La stupéfiante médiocrité de Barack Obama / Chris Wright

L’actuel Président des USA fait les beaux jours des médias. Sa personnalité imprévisible, ce qu’il véhicule de pathos et de narcissisme allié aux innombrables passages à l’acte qui  sont à chaque fois des cailloux dans la mare des équilibres internes et externes déjà fragiles offrent à la presse de quoi mitrailler jour et nuit. Le parti Démocrate et son ex-candidate, soutenus par quelques médias délibérément achetés et vendus à la cause de la propagande, ceux que Paul Craig Roberts appelle “The presstitutes” ont nourri depuis son élection une telle violence obstinée à son égard, mettant la planète entière au risque de son propre effondrement par leurs manipulations d’opinion et leur continuel  recours aux coups montés médiatiques que l’on oublie tout. Tout, c’est à dire ce qui a amené ce pantin au pouvoir et les traces, ou leur absence, de ces huit années antérieures où un sourire et une aura médiatique ont transformé l’univers politique de la plus dangereuse nation du monde en une scène people et où toutes les réformes vitales et promises ont laissé place à une passivité et à une lâcheté politique hors pair. Obama est “aimé” comme les masses “aiment”, sans penser, sans savoir, sur une image et un battement du coeur. Dans l’aveuglement. Les masses qui l’aiment ignorent, bernées par cet évènement unique dans l’histoire de l’Occident de la minorité enfin validée et de ce que représentait son élection, que les débats sur la prise de pouvoir et la reconnaisance de certains “traits” comme la couleur ou le genre ne seront jamais des garanties d’intégrité morale ou politique et que ces caractéristiques de la ” différence” ne modifient en rien les relations toujours invalidantes pour le courage politique  avec les miroitements fascinants du pouvoir. EG

La stupéfiante médiocrité de Barack Obama / Counterpunch

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The Stupefying Mediocrity of Barack Obama

By/ par CHRIS WRIGHT

Photo by Maryland GovPics | CC BY 2.0

Entant que Marxiste, je ne suis pas très intéressé dans la psychologie du pouvoir. Je ne pense pas que ça ait beaucoup d’importance et cela tend à être assez uniforme et prévisible de toute façon : surestimation de soi, auto-justification, rationalisation morale pour toutes les décisions monstrueuses prises, brutale indifférence pour la souffrance humaine en dessous ( au mieux) d’un vernis de préoccupation, énergies dirigées vers les machinations pour accroître le pouvoir, accommodation lâche avec la voie de moindre résistance politique, une insularité collective de financiers dorés et de délateurs etc. D’autre part méprisant les puissants suffisants, j’ai plaisir à rabaisser leur prétention grandiose. Aussi parfois j’aime à patauger dans la boue de leur psychologie.

Un article du New York Times daté du 30 mai ‘a donné l’occasion de me livrer à ce passe-temps sordide. Son titre «  Comment l’élection de Trump a secoué Obama : «  Et si nous avions tort ? » “How Trump’s Election Shook Obama: ‘What if We Were Wrong?’”. Selon l’un de ses conseillers, après l’élection, Obama que l’internationalisme cosmopolitain des intellectuels éclairés comme lui avaient été responsables pour cette issue stupéfiante. «  Peut-être avons-nous poussé trop loin » a-t-il dit,. «  Peut-être les gens veulent-ils revenir à leurs tribus ». En d’autres termes, nous étions trop nobles et trop novateurs pour les masses incultes qui ne veulent rien d’autre que de rester submergées par leur confortable identité provinciale. Nous avons été trop ambitieux et idéalistes pour nos imparfaits compatriotes.

«  Parfois, je me demande si je ne suis pas arrivé 10 ou 20 ans trop tôt »  a soupiré Obama. Le pays n’était pas près pour le premier président noir et sa vision post-raciale si ambitieuse.

Ces citations sont toutes les preuves dont nous avons besoin pour comprendre ce qui occupe l’esprit de quelqu’un comme Barack Obama.

En fait, la dernière d’entre elles est révélatrice à elle seule : elle suggère la dimension de la mégalomanie stupéfiante d’Obama. Ce n’est pas vraiment une nouvelle que Obama est mégalomaniaque, mais ce qui est modérément plus intéressant est la nature méprisante et fantasmatique de sa mégalomanie. (Dans certains cas, après tout l’égotisme peut être  justifié. Je peux pardonner à Noam Chomsky d’être égotiste – s’il l’était, ce que dément son humilité d’auto-effacement ) Obama se voit clairement comme le point culminant du Mouvement pour les droits civiques (Civil Rights Movement)—lui qui n’a participé à aucune occupation, à aucune marche pour la liberté, à aucun boycott ou à aucune marche éprouvante dans le Sud profond, qui n’a souffert d’aucune brutalité policière, ni d’aucun garde à vue, qui a fréquenté la section de droit de Harvard et a joui d’une vie adulte privilégiée et facile dans ou près des couloirs du pouvoir. Cet homme qui n’a apparemment jamais pris position pour des causes morales impopulaires au cours de sa vie a décidé il y a longtemps que ce serait son rôle historique de porter les luttes du SNCC, de la SCLC, de Ella Baker et de Bob Moses, de Martin Luther King à leur degré de maturité – en naviguant dans le bureau ovale sur la vague de millions de supporters, d’organisateurs infatigables et désintéressés. Avec son accession au pouvoir, et avec lui celle de visionnaires intègres comme Lawrence Summer, Hillary Clinton, Timothy Geithner, Eric Holder, Arne Duncan, Robert Gates et Samantha Power, le rêve de Martin Luther King serait enfin réalisé.

Obama  a continué a respecter la tradition d’’Abraham Lincoln et des abolitionnistes quand son administration a déporté plus de trois millions de sans-papier  et a démantelé des dizaines de milliers de familles d’immigrés. Il a été un idéaliste plein d’inspiration quand il a autorisé l’envoi d’armes  à Israël en juillet et aout 2014, en plein milieu du massacre de Gaza parce que, comme il l’a dit avec son éloquence caractéristique et ses intuitions morales : «  Israël a le droit de se défendre «  (Contre des enfants et des familles acculées à une pauvreté désespérante dans une prison à ciel ouvert)

Il était loin devant son temps, un héros à la fois des droits civiques et un globaliste éclairé quand il a présidé «  le plus grosse désintégration de la richesse noire observée récemment » en ne faisant rien pour stopper la crise des saisies ni demander des comptes aux responsables pour les dommages causés. C’est certaienement seulement l’esprit tribal irrationnel qui a fait élire Trump et non, disons, le fait que l’administration Obama était beaucoup plus bienveillante à l’égard du secteur bancaire que celle de Georges H.W Bush, comme on le voit par exemple dans le choix (manifestement corrompu) représentants des firmes financières  aux postes clefs du Département de justice.

Et ce n’est que parce que les masses sont stupides et partiales qu’elles n’ont pas pu voir  les glorieux bénéfices à tirer  du Trans-Pacific Partnership, une des questions sur lesquelles Obama semblait avoir sincèrement investi émotionnellement parlant.

Quels tribalistes primitifs ils sont d’être soucieux de la perte de millions d’emplois dans les usines, de l’augmentation des prix des médicaments, de la protection inadéquate de l’environnement, et en général de la montée en puissance massive des corporations.

Rassemblées, les deux citations qui constituent l’explication initiale de la victoire de Trump par Obama- «  nous avons poussé trop loin » et «  j’étais beaucoup trop en avance sur mon temps » confirment également avec assez peu de surprise que la question morale de l’existence de classes n’existe pas pour lui. Tout comme (par définition) elle n’existe pour aucun politicien centriste. Obama peut lui avoir donné un accord de façade dans sa rhétorique, mais ce qui le préoccupait plus est un type usé d’identité politique, l’inclusion culturelle, symboles et spectacles du millénaire post-racial et post-nationaliste, dont il se considérait lui-même  être un grand exemple.  Si Trump a été élu, c’est parce que les gens n’étaient pas encore prêts pour ce millénaire.

Mais ceci n’affecte pas la place personnelle d’ Obama dans l’histoire : il est certain qu’il sera innocenté, et même bien sûr considéré comme encore plus remarquable pour être arrivé trop tôt.

Cette perception explique aussi sa méfiance générale  à critiquer publiquement Trump. Cela ne lui importe pas assez pour qu’il le fasse- Il n’est que profondément outragé par les injustices incessantes de la politique trumpienne – parce que sa tâche a déjà été accomplie : il s’est écrit lui-même dans les livres d’histoire en étant le premier Prsident noir des USA. Cet accomplissement est ce qui compte, ceci et ses huit années d’essais (supposés) de «  soins des divisions de ce pays. Encore, c’est regrettable que le pays n’ait pas été prêt pour lui, mais ce n’est pas sa faute.

C’est pourquoi, plutôt que de s’impliquer dans une quelconque résistance  à Trump – qui puisse exacerber les divisions culturelles, horreur des horreurs, qui ne serait pas convenable ou «  présidentielle » car les puissants ne doivent pas se critiquer les uns les autres) les Obama projettent  de produire des spectacles sur Netflix qui seront apolitique et «  facteur d’inspiration ». Ce nouveau projet est symptomatique.  Les puissants aiment à propager des histoires «  revigorantes » parce que quoi que ce soit d’autre pourrait attiser leur conscience, provoquer la légitimité de l’ordre social dont ils profitent et inspirer des mouvements de résistance. Mieux vaut donc se concentrer sur des histoires de bien –être qui réassure les gens sur la justice intrinsèque du monde ou qui inculque la notion que tout un chacun peut améliorer sa situation si il essaie vraiment.  C’est pour cette même raison que le livre favori de Bill Gates est celui de  Steven Pinker, Enlightenment Now, qui prétend que tout est beaucoup mieux maintenant que cela ne l’a jamais été et que donc, nous devrions être reconnaissants.

J’ai eu l’occasion de regarder la vidéo récemment où Norman Finkelstein psychanalyse Obama,  et son interprétation m’a frappé. Pas parce que l’individu pathétique qui était analysé soit d’un intérêt intrinsèque mais parce que le type qu’il représente est toujours avec nous. Et sera toujours populaire et sera toujours moralement et intellectuellement vide. Finkelstein a appris de la biographie  de David Garrow que, en tant que Président de la Harvard Law Review, Obama était d’un genre très conciliant. Dès qu’un conflit se manifestait entre les Conservateurs et les Libéraux, il abordait le problème de la même manière : il prenait les interlocuteurs à part et leur disait : «  Ne vous excitez pas tant, il n’y a pas de quoi. Pourquoi vous excitez-vous autant, il y a des choses plus importantes dans la vie » Parce que, pour Obama, comme l’explique  Finkelstein, il n’y avait qu’une chose importante dans la vie, moi. Tout le reste n’était que de la broutille, sauf lui. »

C’est la clef. Quand la valeur majeur dans la vie est l’auto-glorification, ce que vous tendez à générer la lâcheté morale, l’irresponsabilité de personnes comme Obama, les Clinton, et en vérité, tous les politiciens centristes. Ils feront tout ce qui est possible pour accéder au pouvoir, afin de réaliser leur «  destinée » de devenir puissants. Ils chercheront toujours à contenter les «  deux côtés » une notion binaire qui écarte une gauche authentique, c’est-à-dire les intérêts de la majorité- parce que c’est la route la plus sûre et la moins risquée vers le pouvoir.

Ce qui nous emmène à l’héritage réel d’Obama, au lieu de celui que l’on imagine. A partir du moment où il s’est engagé dans une vie de pâle centrisme en des temps d’escalade de crise sociale, il a déterminé quelle serait sa place dans l’histoire. Cela évoque l’analyse de Georg Lukacs au sujet de l’indécision de l’intelligentsia libérale en Allemagne pendant les années 20, dans son livre  La destruction de la raison. L’élite libérale de la République de Weimar ne pouvait cautionner le Fascisme mais ne pouvait s’engager dans un programme de réformes démocratiques décisives pour y résister – parce qu’ils craignaient encore plus le socialisme que la fascisme- ils ont donc fini en vacillant d’une façon pathétique, critiquant la démocratie de masse tout en la défendant à moitié parfois, appliquant la modération d’une façon irresponsable, et générant de e fait l’ultra-réaction.

Bien que les USA ne soient certainement pas la République de Weimar et que les risques d’un Fascisme. Déclaré ne soient pas aussi élevé que ce qu’ils étaient à ce moment, on peut voir quelques parallèles. Tout comme le vacillant et irresponsable libéralisme de Jimmy carter a poussé vers la réaction de l’âge Reagan, le libéralisme vacillant d’Obama a préparé la voie pour le semi-fascisme de Trump et le renouveau de la suprématie blanche. ( Autant pour la soi-disant progression des droits civils d’Obama, il est sans conteste ce qui est arrivé de pire aux minorités depuis Jim Crow) On ne peut pas être neutre dans un train en marche. Si vous essayez, vous vous mettez du côté de la réaction.

Félicitations Obama. Vous vous êtes inscrit vous-même dans les livres d’histoire.

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Chris Wright a un Doctorat d’histoire américaine Université de l’Illinois, Cho=icago et est l’auteur de Notes of an Underground HumanistWorker Cooperatives and Revolution: History and Possibilities in the United States, and Finding Our Compass: Reflections on a World in Crisis. L’adresse de son site est : www.wrightswriting.com.

Traduction : Elisabeth Guerrier

L’investiture d’Obama   David Bromwich 2014

Chute et déclin : comment la société américaine se défait George Packer

Decline and fall: how American society unravelled George Packer

Déclin et chute : comment la société américaine se défait.

Il y a trente ans, le vieux contrat qui maintenait la société américaine a commencé à se défaire, avec la cohésion spéciale sacrifiée à l’appât du gain. Etait-ce un processus inévitable – ou est-ce que cela a été orchestré par une élite égoïste ?

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Youngstown, Ohio, était jadis un vivant pôle de l’acier. Maintenant, l’industrie est partie et la ville est pleine de maisons et de magasins abandonnés. Photograph: Brian Snyder/Reuters

George Packer

Aux environs de 1978, la personnalité de l’Amérique a changé. Pendant presque un demi-siècle, les US avaient été relativement égalitaristes, sûrs, orientés vers la démocratie et la classe moyenne, avec des structures en place là pour supporter les aspirations des gens ordinaires. On pourrait nommer cette période celle de la République Roosevelt. Guerres, grèves, tensions raciales et rébellion de la jeunesse agitaient la vie nationale mais un contrat de base entre Américains prévalait encore, dans les croyances sinon dans les faits : travaille dur, suit les règles, éduque tes enfants et tu seras récompensé, pas seulement en ayant une vie décente ou en ayant la perspective d’une vie meilleure pour tes enfants,  mais avec une reconnaissance de la société, une place à la table.

Ce contrat tacite fonctionnait avec un grand nombre de clauses et d’annexes qui laissaient un grand nombre d’Américains, la population noire et les autres minorités, les femmes, les homosexuels – dehors ou à moitié dedans. Mais le pays avait les instruments pour corrige ses propres défauts et les utilisa : des institutions saines comme le Congrès, les courts, les églises, les écoles, les nouvelles organisations non-violentes, le partenariat travail- commerce. Le mouvement pour les droits civils de 1960 fût une montée non violente de la masse menée par des noirs du Sud mais il attira l’appui essentiel de toutes ces institutions, qui reconnurent la validité morale et légale de ses réclamations et finalement, le besoin d’une paix sociale. La République Roosevelt comportait de très nombreuses injustices mais elle avait aussi la capacité de s’auto-corriger.

Les Américains n’étaient pas moins cupides, pas moins ignorants, égoïstes ou violents alors que maintenant, ni plus généreux, honnêtes intellectuellement ou idéalistes. Mais les institutions de l’Amérique démocratique, plus fortes que les excès des individus pouvaient habituellement les contenir et les maîtriser à des fins utiles. La nature humaine ne change pas mais les structures sociales changent, et c’est ce qu’elles ont fait.

A cette époque, la fin des années 70, tout semblait sans forme, morne, peu mémorable, Jimmy Carter était à la Maison Blanche , prêchant l’austérité  et l’esprit public et presque personne n’écoutait. L’affreux néologisme «  stagflation » qui combinait les deux phénomènes économiques normalement opposés de stagnation et d’inflation représentait parfaitement le marasme de l’époque. Ce n’est qu’avec le recul d’une génération entière que nous pouvons voir comment les choses commençaient à glisser à travers les paysage américain, envoyant le pays tournoyer vers une nouvelle époque.

Youngstown, Ohio, les fonderies qui sont nées avec la ville il y a un siècle ont fermé, les unes après les autres, à une vitesse étonnante, emportant plus de 50.000 emplois de cette petite vallée industrielle, et ne mettant rien à la place. A Cupertino, Californie, la Apple Computer Company sort le premier ordinateur public, the Apple II.  A travers la Californie, les électeurs votent pour la Proposition 13, déclenchant une révolte fiscale qui entame l’érosion du financement publique de ce qui a été l’une des meilleures écoles du pays. A Washington, les corporations s’organisent en lobby puissant dépensant des millions de dollars pour démanteler les lois sur le travail ou la consommation qu’ils avaient jadis accepté comme faisant partie du contrat social.

Newt Gingrich est nommé au Congrès comme membre du parti Républicain conservateur avec l’ambition de le détruire et de construire le pouvoir de son propre parti et le sien propre sur les ruines. A Wall Street, les frères Salomon lancent un nouveau produit financier nommé mortgage-backed securities, et deviennent la première banque d’investissement à passer au public.

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Un sidérurgiste à Youngstown, Ohio, en 1947. Dans le cadre de l’ancien marché, son dur travail était supposé être récompensé. Photographe : Willard R. Culver/National Geographic/Corbis

Les vastes courants de la génération passée : la désindustrialisation, la baisse des salaires moyens, la financiarisation de l’économie, l’inégalité des salaires, la croissance des technologies de l’information, l’inondation de l’argent sur Washington, la montée de la droite – tout cela trouve son origine dans la fin des années 70. Les US devenaient plus entreprenants et moins bureaucratiques, plus individualistes et moins communautaires, plus libres mais moins égaux, plus tolérants mais moins justes. La finance et la technologie, concentrées sur les côtes, sont devenues des usines à richesse, remplaçant le monde des biens par le monde des bits mais sans créer de large prospérité, pendant que le pays profond se creusait. Les institutions qui avaient été les fondations de la démocratie de la classe moyenne, de l’école publique à la sécurité de l’emploi en passant par la presse fleurissante et les législations efficaces ont entamé un lent déclin. C’est la période de ce que je nomme «  le déroulement ».

D’une certaine façon, le déroulement n’est que le retour à un état normal de la vie américaine. Par son analyse déterministe, les US ont toujours été un pays en roue libre et large ouvert,  avec un haut degré de tolérance aux grands perdants comme aux grands gagnants comme le prix d’opportunités égales dans une société dynamique. Si la marque du capitalisme nord-américain a des bords plus durs que dans d’autres démocraties, il vaut la peine pour l’échange de croissance et de mobilité. Il n’y a rien d’inhabituel dans le fait que les héritiers survivants de la fortune de Walmar possèdent à eux-seuls la même fortune que les 42% des Américains les plus pauvres, –– c’est le réglage par défaut du pays. Mark Zuckerberg et Bill Gates sont la réincarnation de Henry Ford et de Andrew Carnegie, Steven Cohen est un autre JP Morgan, Jay-Z est Jay Gatsby.

Les règles et les régulations de la République de Roosvelt furent des aberrations induites par un accident de l’histoire- dépression, guerre mondiale, guerre froide- qui ont amené les Américains à sacrifier un certain niveau de liberté en échange de leur sécurité. Il n’y aurait pas eu de Glass-Steagall Act, séparant les banques commerciales de banques d’investissement sans la déroute financière de 1933, pas de grand déploiement de la classe moyenne si l’économie des US n’avait pas été la seule valide après la seconde guerre mondiale, pas d’accord entre les affaires, le travail et le gouvernement sans un sens partagé de l’intérêt national face à des ennemis étrangers, pas de solidarité sociale sans la fermeture des portes aux émigrants pendant toute la moitié du siècle.

Lorsque la prééminence américaine fut défiée par les compétiteurs internationaux, que l’économie se retrouva dans des mers agitées  dans les années 70 et que le sentiment d’une menace étrangère diminua, le marché conclu s’interrompit. La Globalisation, la technologie et l’immigration accélérèrent leur déroulement, comme des marées inexorables. C’est sentimental au mieux sinon anhistorique de s’imaginer que le contrat social aurait pu survivre- comme de vouloir s’accrocher à un monde de familles nucléaires et de machine à écrire manuelles.

Cette vision déterministe est indéniable mais incomplète, ce qu’elle laisse hors de la photo est le choix humain. Une explication plus complète du  déroulement  prend en compte ces larges influences historiques mais aussi la façon dont elles ont été exploitées par l’élite nationale. Les leaders des institutions qui se sont délabrées. Les responsabilités dans l’Amérique d’après-guerre exigeait la coopération entre les deux partis au Congrès, et quand la Guerre froide s’est apaisée, la coopération s’est vue diminuer d’autant. Mais il n’y avait rien de déterminé historiquement quant à l’atmosphère empoisonnée et au langage diabolisant que Gingrich et d’autres idéologues conservateurs ont répandu dans la politique américaine.  Ces tactiques ont servi leurs intérêts étroits de vue et à court terme et quand la révolution de Gingrich a amené les Républicains au pouvoir au Congrès, leurs tactiques étaient confirmées. Gingrich est maintenant un has-been mais Washington aujourd’hui est autant sa ville que celle de n’importe qui.

Il était impossible que les compagnies sidérurgiques de Youngstown supportent la compétition mondiale et le désinvestissement local mais il n’y avait rien d’inévitable dans la suite donnée, une mêlée incontrôlable  dans laquelle les travailleurs sans emploi furent laissés à se débrouiller par eux-mêmes, pendant que les cadres faisaient l’acquisition de la carcasse inutile de l’usine endettée sous la forme de bonds poubelle et se partagèrent sa valeur restante. Il aurait pu être inévitable que les contraintes imposées aux banques américaines par le Glass-Steagall Act de 1933  aient pu commencer à se glisser sur la finance mondiale. Mais ce fût un choix politique de la part du Congrès et de Bill Clinton de déréguler Wall Street si complétement que rien ne s’interposait plus entre les grandes banques et la destruction de l’économie.

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Un des 99% : un manifestant d’ Occupy Wall Street à Union Square, New York, en 2011. Photographe : Spencer Platt/Getty Images

Beaucoup a été écrit par la précédente génération sur les effets de la globalisation. Beaucoup moins sur les changements des normes sociales qui l’ont accompagnée. Les élites américaines ont pris les vagues transformations de l’économie comme un signal de réécriture des règles qui régissaient leurs comportements. Un sénateur n’ayant recours à l’obstruction parlementaire qu’en de rares occasions, un PDG limitant son salaire à 40 fois ce qu’un employé touchait, au lieu de 800 fois actuellement, une multinationale géante assumant sa part d’impôts   au lieu d’inventer des voies créatives afin de n’en payer que près de zéro . Il y aura toujours des détournement de la loi dans les sphères du pouvoir. Ce qui détruit toute morale sous-jacente est  le détournement systématique, la transgression, le marché avec soi seulement.

Plus tôt dans l’année, Al Gore a empoché 100 millions de dollars (£64m) en un mois en vendant Current TV à al-Jazeera pour 70 millions de dollars et récupérant ses parts d’actions de Apple pour 30 millions. Peu importe que al-Jazeera appartienne au gouvernement du Qatar, dont les exportations de pétrole et la vision des femmes et des minorités rendent ridicules les idées que Gore promeut dans ses livres et ses films chaque année. Peu importe que ses actions Apple aient été obtenues avec sa position dans le bureau de la compagnie, un cadeau à un ancien concurrent à la présidentielle. Gore était un politicien engagé dont la carrière semblait dédiée au service public. Aujourd’hui– contrairement à Tony Blair – il a marchandé sa vie politique pour joindre la classe des rares super-riches mondiaux.

Il n’est pas étonnant que de plus en plus d’Américain pensent que le jeu est truqué. Il n’est pas étonnant qu’ils achètent des maisons qu’ils ne peuvent pas s’offrir puis laissent l’emprunt qu’ils ne peuvent plus rembourser. Une fois que le contrat social est compromis, une fois que le contrat est corrompu, seuls les pigeons continuent à respecter les règles.

Traduction : Elisabeth Guerrier