AMONG THE THRONG

Elisabeth Guerrier Traductions Textes

Category: Islam

‘Kufr’ et le langage de la haine

 «  Kurf and the language of hate »

Juillet 25, 2016 MEMRI No.98  ‘Kufr’ et le langage de la haine

 

Alberto M. Fernandez*

Récemment, une série de commentaires émis par des hommes politiques occidentaux à propos de certains aspects de l’Islam ont été rendus publics. Ces commentaires ont été critiqués à cause de leur imprécision et de leur nature radicale et parce qu’ils allaient probablement générer haine et violence à l’égard des minorités musulmanes en Occident tout en compliquant le travail de lutte contre les groupes terroristes comme Isis ou Al-Qaïda.

Tous les discours des hommes politiques, en fait, devraient être examinés précisément. Et ils méritent certainement des critiques si ils sont incapables de faire la différence entre l’Islam, les Islamistes et le Djihadisme par exemple ou si ils généralisent et mélangent les accusations sur des questions complexes comme la Shari’a. Mais un langage confus haineux ou même violent à l’égard de l’autre n’est pas quelque chose de nouveau ni n’est réservé à l’Ouest. Bien-sûr le langage des démagogues occidentaux semble parfois occuper plus l’attention que les plus calmes, plus populaires propos haineux qui sont produits dans des cultures non-occidentales.

C’est ce qui se produit avec le problème du «  Kufr », ou Kuffar, le mot arabe désignant la mécréance, et pour la façon dont il est communément utilisé dans beaucoup de discours musulmans pour promouvoir au nom d’un soi-disant ordre divin la haine et la violence.

 

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Alors qui sont ces Kuffars ?

La racine de ce mot est ancienne, précéde le Coran et signifie “ recouvrir” “ cacher”. Elle est liée à l’agriculture et est utilisée une fois dans ce sens dans le Coran.  La même racine peut être trouvée dans les noms de nombreux villages du Levant, comme dans le chant religieux fameux « capharnaüm » ( Nom Kfar naoum ou Village de Naoum. Kufr, Kafir, Kuffar et Takfir ( le processus de déclarer un musulman Kafir) viennent tous de la même racine, bien sûr.

Je me souviens il y a quarante ans, j’étais alors un jeune étudiant en langue arabe, utilisant le mot “ Kafir” pour me désigner, en tant que non Musulman. Mon professeur d’Arabe, un Musulman Égyptien gentil et pieux m’interrompit et me dit : «  Non, Alberto, tu n’es pas un Kafir, tu fais partie d’un des peuples du Livre ». Cette vision musulmane tolérante et humaniste du monde n’est plus envisageable maintenant. On peut la trouver dans un commentaire de 2015, influencé par les Sufis «  L’étude du Coran », une vision du monde qui a été critiquée par d’autres Musulmans comme trop tolérante.  [1]

Certains Musulmans occidentaux se sont emparés illico de la question. Vous pouvez même  les trouver en ligne dans des vidéos telles que celle de Hasam Yusuf consacrée spécialement à la question «  Qui sont les Kuffar ? » [2] Le commentateur basé à Chicago Dr. Hassan Hassaballa  dans un colonne passionnée de 2012, intitulée «  Qui sont les infidèles ? » notait que une des (nombreuses) erreurs de conception de l’Islam, révélées à travers certains commentaires, est celle touchant les «  non-croyants ». Beaucoup de gens, y compris certains Musulmans, pensent que l’Islam exige des Musulmans qu’ils haïssent les non-Musulmans ou que les Musulmans devraient même «  tuer » les non Musulmans. Bien qu’incompréhensible pour moi, cette vision persiste néanmoins. Je ne me l’approprie pas, peu importe combien d’experts religieux ou de Ulema sont cités comme l’affirmant. Combien de terroristes l’affirment m’est égal, tout pareil. Cependant, cela amène la question : exactement, qu’est-ce qu’un infidèle ?  Beaucoup de Musulmans peuvent comprendre que les infidèles (Kafir en Arabe) ce sont tous ceux qui ne sont pas Musulmans. [3]

La question “ Qui est infidèle ?” est une question compliquée au sein de l’Islam, sans compter entre Musulmans parlant d’eux-mêmes et non-Musulmans. Et entrainant plus de conséquences encore est, bien sûr, est celle de la réponse appropriée à ce qui devrait être considéré comme étant infidèle. Quelles sont les punitions temporelles pour être un Kufr majeur ou mineur ? La question de savoir si être un Kufr est un péché ( devant être jugé par Dieu) ou un péché et un crime ( devant être jugé par les législateurs islamistes zélés) pénètre au cœur de la compréhension contemporaine de la religion, de la politique, de l’autorité et du terrorisme. Ce ne sont  pas en fait de nouvelles questions mais elles remontent aux premières décennies de l’Islam et aux groupes florissants du Djihad en Egypte dans les années 1970.[4]

 Que fait-on du Kuffar ?

 Pour l’Etat islamique et d’autres organisations terroristes, la désignation est claire. Non seulement les «  peuples du livre » sont kuffars mais aussi le sont beaucoup, sinon la plupart, des Musulmans. Bien que les Chrétiens puissent être nommés les Croisés ou Mushrikeen  (Polythéistes), leur état essentiel est celui de Kufr. Les Musulmans peuvent également  être désignés par ces groupes comme appartenant à des sous-groupes variés communément associés avec le type Kufr : Murtadin ( apostase), Tawaghit ( tyran), souvent utilisé contre les Musulmans shi’a, ou Rawafid ( également utilisé contre les Shi’as. Au-delà d’ISIS et des groupes de son espèce, il existe un grand nombre de Musulmans  salafistes qui croient plus ou moins la même chose mais qui sont tempérés par des circonstances politiques locales. Ce discours haineux se retrouve souvent dans les entreprises financées par l’Arabie ou le Quatar, soit dans des traductions perverties du Coran ou à travers les médias ou les institutions éducatives.[5] On peut encore aller sur le site officiel de l’autorité de la fatwa et lire les règles régissant les Kufr énoncées par le clerc Shaykh Abdul Aziz Ibn Baz (d. 1999). Être un Mushrik est Kufr, être ami avec un Mushrik est Kufr, être ami avec un Kafir est Kufr, considéré qu’un Kafir n’est pas un Kafir est Kufr.[6]

Parce qu’il était une figure loyale de l’establishment autour de la monarchie saoudienne, on peut aussi trouver là diverses règles condamnant les “ extrémismes” comme définies par la religion officielle.

Mais si il subsistait un doute, Ibn Baz ajoute à son commentaire que le Kuffar auquel se réfère les Ecritures islamiques est le Chrétien, le Juif, et les sécularistes contemporains.[7] Et comme l’Etat islamique, Ibn Baz précise les trois choix pour ces infidèles : la conversion, le paiement de la taxe humiliante du jizya ou la mort. Il ajoute  plus loin qu’un djihad offensif contre les infidèles est obligatoire pour les Musulmans aujourd’hui. [8]

Bien que moins exaltés que le défunt Ibn Baz, on trouve dans les médias de nombreux membres du clergé saoudien prolifiques qui sont, eux, encore vivants et qui disent en substance la même chose,  comme Shaykh Salih, reconnu comme le futur Ibn Baz, de nombreux Al-Fawzan, membres du Conseil supérieur des experts saoudiens et du Comité du royaume de la Fatwa. Les écrits de Al-Fawzan peuvent être trouvés sur de nombreux sites salafistes, y compris Fawzan.co.uk, Manhaj.comfipublications.com. Encore, des ecclésiastiques comme Ibn Baz ou Al-Fawzan sont considérés comme des conservateurs extrémistes mais ils ne supportent pas ISIS et sont plutôt les piliers des infrastructures de la religion saoudienne. Les gouvernements étrangers et les médias internationaux tendent à exagérer le soutien matériel accordé par L’Arabie saoudite aux actuels groupements extrémistes et se concentrent moins sur leur support idéologique à l’extrémisme. [9]   Parce que dans les piliers de l’establishment religieux saoudien, nous trouvons un discours qui prétend que ce qu’affirment les supposés Kharijites d’ISIS est bien enraciné dans l’Islam.

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N°1

 

Nous pourrions et devrions dénier à l’Etat islamique et à d’autres groupes takfiri la représentativité de l’Islam. Et nous pourrions attribuer les règles énoncées par Ibn Baz à un prélat membre du clergé des salafistes saoudiens, décédé, fût-il en son temps influent. Après tout, malgré les milliards investis par les salafistes dans les pays du Golfe lors de ces dernières dizaines d’années pour l’éducation, les médias et les activités missionnaires, cette version particulièrement intolérante de l’Islam demeure minoritaire bien qu’elle s’exprime le plus fortement.

La bataille actuelle autour du Kuffar

Certes, d’autres Musulmans ont appuyé cette vision du monde intolérante et violente. On peut trouver une pléthore de constats promouvant la tolérance sous diverses formes dans les autorités islamistes contrôlées par les régimes du Moyen-Orient. On assiste à l’émergence de vagues efforts inter-religieux issus d’experts notoires promouvant une vision du monde plus tolérante et nouvelle, comme celle de la Déclaration de Marrakech en 2016. [10]  D’éloquents Musulmans libéraux comme le philosophe irakien Dr. Rashid al-Khayoun notait récemment que : «  Ce sont ces textes religieux qui sont le problème. Ils sont utilisés aujourd’hui et pris hors du contexte dans lequel les versets du Coran furent révélés. Quand un raid quelconque avait lieu et que le verset «  tuez-les où que vous les trouviez »  était transmis pendant la bataille, il s’agissait de circonstances appropriées mais ces situations ne sont plus valides. Ce qui doit être valide sont les versets qui prônent la paix et l’amour.  Je blâme la jurisprudence également.  Ils ont massacré le Coran en supprimant plus de 70 versets qui évoquent la paix et l’amour et le fait de ne s’occuper que de ses propres affaires. Ils ont été abrogés en faveur d’un seul verset- le cinquième du Surat Al-Tawbah, le verset de l’épée. »  [11]

Mais si cette question était celle d’un lieu d’échanges aplani des érudits libéraux versus les Islamistes ou des Modernistes versus les Conservateurs, ce serait une question importante et intéressante mais largement académique. La montée de l’Etat islamiste ou les rivaux de la Djihad dans le monde entier, comme la montée des médias sociaux ont contribué à l’accroissement élargi d’un Salafisme électronique abruti, toxique aussi superficiel qu’il est bavard et qui promeut les discours les plus extrémistes possibles.

 

 

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N°2

 

De tels discours ne sont pas seulement les images et les slogans retrouvés dans la propagande d’ISIS, ou les voix de prêcheurs de rue radicaux  de Londres qui instillent du poison sur internet. Les infrastructures de la haine est beaucoup plus large et construite dans le temps bien avant que ISIS s’impose sous le regard public en 2014. Ce discours de haine active à l’égard des infidèles peut également être considéré comme une forme de guidance religieuse fournie par des sites religieux populaires comme  Islamqa.com et le site Islamweb.net, appartenant au puissant ministère quatari de Awqaf et des Affaires islamiques qui fournissent des réponses aux questions religieuses en Anglais, Allemand, Français et Espagnol.

Sur ce site énormément visité, appartenant à un pays qui accueille la base US la plus importante du monde arabe, on peut apprendre qu’il est inadmissible religieusement pour un Musulman de devenir ami avec un non-Musulman. [12]  Le site web affirme clairement que si les Musulmans doivent «  haïr » les infidèles et ne pas se lier d’amitié avec eux ( sans parler de tomber amoureux ) ceci n’implique pas que les Musulmans doivent être désagréables à leur égard..[13] Islamweb.net décrit sa mission comme  « devant fournir à la communauté des savoirs substantiels sur l’Islam, en particulier aux non-Musulmans qui peuvent avoir besoin  de clarification face aux distorsions habituelles des médias et aux interprétations erronées de certains adeptes mal informés. »

 

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N°3

Ceci fait partie d’un phénomène plus large que Peter Pomerantsev a nommé “ un vol dans la fantaisie technologique” [14] Dans le monde virtuel, le discours d’intolérance salafiste sur la passé – ayant appartenu un  jour aux groupes terroristes et aux membres du clergé extrémistes – est devenu part du discours post-moderne où ce qui était la propriété des garants d’une autorité divine est maintenant réorienté par des adolescents ignorants et mal éduqués et transformé en un discours superficiel et simpliste de haine, qui est l’aile takfiri-djihadi de la droite du mouvement.[15] Mais, comme nous l’avons vu, le superficiel et l’ignorant peut facilement trouver des érudits pour confirmer leur haine, à seulement quelques clics.

 Le Kuffar comme clef

Plutôt que des jugements trop généralisateurs et souvent inappropriés sur la nature essentielle des croyances de plus d’un milliard de Musulmans aux facettes multiples, un bien meilleur usage de notre temps, et de la bonne volonté de nombreux Musulmans, seraient une discussion sérieuse sur la nature de l’incroyance et de  sanctions dans la vie réelle, une clarification franche des terminologies et la recherché intense de façon créative de rendre virtuel le langage de la tolérance de la même façon que celui de l’intolérance est devenu virtuel.

Il n’y a pas de raisons pour qu’un tel effort ne puisse pas reconnaître et accepter la différence religieuse  et les distinctions sectaires. Le respect de l’autre ne devrait pas signifier conformité ou conversion. [16] De nombreux systèmes de croyance, de par leur véritable nature – même des systèmes non-religieux comme le communisme ou le libéralisme- peuvent montrer des croyances difficiles à accepter ou désagréables pour les autres. Et de nombreuses personnes de diverses fois ont commis des horreurs ou au nom de ces croyances ou en dépit d’elles.

Le problème n’est pas tant que certains Musulmans pensent que les autres sont des infidèles et puissent ne pas les apprécier (la même chose pourrait être vraie de non-Musulmans n’appréciant pas les musulmans)  mais quelle genre d’actions concrètes le fait d’être un infidèle puisse sembler générer chez les croyants, que ce soit à travers la violence individuelle ou la coercition.

Les gens, Musulmans ou non sont pris comme cible et tués aujourd’hui parce que ils sont étiquettes comme Kuffar. Oui, le terme s’origine dans les écrits saints mais ce sont les hommes, les juristes et les religieux qui l’ont interprété et qui l’appliquent. Ce sont eux qui ont créé un lien de croyance entre le Kuffar sur lequel il a été écrit il ya 14 siècles et les individus vivant maintenant. Dans la suite du bombardement de la ville sainte de Médine par ISIS en Juillet 2016, il s’est trouvé de très nombreuses prises de paroles dans le monde musulman pour prendre une ligne plus dure contre les groupes takfiri.[17] Ce n’eest pas en soi une mauvaise chose. Mais il y manque toujours un regard sérieux sur le concept de takfir, qui consiste essentiellement à «  traiter un non Musulman comme un infidèle de façon à pouvoir le tuer ». Il est possible que Kuffar soit la clef.

Se poser la question de la nature suppose des relations entre Musulmans et Kuffar, quels qu’ils soient et ce qu’elles signifient sur un plan pratique aujourd’hui est une façon de désintoxiquer une partie du langage confus de haine qui est si facilement disséminé en ligne.  Redéfinir les mots ne supprimera pas la terreur djihadiste mais peut aider à les démasquer et à les isoler du domaine public. Cet échange délicat ne peut être, cependant, qu’un dialogue franc mené de façon discrète, des discussions de face à face avec des personnes qui savent ce dont elles parlent et non dans le vacarme assourdissant des nouvelles affluant en cycle sans interruption vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

 

 

*Alberto M. Fernandez is Vice-President of MEMRI.

Endnotes:

[1] Muslimmatters.org/2015/12/14/the-study-quran-a-review.

[2] Youtube.com/watch?v=KchizAe_4Ew.

[3] Chicagonow.com/midwestern-muslim/2012/02/who-are-the-infidels/.

[4] Jeffrey T. Kenney, Muslim Rebels: Kharijites and the Politics of Extremism in Egypt (New York: Oxford University Press, 2006).

[5] Newstatesman.com/world-affairs/2014/11/wahhabism-isis-how-saudi-arabia-exported-main-source-global-terrorism.

[6] Alifta.com/Fatawa/FatawaChapters.aspx?languagename=en&View=Page&PageID=27&PageNo=1&BookID=14.

[7] Youtube.com/watch?v=5mGnxvr9PsI.

[8] Alifta.net/Fatawa/FatawaChapters.aspx?languagename=en&View=Page&PageID=3512&PageNo=1&BookID=14.

[9] Washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/facts-and-fictions-a-defense-of-the-u.s.-saudi-relationship.

[10] MEMRI Daily Brief No. 76, Marrakesh: Steps Towards A Solution Or Confusion? February 6, 2016.

[11] MEMRI TV Clip No. 5561, Iraqi Author Rashid Khayoun: Islamic Scholars Have Massacred the Quran, June 3, 2016.

[12] Islamweb.net/emainpage/index.php?page=showfatwa&Option=FatwaId&lang=E&Id=88293.

[13] Islamweb.net/emainpage/index.php?page=showfatwa&Option=FatwaId&Id=329059

[14] Granta.com/why-were-post-fact/.

[15] Nationalreview.com/article/433650/alt-rights-racism-moral-rot.

[16] Patheos.com/blogs/quranalyzeit/2015/05/11/the-price-this-christian-pays-for-respecting-islam-craig-considine/.

[17] Npr.org/sections/parallels/2016/07/05/484830054/mondays-attack-in-medina-an-attack-on-the-soul-of-the-muslim-world.

 

N°1  Les Kuffar ( mécréants) sont-ils nos frères ? Pharaon, l’était-il ?

On dit qu’ils sont nos ennemis. Quels sont les bénéfices d’une fraternité humaine si ils ne sont pas nos frères en religion ? Quels sont les bénéfices ? Pharaon était aussi un humain, non ? Était-il pour autant notre frère ? Nous ne disons pas ça.

N°2 LOL, où sont les Musulmans qui avaient une dignité telle que les mécréants s’inclinaient devant eux ? Aujourd’hui, certains Musulmans dans les villes prient les mécréants de les cajoler.

N°3 Un avertissement : comment ne pas imiter les mécréants.

 

 

Traduction : Elisabeth Guerrier

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Dieu n’est pas un humaniste

On peut décider, tant le chaudron est brûlant, de se taire, se taire à propos des mêmes obstacles, quasiment structuraux , au fait de parler. Le lieu de ces passages à l’acte répétitifs et entendus comme une guerre ouverte déclarée, avec sa genèse, son histoire, ses alliés, ses financeurs, ses méthodes, ses vendeurs d’armes et ses modes de recrutement, ses chefs de guerre et ses victimes est aussi le lieu des passions, comment ne pas en effet s’enflammer face à un tel niveau d’horreur et surtout à l’apparente gratuité aveugle de ces hécatombes qui ne différencient personne et restent quoi qu’on en pense, assez opaques quant à leurs véritables buts.

 

Mais devant cette impasse, la même qui s’élève dès qu’on défend l’idée que cette guerre est bel et bien une guerre de religion et que même si l’amalgame est de mauvais goût, il s’agit d’une guerre générée par la présence d’une loi religieuse, dont tous se réclament, élue comme postulat irrévocable et indiscutable mais pouvant être manipulée, interprétée, modifiée au gré de ceux qui parlent EN SON NOM. N’importe quelle religion s’engouffre dans sa propre pratique, dans ses cultes et dans ses préceptes qui évoluent au cours du temps et en fonction des cadres moraux, sociaux, culturels qui l’empruntent pour s’exercer et du pouvoir de décision qu’un système politique lui confère. Dire que les attentats, sous quelque forme que ce soit, n’ont ” rien à voir” avec l’Islam, c’est sur un plan d’analyse historique, comme de dire que l’Inquisition n’avait rien à voir avec le Catholicisme. On peut en effet avancer que l’Inquisition n’est pas conforme aux Évangiles ou aux textes sacrés chrétiens qui sont les seules références, il n’est aux yeux de l’histoire aucun texte sacré qui vaille mais des faits et des traces de ces faits. Et ces faits, ils sont ce que la religion, ce que toute religion provoque comme sectarisation constitutive et qui n’existe que contre les éléments qui sont dans la mécréance. Il n’est pas de foi sans infidèle, et on peut imaginer qu’une religion qui fédérerait l’humanité ne peut se concevoir qu’en créant immédiatement un espace de différence et donc de rejet, ou au mieux d’ “étrangèreté “. On pense à la démarche sacrificielle et à ” l’unanimité violente ” évoquées par René Girard. Il va de soi que notre présence adhésive au présent et au trouble intense que provoque ce sentiment de danger et d’injustice nous empêchent de nous représenter ce que les historiens pourront dire sur ces mêmes attentats. Il semble pourtant évident qu’ils les feront dépendre de l’expansion de l’Islam et de son extrémisation sensible sur tous les lieux où il s’exerce, pensons aux Chrétiens d’Orient et à leur progressive extinction malgré une cohabitation millénaire, et les décriront comme un phénomène faisant partie prenante de son devenir.

 

Qu’il s’agisse d’une façon de régler des contentieux autres que religieux peut être une évidence également, que nous nous devions de les inscrire dans une perspective post-coloniale comme une façon d’affirmer une identité qui puisse se maintenir hors des fondements proprement évolutifs de l’Occident et de sa vision totalisante du progrès pour sacrifier à l’inchangé et à l’immuable source de sécurité faute d’avoir pu rejoindre les forces occidentales dans leur course effrénée vers le néant, pourquoi pas. Mais on ne peut sous prétexte de tolérance et d’humanisme tout bonnement effacer les dimensions idéologiques qui viennent entrer en collision avec des histoires de communautés, d’exil, de familles et d’appartenances complexes. Il est probable qu’un fond de culpabilité mal négociée puisse hanter les mentalités collectives occidentales et que la façon dont les projets d’ immigration se sont offert simplement la poursuite d’une exploitation féroce de la même main d’oeuvre qu’elle épuisait depuis plus d’un siècle sur place dans une vision hégémonique des bienfaits de la pensée capitaliste laisse des traces d’humiliation qui n’ont jamais été effacées. Il est également probable que cette même culpabilité et le malaise grandissant à l’égard d’une civilisation qui créa son identité sur un ethnocentrisme sans alternative jusque dans ces dernières décennies et travaille à sa propre extinction sous couvert des mêmes scientismes et technicismes qui définirent et définissent encore sous des modes à peine changés son hégémonie et son efficacité amènent une sorte d’idéalisation de la différence quel que soit son aspect, comme une façon de se positionner hors des courants auxquels on s’oppose d’une façon assez impuissante.

 

Mais on ne peut pas séparer la religion pratiquée de son contexte historique, on ne peut pas séparer les textes sacrés, qui n’ont de sacré que la fonction d’éclairage qu’on leur donne, de leurs effets de parole masquée et de caution aux litanies d’un discours emprunté et assimilé qui prend la place du récit de soi et de conscience de sa place au sein d’une société qui nourrit elle-même les ambivalences. De même qu’il est impossible de ne pas envisager les pratiques religieuses sans étudier leurs rapports prescrits à l’enseignement, à l’égalité des genres, au pouvoir et à ses modes d’exercice, c’est à dire à mettre la ” liberté religieuse ” et le  “respect des différences ” sous le regard analytique de l’approche contextuelle et scientifique. Le déploiement de l’Islam peut être considéré dans une perspective religieuse comme celui d’un bienfait pour l’humanité, on peut également attacher cette propagation à ses modes violents et totalitaires de prosélytisme et au fait que plus qu’une assise à des principes d’économie sociale et privée, il donne l’accès à l’exercice d’un pouvoir politique qui se légitime par ses origines religieuses. Il va de soi que l’esprit de Lumières ne peut que laisser ouverte la possibilité de la croyance, par contre il a l’extrême sagesse de la maintenir confinée dans la sphère intime et l’intime, il ne semble pas que l’Islam s’en satisfasse. EG

 

Références : Fethi Benslama “ La guerre des subjectivités en Islam” Collection Lignes

René Girard “ La violence et le Sacré” Edition Pluriel

Après la lapidation d’une jeune afghane, “Comment ne pas croire que demain ce sera notre tour ?”

How can we believe to morrow isn’t our turn? in Global Voice

Cet article devait trouver sa place dans les échanges du site Global Voice, il a été écrit avant les attentats de Paris et la traduction en français est restée en suspens à cause de la sensibilité du thème dans un tel contexte Mais il faut le publier, il faut que le plus de personnes possible lisent ce qui est le sort des femmes afghanes aux prises avec un des systèmes patriarcaux les plus mortifères de la planète. Au-delà des considérations socio-religieuses, politiques ou culturelles, il semble qu’on peut simplement se demander comment les règles de ce patriarcat permettent d’ôter, au nom de l’honneur et du pouvoir aveugle des hommes sur toutes les femmes, la vie à un individu dans des conditions aussi terribles. La souffrance, la lenteur de la mort donnée, la vue des blessures et le bruit des chocs sur les os… comment une créature peut-elle s’adonner à une telle fête de la barbarie ?

Avertissement : cet article contient des images choquantes 

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Une image de la vidéo de RFE/RL montrant une jeune femme lapidée à mort.
Fin octobre, une jeune Afghane accusée d’adultère a été lapidée à mort à Firozkho, capitale de la province de Ghor. Une courte vidéo, obtenue par Radio Free Europe, montre la jeune femme, identifiée sous le nom de Rokhshana, enterrée jusqu’au cou et hurlant pendant que des hommes lui jettent des pierres en chantant ” Il n’existe pas d’autre Dieu qu’Allah “. (Avertissement : séquence extrêmement perturbante).
“Rokhshana a été contrainte d’épouser un vieil homme contre sa volonté et elle a été lapidée après avoir été surprise en train de fuir avec un autre homme dans la province de Ghor” a dit à Tolo News le Général Mustafa, chef de la police de la province de Ghor après la lapidation du 25 octobre.
La Gouverneure de la province Seema Joyenda — une des deux seules femmes gouverneures d’Afghanistan – dit que la famille de Rokhsana l’a mariée contre sa volonté.
“L’homme qui s’est enfui avec elle a été puni d’une façon très clémente et n’a subi aucune violence physique” ajoute-t-elle, “c’est le premier incident dans cette zone et ce ne sera pas le dernier “.

The stoning to death of 19 year old Afghan girl Rokhshana is a reminder of the old Afghan proverb “Women are made for homes or for graves”.

— Saif Rahman (@SaifRRahman) November 6, 2015

La lapidation à mort de Rokhashana, jeune afghane de 19 ans, est un rappel du proverbe afghan : “Les femmes sont faites pour la maison ou pour la tombe”.

Un officiel local, Mohammad Zaman Azimi, blâme les talibans, qui contrôlent le village où la lapidation a eu lieu.

Le quotidien local 8 am affirme que l’ordre de lapidation de Rokhshana a été donné par un religieux, Mollah Yosuf, qui lui avait demandé plusieurs fois d’épouser son frère malgré son refus constant. Abdul Hai Khatibi, le porte-parole du gouverneur de la province dit que le rejet du frère de Yosuf par Rokhsana était la cause directe de la lapidation.

Selon des recherches menées par 8 am, Rokhshana était une jolie femme mais n’avait étudié que jusqu’en 6ème. C’était le deuxième fois qu’elle s’enfuyait de son domicile à cause d’un mariage arrangé.

La première fois elle s’est enfuie avec un homme qu’elle aimait quelques mois après avoir été forcée par sa famille à épouser un homme riche de la localité.

Cependant, ils n’eurent pas d’autre possibilité que de retourner dans leur village après que la famille du mari eut menacé la famille de Nabi et les eut pris en otage. Quand elle revint, son mari n’était plus intéressé par le fait de l’épouser et s’était marié avec sa sœur.

Néanmoins les aînés du village ont interdit à Rockhshana et Nabi de se marier.

Les tribulations de Rockhshana ont continué. Un homme de 55 ans a offert à son père une énorme somme d’argent pour pouvoir l’épouser. Bien qu’elle ait refusé et ait averti son père qu’elle s’enfuirait de nouveau, il a accepté cette proposition.

Elle mit sa menace à exécution, cette fois en s’enfuyant avec Gul Mohammad, fils d’un homme puissant du village. Tandis que Rokhshana était lapidée à mort, Gul recevait une punition plus légère de 100 coups de fouet et était renvoyé chez lui.

Le Président Ashraf Ghani a déclaré la lapidation non-islamique et criminelle et a ordonné une enquête approfondie sur ce fait-divers.

Les députés ont aussi condamné . Fawsia Koofi, une femme-députée de Badakhshan, qui avait fait campagne sans succès pour l’élection à la présidence en 2014 a dit : “Depuis les débuts de ce nouveau gouvernement, c’est le deuxième crime le plus horrible dans l’histoire humaine”. En mars, une jeune femme, Farkhunda, avait été battue à mort puis brûlée par une foule en colère à Kaboul- suivant de fausses accusations selon lesquelles elle aurait brûlé le Coran.

When you see #Rokhshana‘s stoning video, you hate yourself as a man, you hate yourself as a human being.

— Muhib Shadan (@muhibshadan) November 5, 2015

Quand vous regardez la vidéo de la lapidation de Roskhana, vous vous haïssez en tant qu’homme, vous vous haïssez en tant qu’être humain.

La vidéo de deux minutes – vraisemblablement réalisée sur le téléphone portable d’un témoin oculaire – a entraîné un flot de critiques sur les médias sociaux.
L’incident a déclenché l’indignation contre les politiciens passifs ainsi que contre les religieux extrémistes.
Un utilisateur de Facebook a commenté sous la vidéo dans laquelle des arlementaires condamnent la lapidation :

Vous, politiciens inutiles continuez de parler comme toujours. Honte sur vous tous !

La nouvelle horrible de la lapidation de Rokhshana coïncide avec le succès de Maryam Monsef à l’élection au Parlement canadien. Mme Monsef, une réfugiée née en Afghanistan, est la Ministre des institutions démocratiques dans le nouveau cabinet jeune et diversifié du Premier ministre Justin Trudeau.

 

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Rokhshana (largement partagé)

Les usagers des médias sociaux afghans ont comparé la vie de ces deux femmes afghanes en protestation contre les nouvelles lois liées à la violence contre les femmes dans l’ère post-talibans.

Les féministes se sont levées en nombre afin de chercher à rendre justice à Rokshana. Le 6 novembre, elles ont publié un memorandum dans lequel elles demandent au gouvernement d’effectuer une enquête sérieuse, en identifiant les personnes qui ont ordonné la lapidation.

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Des femmes de Kaboul protestent contre la mise à mort de Rokhshana.

 

Beaucoup, cependant, considèrent ces actions comme inefficaces.Les cas de Farkhunda et de Rokhshana ont amené les femmes afghanes à douter que leurs vies, sans parler de leurs libertés puissent être garanties en Afghanistan.

This girl #Rokhshana was stonned in #Afghanistan. How can we believe tommorow is not our turn? pic.twitter.com/a6R4hbJULN

— Estagidia (@SmyAmazon) November 5, 2015

Cette fille, #Rokhshana a été lapidée en #Afghanistan. Comment ne pas croire que demain ce sera notre tour ?

Un usager de Facebook commente :

Comment est-ce possible que quelqu’un prenne une pierre et la lance sur une femme à moitié enterrée ? Comment pouvoir vivre avec soi-même après avoir fait ça ?

Le code pénal afghan ne reconnaît pas la lapidation. Cependant, en 2013, quelques religieux extrémistes de la Chambre basse ont tenté de la légitimer.

Heureusement pour les femmes afghanes, la pression internationale a forcé le Président d’alors, Hamid Karzai, à rejeter cette proposition et à la remplacer par une ” détention prolongée” pour punir l’adultère.

 

Traduction : Elisabeth Guerrier