoins avec le néolibéralisme n’est pas simplement un projet politique qui consolide le pouvoir dans les mains des élites corporatistes et financières mais aussi une réfection du sens même des connaissances et de l’éducation comme fondamentales dans la création d’une société démocratique et dans une citoyenneté informée. Dans un âge où la culture et la pensée deviennent des dangers contre les forces anti-démocratiques à la tête de toutes les institutions économiques et culturelles des USA, la vérité est envisagée comme un frein, l’ignorance comme une vertu et les jugements informés et la pensée critique sont rabaissés et transformés en gravats et en cendres.   Sous le règne de cette architecture normalisée de soi-disant sens commun, la culture est considérée avec dédain, le vocabulaire est réduit à des données et la science est confondue avec le scientisme. Les traces de la pensée critique n’apparaissent de plus en plus qu’à la marge de la culture alors que l’ignorance devient le premier principe organisateur de la société américaine.

Sous ces quarante années de règne néolibéral, le langage s’est militarisé, il a été cédé aux publicistes, aux idioties des jeux télévisés et en un anti-intellectualisme embarrassant sanctionné par la Maison blanche. Couplez ça avec une culture des célébrités qui produit un écosystème de culture du bafouillage, du choc et du clinquant. Ajoutez à cela un clown anti-public et anti-intellectuel comme Jordan Peterson qui défend l’inégalité, les formes infantiles de masculinité, et qui définit l’ignorance et une mentalité de guerrier  comme parts de l’ordre naturel  tout en récusant la politique ainsi que toute forme de régulation vivable.

La culture de l’ignorance manufacturée est aussi reproduite à travers les appareils médiatiques qui vendant l’illusion et le spectacle de la violence. Dans ces circonstances, l’illettrisme culturel devient la norme et l’éducation devient centrale dans une version de la politique de zombie néolibérale qui fonctionne largement afin de supprimer les valeurs démocratiques, les relations sociales et la compassion de l’idéologie, de la législation et des institutions aux commandes qui contrôlent maintenant la société américaine.  A l’âge de l’ignorance manufacturée, il y a plus en jeu qu’une simple absence d’apprentissage, d’idées ou de connaissances. De même, le règne de l’illettrisme culturel  ne peut être uniquement attribué au développement des médias sociaux, à la culture de l’immédiat et à une société qui ne chercherait que la gratification immédiate.   Au contraire, la manufacture de l’ignorance est politique est c’est un projet politique au centre de l’idéologie corporatiste de la droite et un ensemble de mesures qui travaille agressivement à dépolitiser les gens et à les rendre complices de la politique néolibérale et raciste ainsi que des forces économiques qui imposent la misère et la souffrance sur leurs vies. Il y a plus en jeu que ce que Ariel Dorfman nomme «  la stupidité félonne », il y a aussi la mise en place d’une forme extrêmement maligne de fascisme néolibéral propre au 21ième siècle, et d’une culture de la cruauté dans laquelle le langage est modifié au service de la violence tout en menant des attaques incessantes sur l’imagination éthique et sur le bien commun. Dans le moment historique actuel, l’inculture et l’ignorance offrent leur prétention à  procéder de cette manière afin de compromettre l’importance de la culture civique à la fois dans l’éducation supérieure et dans la société dans son ensemble.

Mitja Sardoč : N’y a-t-il pas un défaut dans l’analyse d’un phénomène social si complexe (et controversé) que le néolibéralisme et son agenda éducatif ? Dit autrement : existe-il des aspects de l’agenda éducatif néolibéral que ces critiques aient négligé de questionner ?

Henry Giroux : Toute analyse d’une idéologie comme le néolibéralisme demeurera toujours incomplète. Et la littérature sur le néolibéralisme sous ses différentes formes est divers contexte est très abondante. Ce qui est toujours minimisé à mon avis sont trois choses. Premièrement, trop peu est dit sur le fait que le néolibéralisme ne fonctionne pas uniquement comme modèle économique pour le capital financier mais comme une pédagogie publique à travers un nombre de sites et de plateformes divers. Deuxièmement, pas assez a été écrit sur sa guerre contre la notion démocratique de socialité et sur le concept du social. Troisièmement, dans des temps où les échos des fascismes passés s’amplifient, trop peu est dit sur la relation ente le néolibéralisme et le fascisme, ou sur ce que j’appelle le fascisme néolibéral, tout spécialement dans la relation entre la souffrance et la misère étendues causées par le néolibéralisme et la montée du suprématisme blanc. Je définis le fascisme néolibéral comme à la fois un projet et un mouvement  qui fonctionne comme une force affaiblissant voire détruisant les institutions commandant la démocratie tout en sapant ses principes les plus précieux. En conséquence, il fournit un terreau fertile pour la déstabilisation de l’architecture idéologique, les valeurs toxiques, les relations sociales racistes sanctionnées et produites sous le fascisme. Le néolibéralisme et le fascisme se rejoignent et avancent dans un projet confortable et mutuellement compatible qui connecte les pires excès du capitalisme avec les idéaux fascistes. La vénération de la guerre, une haine pour la raison et la vérité, une célébration populiste de l’ultra-nationalisme et de la pureté de la race, la suppression de la liberté et de l’opposition, une culture qui promeut le mensonge, le spectacle et la démonisation de l’autre, un discours de déclin, de violence brutale, et en dernier recours de la violence d’état sous des formes hétérogènes. Comme projet, il détruit toutes les principales institutions de la démocratie et consolide le pouvoir  dans les mains de l’élite financière. Comme mouvement, il produit et légitime des inégalités économiques massives et de la souffrance, il privatise les biens publiques, démonte les principales agences gouvernementales et individualise tout problème social. En sus, il transforme l’état politique en un état corporatiste et utilise les outils de surveillance, la militarisation, et la loi et l’ordre pour discréditer la presse et les médias, compromet les libertés civiles tout en ridiculisant  et en censurant les critiques. Ce que celles-ci doivent envisager, c’est que le néolibéralisme est le visage d’un nouveau fascisme et en tant que tel il doit être considéré avec la nécessité de ne pas penser que capitalisme et démocratie sont la même chose, de renouer avec la foi en un socialisme démocratique, créer de nouvelles formations politiques autour de l’alliance de divers mouvements sociaux et prendre au sérieux la nécessité de mettre l’éducation au centre de la politique

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Traduction : Elisabeth Guerrier