Le bavardage de l’américanisation silencieuse . Elisabeth Guerrier

ELISABETH GUERRIER·MARDI 12 JUILLET 2016

À Sylvie,

Le texte qui suit est une réponse à un commentaire concernant certaines positions très prudentes à l’égard de l’usage intensif et croissant des américanismes dans les médias, dans le lexique des mouvements politiques ou culturels français et dans les échanges quotidiens dont le lit privilégié, à la fois ordonnateur et réceptacle est évidemment l’outil numérique. Cet usage pouvant être qualifié de “tendance” semble s’imposer sans déclencher de réactions critiques alors qu’il s’agit non pas d’une simple mode, passagère donc, mais, pris dans son contexte historique, d’un pas supplémentaire franchi dans l’hégémonie culturelle d’un système qui se conçoit lui-même, dès son origine et sa théorisation, comme incontournable et devant imposer ses modalités, son fonctionnement et ses valeurs et sa langue au monde entier sous la forme d’une sorte de catéchèse sous-jacente omniprésente et de pratiques économiques et politiques agressives globales qui seraient la seule issue possible pour l’ensemble de la planète et que nous qualifierons de vision idéologique totalitaire. Le sujet des américanismes et de leur usage dans la construction et la banalisation du “discours managérial ” est suffisamment important, d’autant qu’il semble ne pas déclencher d’alerte auprès des groupes ou des individus les mieux ancrés politiquement, pour lui consacrer une tentative de mise à plat, qui demeurera malgré tout sommaire, des implications et soutènements auxquels il préside et qu’il éclaire. Il s’agit, dans ce qui devrait déclencher une alarme sur la protection des racines et des formes même de l’identité nationale, collective, historique et qui a comme signifiant premier d’appartenance la communauté de langue, de mettre à jour les implications inter-systémiques d’une langue nord-américaine , “parce que l’américanisme, le capitalisme technologique, est un système”.1 qui s’impose comme outil de colonisation mondiale d’une dynamique ayant ses buts, son histoire, et qui correspond parfaitement, sous ses aspects pseudo-rationnels et sa logique de l’utile et du pragmatisme à la définition que Castoriadis donne de l’idéologie : un ensemble d’idées qui se rapporte à une réalité, non pas pour l’éclairer et la transformer mais pour la voiler et la justifier dans l’imaginaire” . 2

Il est à considérer comme un fait que la langue qui domine les échanges de l’aire globale s’est imposée avec une force nouvelle depuis plus d’une dizaine d’année et particulièrement depuis l’avènement de l’aire numérique comme étant l’Anglais. C’est une telle évidence et cela se manifeste avec une telle régularité dans les échanges quotidiens dans le contexte de ce que Nestor Garcia Canclini décrit comme “ la coproduction internationale de l’identité individuelle” qu’on ne questionne plus l’histoire et le contexte de cette réalité ni, surtout, au-delà des technologies numériques, les systèmes idéologiques et culturels qui ont promu cette langue comme langue de la “communication”. Il semble important avant de développer les risques essentiels courus à travers “ la menace sur la biodiversité des langues et des cultures”3 face à ce raz-de-marée de préciser deux points qui peuvent, faute d’être éclaircis, prêter à confusion. Tout d’abord, il ne s’agit pas de donner dans une sorte de nostalgie nationaliste et de conservatisme qui ne pourrait pas s’adapter aux contingences contemporaines. Ces risques évoqués ne toucheraient pas la pratique répandue d’un bilinguisme mondial, maintenant la langue maternelle comme base des échanges locaux et liant de l’identité historique nationale et gardant la pratique de l’Anglais comme langue des échanges internationaux. Il va de soi que la qualité de cet Anglais global réduit à son aspect fonctionnel serait une perte par rapport à l’Anglais des anglophones et de leurs cultures mais on peut tolérer cet appauvrissement au nom des aspects efficaces de sa pratique universelle même si la réduction d’une langue à un outil fonctionnel d’échange fait également partie des mises en place de la vision du pragmatisme et de la personnalité rentable et restreint le champ et la portée du langage en tant que tel comme absolue caractéristique de ce qui constitue à la fois la force, la complexité et le destin de ce qui définit l’humain dans son essence. E.Diet dans son article sur le discours d’entreprise évoque “ Le détestable franglais véhiculé dans les entreprises s’impose désormais dans l’administration, le service public et le milieu associatif soumis à la loi d’airain de la gestion managériale et à la bêtise de l’efficacité opératoire. On constate même dans de très grandes entreprises françaises l’obligation pour les cadres résidant et travaillant en France de tenir au siège la totalité de leurs réunions en anglais. Bien entendu, ce basic ou wallstreet english, n’a plus grand-chose à voir avec les richesses de la langue de Shakespeare : il s’impose dans sa pauvreté technique, sémantique et grammaticale comme le lit de Procuste de l’idéologie néo-libérale.”4

En deuxième lieu, il a été évoqué l’intérêt d’une génération dite “soixante-huitarde” pour la culture nord-américaine, sa musique, sa littérature et ses mythes et la complète séduction qu’elle pouvait alors exercer. Il est nécessaire de préciser que cet Anglais-là était l’Anglais de l’opposition à la guerre du Viet-Nam, des phénomènes comme Woodstock, de la grande visibilité du mouvement féministe, du développement de pratiques et de modes de vie marginaux en contestation et en rupture franche avec le système politique des années 60.70. L’Europe qui vivait elle aussi un série de mouvements de fonds ne pouvait qu’applaudir aux changements radicaux prônés par les nouvelles formes de musique, par la littérature à travers, entre autres, Burroughs, Kerouac ou un peu plus tard par Bukowski et accueillir cette langue comme le vecteur de ce désir de libération révolutionnaire auquel elle aspirait. Il ne s’agit pas du même Anglais quand celui qui est instillé jour après jour dans les pratiques langagières est lui aussi un outil mais un outil de propagande de l’idéologie ultra-libérale. Dans le même temps en effet se structurait une école qui continue d’inspirer les positions libérales les plus extrêmes à travers les Chicago Boys et la posture idéologique de l’économiste de Milton Friedman qui devait redonner à l’imaginaire libéral marchand toute sa véhémence et qui continue d’être le modèle prôné majoritairement avec ferveur outre-Atlantique et dans le cadre de la Commission européenne et de la plupart des pays membres. Il est nécessaire également de préciser que liés à ce mouvement naquirent les premiers “Think Tanks” comme l’Institute of Economic Affairs ou l’American Enterprise Institute dont les stratégies sont ouvertement guerrières et hégémoniques. Il s’agit dans le cadre de la création du “ Siècle américain” d’instaurer une république impériale pour reprendre l’expression de Raymond Aron et d’une façon ostensible d’exercer par tous les moyens une domination au niveau militaire, diplomatique, électronique, culturel et bien sûr linguistique.

Cette volonté hégémonique est avant tout celle d’un système avec des points de vue très arrêtés sur la nature humaine, l’élitisme, le pouvoir, la réussite, autrement dit, au-delà des aspects économiques libéraux proprement dit, sur une morale et une vision de l’individu social clairement définie. Dans ce contexte, il est intéressant de faire un léger retour en arrière et de sonder les différentes percées de la culture exportée ainsi au titre d’un but et d’un modèle à atteindre pour l’humanité : les séries télévisées, la musique, les films grand public peuvent sembler n’être que des artefacts mais ils sont avant tout des marqueurs culturels, modes de vie, valeurs, types et modalités d’échange entre pairs, entre conjoints, images de la réussite, de l’accomplissement personnel, des projets, place de la famille, des études, tous les marquages d’une identité culturelle figurent dans ces condensés qui sont absorbés avec aisance par l’Occident dans sa totalité jusqu’à en devenir les modèles uniques. Dans le domaine du langage qui est le point final et le plus sensible de cette hégémonie en route, on peut également se référer à titre d’illustration, au glissement s’étant opéré il y a quelques années, très progressivement, de la création, pour la promotion des productions américaines hollywoodiennes, de titres français à ses films, nécessaires pour être mis sur le marché, à la disparition récente de cette nécessité qui marque une étape nouvelle dans ce phénomène et se trouve quasiment effacée comme telle, comme une évidence. Les exemples d’ingestion et de digestion de ces formes de slogans qui taisent leur nature sont pléthores, resurgissent dans les échanges quotidiens sans encombre, comme des marques d’appartenance au “ temps “ dont les acteurs font partie.

Les positions d’opposition et de rejet des valeurs véhiculées par l’ultra-libéralisme et sa cohorte de dégâts humains, sociaux, environnementaux négligent souvent un élément de la dynamique de ce même ultra-libéralisme : sa capacité à tout neutraliser de ces refus pour l’ingérer dans le mouvement global du marché et pour se faire, à mettre la main sur tous les éléments nationaux, culturels, individuels, afin de transformer le monde en un réseau hédoniste de consommateurs. Pour reprendre Castoriadis , “ La crise de la critique n’est qu’une des manifestations de la crise générale et profonde de la société. Il y a ce pseudo consensus généralisé// tout est médiatisé, les réseaux de complicité sont presque tout puissants. Les voix dissidentes et discordantes ne sont pas étouffées par la censure ou par les éditeurs,// elles sont étouffées par la commercialisation générale “5. Ce choix ultra-libéral est défendu avec constance par les tenants de l’hégémonie nord-américaine, se représentant leur pays comme celui à même de donner au monde entier une ligne de conduite et de valeurs qu’ils désignent comme les meilleurs et incontournables au point d’envisager l’avenir de ce monde clos sur le post-capitalisme comme un univers arrivé à “ la fin de l’ histoire ”6 . C’est un système qui a élaboré des stratégies de manipulation de l’opinion comme principaux outils de domination, il est nécessaire de rappeler que le grand fondateur du concept et de la mission des “relations publiques ” est le créateur de la propagande de masse, Edward Bernays, qui élabora sur des bases de maîtrise et de manipulation des opinions et des comportements collectifs des stratégies de marketing dont se servirent et se servent encore toutes les corporations mais aussi tous les mouvements politiques. Il est nécessaire également de rappeler qu’il avait comme ami un des fondateurs du mouvement néo-libéral dans sa branche américaine et qui donna son nom au colloque Lippman, genèse des mouvements libéraux d’économie politique des années 1930.1950. Plutôt que le choix théorique et fantasmatique fumeux des complotistes qui attribuent à un certain nombre de théoriciens de l’économie politique ou de chefs d’entreprise la capacité de tirer en secret et comme ils l’entendent les fils de nos destins, il s’agit d’un phénomène totalement interdépendant entre les masses et les leaders de tous ordres, et de ce que Bourdieu nomme “ la nouvelle vulgate planétaire” qui implique dans sa construction une participation consentie, voire enthousiaste à son propre asservissement, l’efficacité de ce “ gouvernement invisible ”7 résidant dans sa capacité presque sans borne à générer des comportements et des visions qui ne dissocient pas la façon dont l’individu se représente sa place au monde des marques ostensibles de son appartenance au système. Un des outils les plus efficaces est sans doute la “ fabrication des consentements”qui, comme le précise Bernay, fera “ l’objet de substantiels raffinements.” Sa force spécifique est de non seulement générer un accord mais surtout de permettre à l’individu de garder l’illusion qu’il a lui-même et délibérément choisi ses modes de vie, ses objets et ses activités quotidiennes, ses positions politiques et jusqu’à ses pensées. Rappelons ici quelques mots de Lippman touchant sa conception de la démocratie : “ Le véritable pouvoir, celui que procure la richesse de la nation// doit demeurer entre les mains des plus capables et la principale responsabilité du gouvernement est de maintenir la minorité à l’abri de la majorité” ou encore “ Le public doit être mis à sa place afin que les hommes responsables puissent vivre sans craindre d’être piétinés ou encornés par le troupeau des bêtes sauvages”8

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Une des forces du système ultra-libéral nord-américain est sa capacité à effacer les limites, à niveler les postures et à transformer tous les indices d’appartenance en des produits commercialisables et désirables faisant entièrement partie des outils de construction de l’identité individuelle, générationnelle ou groupale. On pense par exemple à cet envahissement du drapeau américain dans tous les domaines, vestimentaires, alimentaires, utilitaires ou de loisirs où la grande astuce, est de l’avoir complètement dépolitisé, dénationalisé à l’exportation pour ainsi dire, pour le mettre au rang d’une marque d’identification universelle à ce qui doit se porter, se manger, pour être dans la vague et porté par elle. Cet “impérialisme symbolique”comme le qualifie Bourdieu a réussi à jouer en profondeur sur des champs obscurs des mouvements d’opinion et à faire en sorte que ce qui correspondrait à un signe de pouvoir brutal comme le drapeau hissé sur une terre conquise soit porté avec une sorte de vénération sur les corps sans être vécu comme une forme de soumission et plus encore sans avoir à être formellement identifié par celui qui l’arbore comme un signe de domination mais considéré comme un élément de ce qui le constitue à travers les choix vestimentaires, alimentaires ou autres qu’il effectue dans ce qu’il considère comme sa toute liberté. On pense aussi au nombre de slogans imprimés en Anglais sur les vêtements, codes visibles et universaux des états d’âme potentiels condensés en quelques phrases porteuses, suffisante pour donner à l’extérieur les codes de votre identité. Il en va de même, comme mentionné plus haut, de la force commerciale des productions cinématographiques hollywoodiennes, des séries télévisées qui sont devenues depuis longtemps déjà non un produit d’exportation que les consommateurs apprécieraient dans toute sa dimension exotique mais la marque d’un moment de culture globale où les caractéristiques identitaires locales sont complètement laminées et peut-être pire, pas même revendiquées ou perçues comme nécessaires ou trahies par les spectateurs. Voire, plus simplement et plus vertigineusement, oubliées. Au-delà de produits commerciaux de diverses formes, ce qui s’impose depuis plusieurs décennies en Europe principalement, en raison de la proximité historique et politico-économique, et sous diverses formes aussi dans le reste du monde avec une telle aisance, correspond à des valeurs, des modes de vie, des habitus et plus profondément des modes de pensée et de se penser, qui sont pris dans la grande mouvance globale et son uniformisation et ne prête pas, d’une façon consciente, à des réactions épidermiques d’opposition de nationalisme piqué au vif et de sentiment de visée impérialiste qui serait subie dans la mesure où cette domination douce, se présentant dans sa nature même dépolitisée pour ne se déclarer que facteur de progrès et touchant les sphères les plus privées des individus, se fait non seulement avec le consentement mais avec l’enthousiasme des foules.

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La perversité de ces stratégies fondées largement sur la perversion du langage et l’attaque des contenants et organisateurs de la pensée, des liens et de l’organisation, échappe aux anciens paradigmes critiques centrés sur les affrontements directs et les rapports de production et laisse les sujets démunis faute de figurations, de représentations et de mots pour penser ce qui leur arrive et, pire, pour savoir dans quel registre de leur vie cela se produit.

Comme tout produit sur le marché, la dimension du succès d’une pratique correspond à la nature de la demande et à la capacité de ce produit à la modeler. Image de soi et du groupe d’appartenance définies par les locutions et les comportements, les signes ostensibles d’apparence physique, les mœurs. Le langage évidemment non seulement n’échappe pas à cette loi mais il en est un des vecteurs principaux. On peut bien sûr plaider l’universalisation, ou du moins l’occidentalisation de tous les mouvements clamant une marginalité à l’égard de la pensée dominante, nous sommes passés par suffisamment de vagues musicales, culturelles anglo-saxonnes pour ne pas être étonnés. Il est également difficile de négliger l’impact novateur et précurseur, au moins dans les imaginaires, de la ville de New York. Mais la capacité, encore, à niveler tout mouvement pour le prendre dans la succession des courants et de modes est une des armes les plus redoutables de ce système qui peut ingérer toute réaction de fond et en faire un produit de marché.

Quant aux effets exogènes de ces stratégies, il s’agit plus d’une inquiétude sur l’usage systématique de ces termes dans les médias comme marque de contemporanéité et du progressif remplacement de nombre de termes par leurs correspondances nord-américaines et parallèlement de l’impuissance toute récente à créer du langage. Car ce qui opère d’une façon sous-jacente par cette intégration sans douleur ouvertement ressentie, c’est la mutation irrévocable d’une vision du monde multiple, changeante, créée par la plasticité inhérente au langage et propre à chaque communauté dans sa texture même, sa façon de se reconnaître et sa progressive uniformisation aux critères univoques du système dont les outils de tous ordres et bien sûr langagiers eux-mêmes, tout en donnant par acquiescement mimétique l’illusion d’un usage consenti sont au service, non de la parole humaine dans son infinie reconductibilité et dans son œuvre de création permanente, mais anticipent un monde clos, fermé pour se connaître sur l’absolue rigidité de quelques formules langagières universelles acceptées comme les vecteurs de la réalité, identiques pour tous, semblant permettre un entendement immédiat et sans ambiguïté. L’usage de ces anglicismes se rependant sans frontières ni retenue a ceci de particulier qu’en dehors des mouvements systémiques qu’ils accompagnent et génèrent, ils apportent non pas de nouvelles façons de formuler notre lien à nous-mêmes ou aux autres, ou notre place dans la mouvance socio-politique comme tout nouveau mot progressivement assimilé, de quelque horizon qu’il vienne le fait depuis toujours, vivifiant, élargissant, modifiant et complexifiant la texture du langage et avec elle notre capacité à chercher des voies d’accès au réel, mais ils exhibent la marque même d’une forme d’ ”entente” implicite globale sur ce qui se dit et sur ce que ce qui se dit désigne, donnant l’illusion d’être adéquats dans leur nature et nécessaires et suffisants dans leurs fonctions, c’est à dire indemnes de tout espace d’ambiguïté ou de toute possible défection, or la nature du langage est, dans son pouvoir et sa limite, d’être autour de la réalité qu’il cherche à contraindre, et dans cet espace ontogénétique s’élabore la pensée, le monde des affaires n’est pas un monde de la pensée. Sous ses dogmes de toute-puissance pragmatique et de rationalité, le monde des affaires n’a pas la nécessité de se penser mais de s’agir. EG

1 Pièces et main d’oeuvre.

2 Cornelius Castoriadis Marx p. 16

3 Roland Gori La fabrique des imposteurs p. 157

E.Diet

5 Cornélius Castoriadis ” La montée de l’insignifiance” Edition Points p. 101

6 Francis Fukuyama

7 Edward Bernays “ Propaganda” p.70

78Lippman The phantom public p.155.

 

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