Dieu n’est pas un humaniste

On peut décider, tant le chaudron est brûlant, de se taire, se taire à propos des mêmes obstacles, quasiment structuraux , au fait de parler. Le lieu de ces passages à l’acte répétitifs et entendus comme une guerre ouverte déclarée, avec sa genèse, son histoire, ses alliés, ses financeurs, ses méthodes, ses vendeurs d’armes et ses modes de recrutement, ses chefs de guerre et ses victimes est aussi le lieu des passions, comment ne pas en effet s’enflammer face à un tel niveau d’horreur et surtout à l’apparente gratuité aveugle de ces hécatombes qui ne différencient personne et restent quoi qu’on en pense, assez opaques quant à leurs véritables buts.

 

Mais devant cette impasse, la même qui s’élève dès qu’on défend l’idée que cette guerre est bel et bien une guerre de religion et que même si l’amalgame est de mauvais goût, il s’agit d’une guerre générée par la présence d’une loi religieuse, dont tous se réclament, élue comme postulat irrévocable et indiscutable mais pouvant être manipulée, interprétée, modifiée au gré de ceux qui parlent EN SON NOM. N’importe quelle religion s’engouffre dans sa propre pratique, dans ses cultes et dans ses préceptes qui évoluent au cours du temps et en fonction des cadres moraux, sociaux, culturels qui l’empruntent pour s’exercer et du pouvoir de décision qu’un système politique lui confère. Dire que les attentats, sous quelque forme que ce soit, n’ont ” rien à voir” avec l’Islam, c’est sur un plan d’analyse historique, comme de dire que l’Inquisition n’avait rien à voir avec le Catholicisme. On peut en effet avancer que l’Inquisition n’est pas conforme aux Évangiles ou aux textes sacrés chrétiens qui sont les seules références, il n’est aux yeux de l’histoire aucun texte sacré qui vaille mais des faits et des traces de ces faits. Et ces faits, ils sont ce que la religion, ce que toute religion provoque comme sectarisation constitutive et qui n’existe que contre les éléments qui sont dans la mécréance. Il n’est pas de foi sans infidèle, et on peut imaginer qu’une religion qui fédérerait l’humanité ne peut se concevoir qu’en créant immédiatement un espace de différence et donc de rejet, ou au mieux d’ “étrangèreté “. On pense à la démarche sacrificielle et à ” l’unanimité violente ” évoquées par René Girard. Il va de soi que notre présence adhésive au présent et au trouble intense que provoque ce sentiment de danger et d’injustice nous empêchent de nous représenter ce que les historiens pourront dire sur ces mêmes attentats. Il semble pourtant évident qu’ils les feront dépendre de l’expansion de l’Islam et de son extrémisation sensible sur tous les lieux où il s’exerce, pensons aux Chrétiens d’Orient et à leur progressive extinction malgré une cohabitation millénaire, et les décriront comme un phénomène faisant partie prenante de son devenir.

 

Qu’il s’agisse d’une façon de régler des contentieux autres que religieux peut être une évidence également, que nous nous devions de les inscrire dans une perspective post-coloniale comme une façon d’affirmer une identité qui puisse se maintenir hors des fondements proprement évolutifs de l’Occident et de sa vision totalisante du progrès pour sacrifier à l’inchangé et à l’immuable source de sécurité faute d’avoir pu rejoindre les forces occidentales dans leur course effrénée vers le néant, pourquoi pas. Mais on ne peut sous prétexte de tolérance et d’humanisme tout bonnement effacer les dimensions idéologiques qui viennent entrer en collision avec des histoires de communautés, d’exil, de familles et d’appartenances complexes. Il est probable qu’un fond de culpabilité mal négociée puisse hanter les mentalités collectives occidentales et que la façon dont les projets d’ immigration se sont offert simplement la poursuite d’une exploitation féroce de la même main d’oeuvre qu’elle épuisait depuis plus d’un siècle sur place dans une vision hégémonique des bienfaits de la pensée capitaliste laisse des traces d’humiliation qui n’ont jamais été effacées. Il est également probable que cette même culpabilité et le malaise grandissant à l’égard d’une civilisation qui créa son identité sur un ethnocentrisme sans alternative jusque dans ces dernières décennies et travaille à sa propre extinction sous couvert des mêmes scientismes et technicismes qui définirent et définissent encore sous des modes à peine changés son hégémonie et son efficacité amènent une sorte d’idéalisation de la différence quel que soit son aspect, comme une façon de se positionner hors des courants auxquels on s’oppose d’une façon assez impuissante.

 

Mais on ne peut pas séparer la religion pratiquée de son contexte historique, on ne peut pas séparer les textes sacrés, qui n’ont de sacré que la fonction d’éclairage qu’on leur donne, de leurs effets de parole masquée et de caution aux litanies d’un discours emprunté et assimilé qui prend la place du récit de soi et de conscience de sa place au sein d’une société qui nourrit elle-même les ambivalences. De même qu’il est impossible de ne pas envisager les pratiques religieuses sans étudier leurs rapports prescrits à l’enseignement, à l’égalité des genres, au pouvoir et à ses modes d’exercice, c’est à dire à mettre la ” liberté religieuse ” et le  “respect des différences ” sous le regard analytique de l’approche contextuelle et scientifique. Le déploiement de l’Islam peut être considéré dans une perspective religieuse comme celui d’un bienfait pour l’humanité, on peut également attacher cette propagation à ses modes violents et totalitaires de prosélytisme et au fait que plus qu’une assise à des principes d’économie sociale et privée, il donne l’accès à l’exercice d’un pouvoir politique qui se légitime par ses origines religieuses. Il va de soi que l’esprit de Lumières ne peut que laisser ouverte la possibilité de la croyance, par contre il a l’extrême sagesse de la maintenir confinée dans la sphère intime et l’intime, il ne semble pas que l’Islam s’en satisfasse. EG

 

Références : Fethi Benslama “ La guerre des subjectivités en Islam” Collection Lignes

René Girard “ La violence et le Sacré” Edition Pluriel

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