Chomsky, un monde en crise, de l’ISIS à l’Ukraine

Chomsky: A World in Crisis, from Isil to Ukraine November 1, 2014

Interview de Noam Chomsky

chomsky

                                                                 Crédit photo : Fotostory/Shutterstock.com

L’Institut de Plymouth pour la Recherche sur la Paix Plymouth Institute for Peace Research (PIPR) : Cette année commémore le centenaire de la soi-disant « Grande Guerre ». Quelles sont vos réflexions ?

Noam Chomsky (NC) : Il y a de nombreux débats pour la détermination des responsabilités/ torts dans ce conflit atroce, avec un accord sur un point : il y avait un très haut niveau d’accidents et de contingences, les décisions auraient pu facilement être différentes, évitant la catastrophe. Il y a des parallèles de mauvais augure avec une catastrophe nucléaire.
L’investigation historique des risques de confrontations révèle combien fréquemment le monde a été proche d’un auto-annihilation, de très nombreuses fois, à tel point qu’y échapper a été presque un miracle, mais qui ne se reproduira pas probablement pas encore longtemps. Les analyses soulignent l’avertissement de Bertrand Russel et d’Albert Einstein en 1955 nous disant que nous faisons face à un choix qui est « difficile, terrible et incontournable : allons-nous mettre une fin à la race humaine ou allons-nous renoncer à la guerre ? »
Une deuxième constatation qui fait froid dans le dos est l’empressement vers la guerre des deux côtés, et en particulier l’immédiat dévouement des intellectuels à la cause de leurs propres états, avec une petite frange d’exceptions notables, qui pour la plupart ont été punies pour leur bon sens et leur intégrité – une microcosme de l’histoire des secteurs éduqués et cultivés de la société, et de l’hystérie de masse qu’ils expriment souvent.

 PIPR : Les commémorations ont commencé à peu près au même moment que l’opération Protective Edge. C’est une ironie tragique que Gaza soit le foyer de de la mémoire des tombes de la première guerre mondiale. Quelle furent les réelles – opposées aux rhétoriques- raisons du dernier assaut sur Gaza .
NC : C’est extrêmement important de reconnaître qu’un modèle a été établi il y a Presque une décennie et a été suivi régulièrement depuis. : un accord de cessez-le-feu est établi, Israël prévient qu’elle ne l’observera pas et continue ses assauts sur Gaza ( une prise de contrôle illégale de ce qu’il veut ailleurs dans les territoires occupés), pendant que le Hamas observe le cessez-le-feu, comme Israël l’admet, jusqu’à ce que les escalades israéliennes génèrent une réponse du Hamas, offrant un prétexte à Israël pour un nouvel épisode où elle va « tondre la pelouse « ( pour reprendre l’élégante formule israélienne) J’ai vérifié les données ailleurs, c’est même anormalement clair en tant qu’évènements historiques. Le même modèle préside à l’opération Protective Edge. Une autre série d’accords de cessez-le-feu a été signée en Novembre 2012. Israël l’a ignoré comme d’habitude le Hamas l’a observé malgré tout.

En Avril 2014, le Hamas basé à Gaza et les autorités palestiniennes de la Cisjordanie ont établi un gouvernement unitaire, qui en une seule fois a adopté toutes les demandes du Quartet ( USA, UE, NU, Russie) et n’incluait aucun membre du Hamas. Israël, furieuse lance une opération brutale en Cisjordanie, s’étendant sur Gaza et visant principalement le Hamas. Comme toujours il y avait un prétexte, qui n’a pas résisté à l’inspection. Finalement les meurtres à Gaza ont provoqué une réponse du Hamas, suivie par l’opération « Protecting Edge ». Les raisons de la furie d’Israël ne sont pas mystérieuses. Pendant vingt ans, Israël a cherché à séparer Gaza de la Cisjordanie, avec l’entier support des USA et la stricte violation des accords d’Oslo, accords que les deux parties avaient signé, qui déclare que chacune d’elles est une entité territoriale unique et indivisible. Un coup d’œil sur la carte nous donne les raisons. Gaza offre le seul accès de la Palestine au monde extérieur, sans un accès libre à Gaza, toute autonomie qui pourrait être accordée à une quelconque entité palestinienne fragmentée en Cisjordanie serait effectivement emprisonnée.
PIPR : Les gouvernements d’Israël, de Grande Bretagne, et des US sont certainement sont sûrement ravis de l’apparition d’ISIS, une nouvelle menace leur fournissant de nouvelles excuses pour la guerre et la répression interne. Quel est votre avis sur ISIS et les derniers bombardements en Irak ?
NC : Les enquêtes sont limitées, nous ne pouvons donc conclure qu’à partir de la construction de preuves éparpillées. Pour moi cela ressemble à ça : ISIS est une réelle monstruosité, une de nombreuses conséquences affreuses des remèdes de cheval des US, qui parmi d’autres crimes, ont attisé des conflits sectaires qui ont fini par détruire l’Irak et transforme la région en lambeaux. La défaite quasi instantanée de l’armée irakienne a été complètement étonnante. C’était une armée de 350.000 hommes, armée lourdement, entrainée par les US depuis plus de dix ans. L’armée irakienne a mené une guerre longue et amère contre l’Iran dans les années 1980. Aussitôt qu’ils ont été confrontés à quelques milliers de militants légèrement armés, les officiers aux commandes ont fui et les troupes démoralisées soit se sont enfuies avec eux, ont déserté ou ont été massacrées. Dorénavant, ISIS contrôle Presque toute la province de Anbar et se trouve à proximité de Bagdad. Avec l’armée irakienne virtuellement disparue, les combats sont entre les mains des milices shiites organisée par le gouvernement sectaire, qui mettent à exécution des crimes contre les Sunnites qui donnent une idée de ceux perpétrés par ISIS. Avec l’aide cruciale de l’aile armée des Kurdes Turcs, le PKK, les Peshmerga kurdes irakiens ont apparemment repoussé l’ISIS Il semble aussi que le PKK soit la force la plus significative ayant permis de sauver les Yazidi de l’extermination et tenant à distance l’ISIS en Syrie, y compris dans la défense cruciale de Kobane.
Pendant ce temps la Turquie a intensifié ses attaques contre le PKK, avec la tolérance des US sinon leur support. Il semble que la Turquie soit satisfaite d voir ses ennemis, l’ISIS et les Kurdes s’entretuer à quelques mètres de la frontière, avec les conséquences terribles prévisibles si les Kurdes ne peuvent pas résister à l’assaut de l’ISIS sur Kobane et au-delà.
Un autre opposant majeur de l’ISIS, l’Iran est exlu de la coalition américaine pour des raisons politiques et idéologiques, comme l’est bien sûr son allié Assad. La coalition conduite par les US comprend quelques-unes des dictatures du pétrole arabe qui supportent elles-mêmes des groupes djihadistes en compétition. Le principal, l’Arabie Saoudite, a été une des principales sources de fonds pour l’ISIS et a fourni ses racines idéologiques. Et ce n’est pas une mince affaire. L’ISIS est une des ramifications des doctrines Wahabi/Salafi saoudiennes, elles-mêmes une version extrémiste de l’Islam et une version missionnaire, utilisant les énormes ressources pétrolières saoudiennes pour répandre leurs enseignements à travers tout le monde musulman.
Les USA, tout comme la Grande Bretagne avant eux, a tenté de supporter le fondamentalisme radical en opposition au nationalisme séculier et l’Arabie Saoudite a été un des premiers alliés des US depuis que la dictature familiale a été consolidée et que de vastes ressources de pétrole y ont été découvertes.

Le journaliste le mieux informé et l’ analyste de cette région Patrick Cockburn décrit la stratégie nord-américaine, telle qu’elle est, comme une construction d’Alice aux pays des merveilles, opposant à la fois l’ISIS et son ennemi principal et incorporant largement des alliés arabes douteux avec le soutien européen.
Une alternative pourrait être d’adhérer aux lois intérieures et internationales, faire appel au Conseil de Sécurité de l’ONU puis suivre ses directives en cherchant des issues politiques et diplomatiques pour sortir du bourbier et au moins pour mitiger ses horreurs. Mais c’est presque impensable dans la culture politique américaine.
PIPR: Comme les opérations militaires en Irak s’intensifient, l’OTAN déstabilise plus avant l’Ukraine. Que pensez-vous à propos de cette guerre par procuration entre les USA et la Russie et de son potentiel pour une guerre nucléaire ?
NC: C’est un développement extrêmement dangereux, qui fermente depuis que Washington a violé son engagement verbal à Gorbatchev et a commencé à étendre les forces de l’OTAN à l’Est, à ras la frontière de la Russie en menaçant d’incorporer l’Ukraine, qui est d’une grande importance stratégique pour la Russie et a des liens serrés tant historique que culturels. Il y a une analyse très éclairée de la situation dans le principal journal official “ Affaires Etrangères” par le spécialiste des relations internationales John Mearsheimer titrée “ Pourquoi la crise d l’Ukraine est la faute de l’Ouest “. L’autocratie russe est loin d’être innocente, mais nous revenons à nos commentaires antérieurs : nous nous sommes approchés dangereusement du danger avant et nous jouons à nouveau avec la catastrophe. Et ce n’est pas du fait du manque de solutions pacifiques. Une dernière Remarque, à propos d’un nuage sombre et menaçant qui plane au-dessus de tout ce que nous évoquons : comme les proverbiaux moutons de Panurge, nous avançons vers une catastrophe environnementale qui peut parfaitement déplacer d’autres soucis, dans un future assez proche.

Traduction: Elisabeth Guerrier

Une brève histoire de l’anarchisme Noam Chomsky

Cet article est un reposoir, une marche sur laquelle s’asseoir quelques instants avant de repasser du côté du scepticisme et de la désespérance. On doit à Chomsky d’être un des points de veille outre-atlantique et de mettre au jour les manœuvres  incessantes et fondamentalement destructrices de ce système qui se radicalise au prix des bases mêmes de l’effort démocratique. On doit considérer la démocratie, contrairement aux autres régimes politiques, non seulement comme le moins mauvais mais surtout comme le plus fragile puisqu’il dépend aussi de l’engagement de la base qu’il est sensé représenter et demande une vigilance constante par rapport à la force de tensions que créent les visées du néo-libéralisme dont une des caractéristiques est l’absence complète de cadre éthique.

Cette éthique, seules la lucidité et la préservation des valeurs fondamentales de la démocratie, entendue comme le lieu de recherche d’un Bien Commun peuvent la maintenir ou, en ces temps d’effondrement du sens même de ses préceptes de base, la restaurer.  Cet article de Chomsky nous resitue dans une perspective historique de l’anarchisme avec toutes les nuances idéologiques qui l’ont construit de part et d’autre de l’Atlantique, non comme un courant éteint dans les caves de l’histoire mais comme la poursuite même des valeurs des fondements démocratiques. EG

 

La lutte pour le bien commun a un long passé.

Par NOAM CHOMSKY

 

Cette large tendance dans le développement humain cherche à identifier les structures de la hiérarchie, de l’autorité et de la domination qui contraignent le développement humain et ensuite les soumettent à un défi tout à fait raisonnable : justifiez-vous !

Les humains sont des créatures sociales et le genre de créature qu’une personne devient dépend crucialement des circonstances sociales, culturelles et institutionnelles de son existence.

Nous sommes donc amenés à aller chercher du côté des organisations sociales qui sont favorables aux droits et au bienêtre des individus. En bref, au bien commun.

Pour mettre cela en perspective, j’aimerais évoquer ce qui me semble être des quasis truismes. Ils sont liés à une intéressante catégorie de principes éthiques : ceux qui ne sont pas seulement universels, au sens où ils sont pratiquement professés partout, mais également doublement universels, en ce qu’ils sont aussi dans le même temps ceux qui sont le plus rejetés dans la pratique.

Cette étendue de principes très généraux,  du truisme qui dit que nous devrions nous appliquer à nous-mêmes les mêmes standards que ceux appliqués aux autres, sinon de plus exigeants à des doctrines plus spécifiques, comme le dévouement à la promotion de la démocratie et des droits humains, qui sont proclamés presque universellement, même par les pires monstres- bien que l’actuel état des lieux  dans son ensemble soit plutôt sombre.

Un bon point de départ est le classique “ De la Liberté “ de John Stuart Mill. Son épigraphe formule que «  Le grand principe conducteur, vers lequel tout argument développé dans ces pages converge directement : l’importance absolue, essentielle du développement humain dans toute sa diverse richesse. »

Ces mots sont cités par Wilhem von Humbolt, un des fondateurs du libéralisme classique. Ils suivent le fait que les institutions qui contraignent un tel développement sont illégitimes, à moins qu’elles ne puissent d’une manière ou d’une autre se justifier.

Le souci du bien commun devrait nous pousser à trouver des manières de cultiver le développement humain dans toute sa richesse et sa diversité.

Adam Smith, un autre penseur des Lumières ayant des vues similaires, pensait qu’il ne devrait pas être trop difficile d’instituer une politique humaniste. Dans «  La théorie du sentiment moral », il observe que » Aussi égoïste que soit supposé être l’homme, il y a de toute évidence des principes dans sa nature qui l’intéresse au destin des autres, et lui rendent son bonheur nécessaire, bien qu’il n’en tire rien à part le plaisir de le voir. »

 

Smith reconnait le pouvoir de ce qu’il nomme “ la vile maxime des maîtres de l’espèce humaine » : «  Tout pour nous et rien pour les autres » Mais de plus bienveillantes «  passions originales de la nature humaine » pourraient compenser cette pathologie.

Le libéralisme classique a sombrer sur les bancs du capitalisme, mais ses  engagements humanistes et ses aspirations ne sont pas morts. Rudolf Rocker, un penseur et activiste anarchiste du 20 ième siècle a réitéré des idées semblables.

Rocker décrit ce qu’il appelle «  une tendance certaine dans le développement historique de l’espèce humaine »  qui combat «  pour le déploiement dans la vie, libre de tout obstacle, de tout individu et de toute force sociale «

Rocker traçait le contour d’une tradition anarchiste culminant dans l’anarcho-syndicalisme – en termes européens une variété du socialisme libertaire” ( Libertarian socialism).
Cette branche du socialisme, maintient-il ne dépeint pas «  un système social fixe, auto-conservateur » avec des réponses définitives aux multiples questions et problèmes de la vie humaine mais plutôt une tendance dans le développement humain qui lutte pour atteindre les idéaux des Lumières.

Ainsi envisagé, l’anarchisme est part d’un registre plus large de la pensée et des actions du socialisme libertaire qui a impliqué la mise en œuvre pratique de la révolution espagnole de 1936, s’est répandue plus tard dans les entreprises gérées par le personnel dans la région industrielle des Etats Unis, dans le nord de Mexico, en Egypte et dans de nombreux autres pays, dont le pays basque d’une façon extensive et comprend les nombreux mouvements coopératifs autour du monde et une bonne part des initiatives en faveur des droits de l’homme, des droits des femmes, ou des droits civils.

Cette tendance étendue dans le développement humain recherché les structures identitaires de la hiérarchie, de l’autorité et de la domination qui contraignent le développement humain, et les soumettent ensuite à un défi très raisonnable, celui de se justifier.

Si ces structures ne peuvent être confrontées à ce défi, elles doivent être démantelées, et, ainsi que le pensent les anarchistes, «  refondées par le bas » comme l’observe le commentateur Nathan Schneider

Ceci semble en partie un truisme : pourquoi devrait-on défendre des structures ou des institutions illégitimes ? Mais les truismes ont au moins le mérite d’être vrais, ce qui les distingue de bons nombres de discours politiques. Et je pense qu’ils offrent des pierres d’achoppement utiles pour se diriger vers le bien commun.

Pour Rocker, “ le problème qui est posé à notre époque est celui de la libération de l’homme de la calamité de l’exploitation économique et de l’esclavage politique et social »

Il est à noter que la branche américaine des idées libertaires diffère beaucoup de la tradition libertaire, acceptant et bien sûr se faisant l’avocate de la subordination des travailleurs aux maîtres de l’économie, et la suggestion de tous à une disciple restrictive et aux formes destructives du marché.

L’Anarchisme est, fameusement, opposé à l’état, tout en préconisant «  une administration planifiée des choses dans l’intérêt de la communauté » selon les termes de Rocker et au-delà, des larges fédérations de communautés et d’entreprises auto-gérées

De nos jours, les anarchistes dédiés à ces buts supportent souvent le pouvoir de !’état pour protéger les individus, la société et la planète elle-même contre les ravages du capital privé concentré. Des moyens disponibles devraient être utilisés pour les protéger et leur bénéficier, même si l’objectif à long terme est de construire des alternatives préférables.

Dans le mouvement social brésilien des travailleurs agricoles, ils parlent d’ «  agrandir le plancher de la cage » – la cage des actuelles institutions coercitives qui peuvent être élargies par les luttes populaires- comme de ce qui s’est effectivement produit depuis plusieurs années.

Nous pouvons étendre l’image et envisage la cage des institutions comme une protection contre les bêtes sauvages errant dehors : les institutions capitalistes soutenues par l’état, dédiées au principe du gain privé, du pouvoir et de la domination, pour lesquels les communautés et l’intérêt public sont tout au plus une note de bas de page, révérée dans la rhétorique mais trahie en pratique comme question de principe ou même comme loi.

Beaucoup des travaux les plus respectés en sciences politiques comparent l’attitude publique et la politique gouvernementale. Dans «  Affluence et influence : l’inégalité économique et le pouvoir politique aux USA » le spécialiste de Princeton Marin Gilens révèle que la majorité de la population américaine est effectivement privée du droit électoral.

Presque 70 % de la population, au plus bas niveau de l’échelle des salaires et de la richesse n’a pas d’influence sur la politique, conclut Gilens. Plus on remonte l’échelle plus l’influence augmente lentement. Au plus haut niveau, sont ceux qui déterminent pratiquement toute la politique, par des moyens qui ne sont pas obscurs.

Le système qui en résulte n’est plus une démocratie mais une ploutocratie.

Ou, peut-être un peu plus gentiment, ce que le specialiste du droit Conor Gearty nomme « une néo-démocratie », un partenaire au néo-libéralisme- un système dans lequel la liberté est appréciée par une minorité et ou la sécurité dans son sens le plus plein est disponible seulement pour une élite, mais au sein d’un système plus général de droit officiel.

Par contraste, écrit Ricker, un système authentiquement démocratique prendrait la forme d’une  « alliance de groups d’hommes et de femmes libres basée sur le travail coopératif et sur une administration planifiée des choses dans l’intérêt de la communauté ».

Personne ne considère le philosophe américain John Dewey comme une anarchiste.

Mais penchons-nous sur ses idées. Il reconnaît que «  le pouvoir aujourd’hui réside dans le contrôle des moyens de production, l’échange, la publicité, les transports et la communication. Qui les déteint règle la vie du pays » même si les formes de la démocratie demeurent. Jusqu’à ce que ces institutions soient aux mains du public, la politique demeurera «  l’ombre jetée par les multinationales sur la société » comme c’est le cas aujourd’hui.

Ces idées ont conduit naturellement vers une vision de la société basée sur le contrôle des travailleurs sur les institutions productives, comme cela avait été envisagé par les penseurs du 19ième siècle, principalément Karl Marx mais aussi, bien que moins connu John Stuart Mill.

Mill écrit, «  La forme associative, cependant, qui, si le genre humain continue de s’améliorer prédominera, est l’association des travailleurs en terme d’égalité, de possession commune du capital avec lequel ils mènent à bien leurs opérations, travaillant sous le contrôle de managers éligibles et renouvelables par eux-mêmes. »

Les Pères fondateurs des USA étaient tous avertis des risques de la démocratie. Dans les débats de la convention constitutionnelle, le principal acteur, James Madison a prévenu de ces risques.

Prenant naturellement l’Angleterre comme modèle, Madison a observé qu’ «  en Angleterre, à l’heure actuelle, si des élections étaient ouvertes à toutes les classes sociales, la propriété foncière ne serait pas sûre., une loi agraire verrait rapidement le jour » compromettant le droit à la propriété.

Le problème de base envisagé par Madison dans «  l’établissement d’un système qui devra durer des siècles » était de s’assurer que les actuels décideurs serait la minorité riche afin de «  sécuriser le droit à la propriété contre les dangers de l’égalité et le suffrage universel, assignant les pleins  pouvoirs à des mains ne comptant pour aucune part sur la propriété »

On s’accorde généralement avec l’expert de l’Université Brown, Gordon S. Wood qui affirme que «  la  Constitution a été intrinsèquement un  document aristocratique créé pour contrôler les tendances démocratiques de l’époque. »

.

Bien avant Madison, Aristote dans sa “ Politique” identifie les mêmes problèmes quant à la démocratie. Passant en revue une variété de systèmes politiques, Aristote conclut que ce système était la meilleur – ou peut-être la moins mauvaise- forme de gouvernement. Mais il y reconnait une faille,. La masse des pauvres pourrait utiliser leur pouvoir de voter pour accaparer la propriété des riches, ce qui serait injuste.

Madison et Aristote proposent des solutions opposées : Aristote conseille de réduire les inégalités, ce que nous considérerions comme des mesures d’aides sociales. Madison pensait que la solution était de réduire la démocratie.

Lors de ses dernières années Thomas Jefferson, l’homme qui a rédigé la Déclaration d’Indépendance américaine, a saisi la nature profonde du conflit, qui est loin d’être résolu. Jefferson avait de sérieuses inquiétudes à propos de la qualité et du destin de l’expérience démocratique. Il faisait la distinction entre «  aristocrates et démocrates »

Les aristocrates sont ceux  « qui ont peur du people et ne lui font pas confiance, souhaitent mettre tous les pouvoirs dans les  mains des classes nanties ».
Les démocrates, par contraste, «  s’identifient au peuple, ont confiance en lui, le chérissent et le considèrent comme honnête et sûr, bien que n’étant pas les plus sages dépositaires de l’intérêt publique »

Aujourd’hui, les successeurs des “ aristocrates” de Jefferson pourraient argumenter sur qui devrait jouer le rôle de guide : intellectuels technocrates et orientés politiquement, ou banquiers et exécutifs des corporations.

C’est ce gardiennage politique que les libertaires authentiques cherchent à démanteler et à reconstruire de la base, tout en changeant l’industrie, comme Dewey l’évoque «  d’un état féodal en un ordre social démocratique », fondé sur le contrôle des travailleurs, respectant la dignité du producteur comme une personne authentique, pas comme un outil entre les mains d’autres personnes.

Tout comme la Vieille Taupe de Karl Marx – notre vieil ami, notre vieille taupe, qui sait si bien travailler sous terre puis émerger soudainement »- la tradition libertaire est toujours en train de creuser près de la surface, toujours prête à percer, parfois sous des formes surprenantes et inattendues, cherchant à faire valoir ce qui me semble une approximation raisonnable du bien commun.

 

Traduction : Elisabeth Guerrier